Bob Hunter, membre fondateur de Greenpeace, s’est éteint à l’âge de 64 ans

Actualité - 9 mai, 2005
Peut-être plus que n’importe quel autre, Bob Hunter a créé Greenpeace. Sa mort, lundi 2 mai 2005, terrassé par un cancer, marque la disparition d’un véritable original, l’un des héros du mouvement écologiste.

Bob Hunter (à gauche) et Ben Metcalfe lors de la première expédition de Greenpeace en opposition aux essais nucléaires américains d’Amchitka.

En 1971, le mot "Greenpeace" n'existait pas encore. Bob était unjournaliste hippy de Vancouver, une ville qu'il décrivait comme ayant

"laplus grande concentration de protecteurs des arbres, d’étudiantsradicaux, d’opposants aux décharges, de syndicalistes fouteurs demerde, d’opposants aux autoroutes, de fumeurs et producteurs dehaschich, de trotskistes vieillissants, de squatteurs d’appartements,de défenseurs des campagnes, de militants pour la préservation despoissons, d’activistes pour les droits des animaux, de gens faisantleur retour à la terre, de végétariens, de nudistes, de bouddhistes, deprotestataires et de manifestants contre la pollution et lestraitements par pulvérisation, par habitant, du pays, [et même] dumonde."

La dynamite médiatique

Il avait étudié Marshall McLuhan et allait changer le monde grâce à cequ'il appelait "la dynamite médiatique" : des sons et des imagescapables de provoquer des prises de conscience, qui seraient diffuséstout autour du monde par les médias d'information. Il rejoignit ungroupe de personnes dans le sous-sol d'une église, qui voulaientarrêter les essais nucléaires militaires étasuniens d'Amchitka, ungroupe qu'il appela le "Don't Make a Wave Committee" ("Comité ne faitespas de vagues").

Naviguer jusque sous la bombe

Mais leur projet n'allait nulle part avant que Marie Bohlen ne suggèresimplement qu'ils se rendent en voilier sur le site des essais. Bobpensa qu'il s'agissait de la "dynamite médiatique" parfaite et, le 15septembre 1971, lui et 11 autres activistes débraillés prenaient la merpour aller défier la plus grande puissance militaire de la Terre, àbord d'un vieux bateau de pêche décrépi qu'il baptisèrent le"Greenpeace". Ce faisant, ils suscitèrent une vague de soutien de lapart du public et des manifestations qui firent fermer la frontièreentre les États-Unis et le Canada pour la première fois depuis 1812, cequi finit pas arrêter le programme d'essais et vit la naissance d'unnouvelle force écologiste et pacifiste qui s'est perpétuée jusqu'àaujourd'hui.

Greenpeace porte encore sa trace

Au cours de la décennie qui a suivi, la créativité débridée de Bob, sonintelligence stratégique, et son sens infaillible du sujet médiatiqueallait marquer de façon indélébile le mode d'action de Greenpeace. Dela banquise de Terre-Neuve, où il alla teindre la fourrure blanche desbébés phoques pour lui faire perdre toute valeur commerciale, à l'OcéanPacifique où il se mit entre les harpons russes et les baleines qu'ilspourchassaient, il inspira une nouvelle forme personnelle d'activismeécologiste.

Un shaman et un mystique

"Bob était un conteur, un shaman, unmagicien des mots, un mystique machiavélique, qui osait injecter un peud’humour dans la tâche souvent grave et sérieuse de changer le monde,"

raconte Gerd Leipold, directeur général de Greenpeace.

"Ilétait drôle, brave et audacieux, il donnait de l’inspiration par sonrefus d’accepter les limites du possible ou du probable. Il comptaitsans cesse sur la capacité de la vie à apporter de petits miracles, àréaliser l’impossible. Greenpeace portera pour toujours la marque de safoi déraisonnable et de son hyper-optimisme, qui voyaient de la sagesseà partir à l’assaut des moulins."

