Le carnet de bord de Jean François à Map Ta Phut

Actualité - 15 décembre, 2005
Jean-François Fauconnier, chargé de mission "Climat" à Greenpeace Belgique, a participé à une tournée en Asie pour y encourager les énergies propres (Clean Energy Tour). Avec une vingtaine d'autres militants, originaires de douze pays différents, il a mené une action contre la centrale au charbon de Map Ta Phut, en Thaïlande. Une action réussie, que vous pouvez suivre au jour le jour en lisant son carnet de bord.

Action entamée par une vingtaine de militants de Greenpeace, originaires d'une dizaine de pays, sur les grues de déchargement de la centrale au charbon de Map Ta Phut

Tôt dans la matinée, alors que j'aperçois nos trois zodiacs qui sont mis à l'eau depuis le Rainbow Warrior et que nous approchons de la centrale au charbon de Map Ta Phut, j'ai des frissons dans le dos. Cela fait huit ans que je travaille pour Greenpeace, mais c'est bien la première fois que je me trouve sur l'un de ses navires...

Alors que le Rainbow Warrior longe l'embarcadère où le charbon est déchargé, la police et les gardes de la sécurité sont déjà là, prêts à nous "accueillir". Heureusement, ils font preuve de la même non-violence que celle qui caractérise nos actions, et notre équipe de grimpeurs parvient à escalader l'une des grues de déchargement. Arrivés en haut, nos militants déploient une grande bannière pour demander que la centrale arrête ses activités polluantes.  

Même si la police et les gardes de la sécurité sont présents en nombre, la situation à terre est calme et Daniel, le capitaine argentin du navire, en profite pour boire son thé vert. Action ou pas action, les Argentins boivent toujours du thé vert.

Nous avons envoyé des fax au ministre thaï de l'Energie et les avons copiés à des institutions financières comme la 'Asian Development Bank' (ADB) et la 'Japanese Bank for International Cooperation (JBIC) qui financent cette centrale polluante. Nos demandes sont simples et claires: la centrale au charbon de Map Ta Phut doit fermer et le gouvernement thaï doit revoir ses projets en matière d'énergie et éliminer le charbon au profit des énergies propres et renouvelables. Les institutions financières doivent cesser d'exporter des technologies polluantes des pays industrialisées vers les pays en voie dedéveloppement. Notre climat ne peut tout simplement pas se le permettre.

Nous sommes prêts à rester ici jusqu'à ce que nos demandes soient satisfaites…

Jean-François.


Les quatre grimpeurs qui ont déployé la bannière sur la grue de déchargement du charbon sont maintenant redescendus, laissant la bannière 'flotter au vent'. Ils ont directement pris place dans les zodiacs et ont été reconduits jusqu'au Rainbow Warrior où ils ont profité d'un bon repas.

La police est de plus en plus présente sur le ponton et elle nous a priés de quitter les lieux. Pele, l'un de nos chargés de mission thaïs, a clairement fait savoir que nous ne partirons pas tant que le gouvernement ne donne pas suite à nos demandes. Pour autant que je sache, le ministère thaï de l'Energie n'a toujours pas réagi.

Je ne peux tout simplement pas comprendre pourquoi les gouvernements continuent à investir dans des technologies aussi polluantes que le charbon alors que les sources renouvelables comme le vent et le soleils ont prêtes à prendre le relais. Le gouvernement thaï porte une lourde responsabilité dans les choix énergétiques du pays. Mais alors que le potentiel en matière de renouvelables est important dans des pays comme la Thaïlande et que les populations locales demandent des énergies propres, les investissement ici sont largement dictés par les pays industrialisés. Via les institutions financières comme les agences de crédit à l'exportation et les banques multilatérales de développement, les pays riches poussent les pays en développement sur la voie des énergies fossiles, mettant gravement en danger le climat de la terre.

