Energie : qui du gouvernement ou de Suez tient les rênes ?

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Actualité - 18 novembre, 2011
Depuis les quartiers généraux de Paris, GDF Suez a adressé ce 15 novembre un message des plus clairs aux négociateurs du gouvernement belge. À savoir qu’aucun recours juridique ne sera épargné pour contester la rente nucléaire et que l’entreprise française se présentera dès l’année prochaine avec une stratégie pour l’avenir des centrales nucléaires belges.

Le fait que le géant français de l’énergie se pense au-dessus de tout contrôle démocratique n’est pas nouveau.  A tel point que Greenpeace se demande qui, en fin de compte, déterminera la politique énergétique belge. L’assemblée des actionnaires de GDF Suez-Electrabel ou notre futur gouvernement ?

En 2012, GDF Suez-Electrabel devra payer 550 millions d’euros, et non plus 250 millions, sur les superbénéfices qu’elle réalise sur le dos du consommateur, grâce à des centrales amorties. C’est le montant dont les négociateurs ont convenu lundi. Avec ce montant, ils sont d’ailleurs loin de demander le maximum. D’après les récents calculs du régulateur de l'électricité, la CREG, le montant de la rente varie entre 1,7 et 2,3 milliards d’euros (selon qu’elle est calculée sur la base du prix avantageux appliqué aux grands utilisateurs industriels ou sur la facture totale de l’électricité que tous les consommateurs supportent conjointement). GDF Suez-Electrabel peut encore en retirer une marge bénéficiaire « raisonnable » de 450 millions d’euros. On arrive ainsi à une rente de minimum 1,25 milliards. Avec la taxe de 550 millions, le groupe énergétiques s'achète à un "prix d'ami", le droit de continuer à tirer profit de centrales nucléaires amorties pendant une année encore.

Ce n’est pourtant pas l’avis de
GDF Suez-Electrabel qui menace de porter l’affaire devant les tribunaux. Elle renvoie notamment au projet de protocole signé en 2009 avec le Premier ministre de l’époque, Herman Van Rompuy, et le ministre de l’Énergie, Paul Magnette. Ils avaient alors convenu, à huis clos, de prolonger de dix ans la durée de vie des trois plus anciens réacteurs en contrepartie d’une taxe nucléaire annuelle de 250 millions d’euros. Toutefois, étant donné que ce projet de protocole n’a jamais été inscrit dans un texte de loi en raison de la chute du gouvernement, il n’a aucune base légale. GDF Suez-Electrabel, qui se sent une fois de plus au-dessus des usages d’une démocratie parlementaire, conteste cet état des choses.

La fin des investissements ?

GDF Suez-Electrabel
continue en effet d’agiter le projet de protocole tandis que les négociateurs discutent de l’avenir énergétique du pays. Le document est déjà sorti une première fois du tiroir au début du mois, lorsqu’il a été annoncé que les négociateurs restaient attachés au principe de la loi sur la sortie du nucléaire. La seule motivation de GDF Suez-Electrabel est de rendre indispensables les très rentables centrales nucléaires. Les dirigeants politiques belges « doivent » dès lors revoir la loi sur la sortie du nucléaire, selon le raisonnement de GDF Suez-Electrabel. Dans le cas contraire,  pour les grands Manitou de Paris, il n’y aura pas de nouveaux investissements et l’entreprise décidera elle-même de la façon dont les choses devront se passer avec les centrales nucléaires belges. Ce qui rend la menace encore plus obscène, c’est le fait que l’État français soit lui-même un actionnaire principal de GDF Suez-Electrabel. Vu sous cet angle, une autorité étrangère tient un pays voisin ami sous sa coupe. 

Par ailleurs, si GDF Suez-Electrabel mettait ses menaces à exécution et mettait un terme à ses investissements en Belgique, cela n'aurait finalement rien de dramatique. Depuis la libéralisation du marché de l’énergie, c’est à peine si GDF Suez-Electrabel a encore investi dans une nouvelle capacité de production pour notre pays. Cela ne peut donc aller que dans le bon sens. Les investissements les plus importants ont été le remplacement des générateurs de vapeur des centrales nucléaires et la transformation d’une ancienne centrale à charbon en une centrale à biomasse à faible rendement alimentée avec des pellets de bois pas des plus durables. C’est comme cela que GDF Suez-Electrabel déroge au nombre obligatoire de certificats verts, sans investir dans une capacité de production supplémentaire dans notre pays.

Joute

Une conséquence néfaste de la joute entre GDF Suez-Electrabel et le futur gouvernement belge tient au fait que les partisans de l’énergie nucléaire s’en emparent comme d’un argument pour maintenir les réacteurs belges plus longtemps en activité. Plus les centrales continuent de tourner, plus il y a d’argent de la rente nucléaire qui devrait revenir à l’État belge, estiment-ils. C’est inexact. Les centrales nucléaires ont été amorties en l’espace de 20 ans, alors que, selon la loi sur la sortie du nucléaire, elles peuvent rester en activité pendant 40 ans. D’ici 2025, lorsque les plus anciens réacteurs devront fermer, les sommes à récupérer sont suffisamment importantes puisqu'elles procèdent de l'amortissement déjà réalisé et qu'elles ne sont pas liées à la prolongation de la durée de vie.

Après les menaces des dernières semaines, la marche à suivre devrait apparaître très clairement à notre futur gouvernement : ne surtout pas céder au chantage du géant de l’énergie et créer l’espace nécessaire pour de nouveaux investissements durables. Des opportunités sont à saisir sur le plan de l’efficacité énergétique également. Rien qu’en portant notre intensité énergétique au même niveau que les pays voisins, nous pouvons économiser une part notable de la production annuelle des trois plus vieux réacteurs nucléaires. Grâce à des interventions simples, telles qu’un bon entretien des systèmes de refroidissement et de chauffage dans les bureaux, le « relighting », ou encore éviter les « pertes en régime », nous pouvons économiser 9,5 TWh en l’espace de deux ans. Cela correspond à environ deux tiers de la production annuelle des trois plus vieux réacteurs.

Il est donc grand temps pour la Belgique de reprendre en main son propre approvisionnement énergétique et de faire place à des investissements raisonnables et tournés vers l’avenir.

– Eloi Glorieux et Joëlle Hérin, responsables de la campagne Énergie Greenpeace Belgique

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