Les Combattants de l’Arc-en-ciel

En 1978, Hunter relata la naissance de Greenpeace dans un livreintitulé "Warriors of the Rainbow" ("Les Combattants del'Arc-en-ciel"). Il en fit un récit époustouflant, qui attira unenouvelle génération de jeunes gens dans les rangs de l'organisation. Enintroduction il écrivait :

"Nousavons mené (...) une bataille inégale contre les constructeurs d’armesnucléaires américains et français; contre les baleiniers russes,japonais et australiens ; contre les chasseurs de phoques norvégiens etcanadiens ; contre les consortiums pétroliers multinationaux et lesusines de pesticides ; contre les politiciens cyniques ; contre destravailleurs fâchés ; et, encore et encore, contre nous-mêmes. Lespersonnes impliquées étaient des hommes et des femmes, vieux et jeunes,pas tous courageux ou sages, qui se sont trouvés face à l’horreurécologique la plus totale de ce siècle (...)"
Un conteur hors-paire

Parmi les histoires que Hunter avait dans sa musette, il y avait cellede la façon dont il était tombé sur le mythe des "Combattants del'Arc-en-ciel" : une tribu légendaire d'esprits qui sauveraient lanature quand la Terre deviendrait malade. Son histoire parlait d'unluthier bohémien, d'un vieux tas de piquets de clôture, et d'un livreoffert, qui selon Hunter lui avait (littéralement) sauté dans les mainsun jour où le Greenpeace traversait une forte houle lors de son voyagevers Amchitka. C'était une histoire magique et mythologique, que Hunterembellit et peaufina au fil des années pour en faire un conte hilarantet inspirant pour les veillées autour du feu.

Un sale gosse

Hunter était né à Winnipeg, dans le Manitoba, en 1941. Selon ses propres mots:"J’étais un sale gosse rebelle, recherchant très tôt l’attention desautres, adoré par mes professeurs d’art et d’anglais, détesté par lesautres. Je griffonnais des nouvelles quand j’étais censé faire mesdevoirs. » Il est devenu journaliste pour le Winnipeg Tribune avant detenir une rubrique dans le Vancouver Sun, dans laquelle il présentaitdes sujets d’environnement. Il abandonna la rédaction de cette rubriquequand il se joignit à la première expédition de Greenpeace pour sauverles baleines, devenant reporter dans le but déclaré de s’assurer queson "message" assez peu objectif atteindrait une audience mondiale, carselon lui « les trucs subjectifs qu’écrivaient les journalistes[n’étaient] jamais repris par les agences de presse."

Un journaliste d’opinion

Il  reconnaissait que cela avait fait de lui "un traître dans laprofession" mais il pensait qu'il avait une vocation plus haute : "Sinous ignorons les lois de la nature, nous continuerons d’être coupablesde crimes contre la Terre. Nous ne serons pas jugés par les hommes pources crimes, mais par une justice exercée par la Terre elle-même. Ladestruction de la Terre entraînera, inévitablement, notre propredestruction. "

Hunter est devenu le président de la Greenpeace Foundation en 1973, etresta à ce poste jusqu'en 1977. Il entra à la City TV de Toronto entant que spécialiste de l'écologie en 1988, et présenta pendant desannées, vêtu d'un peignoir, une séquence télévisée à succès surBreakfast TV, dans laquelle il lisait les titres de la presse du jour,grommelant des commentaires scandaleusement spirituels, comme une sortede one-man-show journalistique déjanté.

Conseiller, conférencier et grand comédien

Au long des années il continua de travailler avec Greenpeace comme conseiller et même occasionnellement comme conférencier, et gardade bonnes relations avec les sommités fondatrices de l'organisation, ycompris avec plusieurs personnes qui ne voulaient plus se parler lesunes aux autres. Il écrivit plusieurs livres et fonda une religionparodique, la "Whole Earth church" ("Eglise de toute la terre").

Dans un livre récent, Rex Weyler relate une discussion avec Hunter où ils évoquaient des premiers jours de Greenpeace :

"Les tensions et les ironies du sortsont également le bon côté de l’histoire: nous avons vécu et avons vula Terre florissante, les poissons volants, les dauphins, les caribous,les bébés phoques, la mer écumante, la lumière bleutée du matin, lesmiracle et les affres de la survie, tout cela réuni ; et nous avons étébienheureux d’avoir eu l’opportunité de la servir."

Bob Hunter a bien saisi cetteopportunité de servir la Terre, et Greenpeace gardera toujours en ellel’esprit qu’il lui a insufflé.