Mon pays (la Belgique) par exemple, a sa part de responsabilité dans la construction de la centrale au charbon de Map Ta Phut: c'est une entreprise belge qui a fait les travaux de dragage pour permettre la construction du chenal… Et c'est notre agence de crédit à l'exportation, le Ducroire, qui a rendu ceci possible, en accordant à cette entreprise une assurance conte les risques politiques. C'est la raison pour laquelle je suis ici : je veux témoigner et faire comprendre aux politiciens belges que cette hypocrisie climatique doit cesser.

Salut,

Jean-François.


La journée se termine tout doucement. La nuit est tombée et tout est calme. En face du navire, quelques gardes de la sécurité et membres de la police ont dressé un camp et emmené de quoi manger et boire. Quelques heures plus tôt, ils étaient présents en force et nous avons craint qu'ils pourraient arraisonner le bateau.

Nous aussi nous avons dressé un camp en face de l'entrée principale de la centrale au charbon. Là aussi, tout semble tranquille. Les panneaux solaires et la petite éolienne installés à la hâte fournissent l'énergie au camp. La plupart des travailleurs de la centrale sont rentrés chez eux. Dans le camp comme sur le bateau, nous monterons la garde. On ne sait jamais…

Certains dirigeants des communautés locales soutiennent notre action et ont rendu visite à notre camp. Tara, mon collègue thaï, a appelé à plusieurs reprises le ministre thaï de l'Energie, pour s'entendre finalement dire qu'il part à l'étranger demain et qu'il ne pourra donc pas nous recevoir avant la semaine prochaine. Tara continuera à insister pour rencontrer aussi vite que possible quelqu'un de son cabinet.

Nous avons également installé une plate-forme sur l'un des pylônes de la centrale. L'équipe a été réapprovisionnée et s'apprête à passer la nuit 'dans les hauteurs'. Je les admire. Etre ici et savoir qu'en même temps, des actions 'climat' sont organisées aux quatre coins du monde me rempli de joie. Mais bien sûr, tout ceci n'a vraiment de sens que si les gouvernements réunis en ce moment à Montréal pour la conférence des Nations unies sur le climat reçoivent haut et fort tous ces messages.

Je vais essayer de dormir un peu maintenant car je serai de garde cette nuit.

A demain,

Jean-François.


Il est 4h45 du matin et je suis de garde sur le Rainbow Warrior, avec le capitaine, Daniel. Nous avons bu du thé vert (me voilà un vrai Argentin !). Tout est calme. Seuls deux gardes de la sécurité tiennent le Rainbow Warrior à l'œil.

La côte, au loin, est éclairée par les lumières des nombreuses centrales fossiles et chimiques de la région de Map Ta Phut, connue comme étant l'une des zones les plus polluées de Thaïlande. Map Ta Phut compte 300.000 habitants répartis sur 25 villages. Depuis la création  du complexe industriel, les communautés locales souffrent de lapollution de l'air. La situation est à ce point mauvaise que l'école locale s'est vu contrainte de déménager ailleurs. Déjà, plusieurs personnes de la région ont dû être hospitalisées. Les gens ici s'inquiètent de l'impact d'une nouvelle centrale polluante, qui viendrait s'ajouter à toutes celles déjà existantes. On s'attend à ce que la nouvelle centrale au charbon émette plus de 200 millions de tonnes de CO2 au cours des 20 prochaines années, contribuant de manière significative au réchauffement global. Par ailleurs, les centrales au charbon produisent également des gaz toxiques comme le dioxyde de souffre et l'oxyde d'azote, responsables des pluies acides et des problèmes respiratoires dont souffrent les habitants de la région.

Plutôt que d'investir dans les énergies fossiles, le gouvernement thaï et les institutions financières devraient financer des projets renouvelables, surtout lorsqu'on sait à quel point le potentiel 'renouvelable' de ce pays est important. Selon des données émanant du ministère thaï de l'Energie, ce potentiel est de plus de 14.000 MW. De plus, la Thaïlande pourrait réduire de quelque 2.000 à 3.000 MW la demande d'énergie. Bref, la nouvelle centrale au charbon n'a aucune raison d'être.

Il est cinq heures du matin, 11 heures en Belgique. Mes pensées vont vers mon petit pays pluvieux…

Jean-François.