Un négociant en bois belge expédie du bois suspect d'Amazonie en France

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Actualité - 19 juin, 2014
Deux conteneurs de bois tropical provenant de l'État brésilien du Pará, ravagé par l'exploitation forestière illégale, sont arrivés la semaine dernière au Havre, en France. Si l'acheteur belge Saelens Trading BVBA brandit une liasse de documents pour prouver la légalité de la cargaison, les fraudes massives qui gangrènent le système brésilien de contrôle du bois ne permettent pas de les considérer comme des garanties valables. Greenpeace en appelle aux autorités françaises et belges afin qu'elles collaborent pour bloquer la cargaison et sanctionner l'importateur, qui n'a pas respecté les obligations du règlement bois de l'Union européenne.

Le mois dernier, Greenpeace a publié un rapport d'enquête sur l'exploitation forestière illégale dans la région de l'Amazonie brésilienne. Nous avons demandé avec insistance aux négociants en bois de ne plus acheter de bois provenant de cette région, à moins qu'ils ne puissent présenter des preuves convaincantes de la légalité de ce bois et de sa provenance d'une gestion forestière responsable. Ce n'est pas une sinécure, car l'exploitation forestière illégale est monnaie courante en Amazonie brésilienne. Dans l'État du Pará, le plus grand producteur et exportateur de bois d'Amazonie, on estime à près de 80 % la proportion de bois issue de la coupe illégale.

Pourtant, il est rare de trouver une cargaison de bois sans papiers. Les entreprises d'exploitation forestière criminelle utilisent en effet abondamment tout un éventail de pratiques frauduleuses pour donner au bois illégal un vernis de régularité et le munir de documents officiels. Ce petit film montre la mécanique en cours :





Fraude au Brésil...

Notre rapport contient également cinq études de cas basées sur des investigations sur place. L’une d'entre elles s'intéresse à la Fazenda Santa Fé I et II, une exploitation dans la municipalité de Prainha, Pará. Nos collègues brésiliens y ont constaté que des arbres inexistants avaient été inclus dans le permis de coupe et que le volume de bois avait été « surestimé » de 5500 m3. L'entreprise chargée de la gestion de l'exploitation recevait ainsi des crédits supplémentaires qui servaient, selon toute vraisemblance, à blanchir du bois illégal.

Les infractions relevées par Greenpeace ont entre-temps été confirmées par la justice brésilienne. Le ministère public du Pará a lancé une procédure judiciaire et exige la suspension immédiate de 10 permis de coupe, dont quatre des cinq cas d'étude repris dans notre rapport.

Un des clients de la Fazenda Santa Fé est Madeireira Rancho da Cabocla, le fournisseur du bois acheté par Saelens arrivé la semaine dernière au Havre. L'entreprise belge s'est dite convaincue qu'il ne s'agit pas de bois illégal et s'appuie, pour ce faire, sur les papiers remis par Rancho da Cabocla, complétés de signatures et cachets officiels.

Nous ne sommes pas convaincus. À raison, si l'on en croit une petite enquête dans la base de données en ligne des sanctions environnementales des autorités brésiliennes : Rancho da Cabocla a reçu ces dernières années plus de 20 amendes pour exploitation forestière et commerce illégaux, y compris la falsification d'informations. Par ailleurs, les documents de référence de Saelens contiennent des incohérences : les données de quatre documents de transaction (entre avril et juillet 2013) ne correspondent pas à la période du permis de coupe (août 2013 à août 2014).

… négligence en Belgique

Naturellement, cela ne signifie pas automatiquement que le bois acheté par Saelens à Rancho da Cabocla est illégal. Ces criminels environnementaux invétérés ont peut-être changé leurs pratiques pour un mieux. Mais ces informations accessibles publiquement auraient au moins dû faire retentir tout un carillon de sonnettes d'alarme chez Saelens.

Le règlement bois de l'UE oblige en effet les importateurs de bois à se montrer « prudents », voire à prendre les mesures nécessaires afin d'éviter de mettre du bois illégal sur le marché européen. Saelens devrait savoir qu'il achète du bois provenant d'une région où près de 80 % de la coupe est illégale, à une entreprise maintes fois impliquée dans des opérations d'exploitation forestière illégale. Rancho da Cabocla ne fait d'ailleurs, sur ce plan, pas figure d'exception. Il est difficile de trouver une entreprise d'exploitation forestière exempte de tout soupçon.

Pour cette raison, les acheteurs et les importateurs de bois issu de l'Amazonie brésilienne doivent s'assurer de la légalité du bois. Se limiter aux garanties des exportateurs de bois ou des papiers officiels qu'ils remettent ne peut être une option : ils doivent au moins vérifier eux-mêmes sur place si le bois a été coupé légalement, ou mandater à cet effet une tierce partie indépendante. S'ils ne peuvent être certains de l'origine légale du bois, ils doivent renoncer à leur achat.

Le temps des actions contre le commerce de bois illégal

Clairement, Saelens a failli à sa tâche. Avec pour conséquence l'arrivée d'une cargaison de bois suspecte au Havre la semaine dernière. Greenpeace en a informé les autorités et demande à la France de saisir le bois et de sanctionner l'entreprise qui met ce bois sur le marché, car elle ne respecte pas les dispositions du règlement européen sur le bois. En Belgique, nous exigeons un contrôle approfondi du système de diligence de Saelens et des autres importateurs de bois de l'Amazonie brésilienne. Des sanctions doivent être imposées s'il s'avère que cette obligation n'a pas été remplie.

Plus d'un an après l'entrée en vigueur du règlement bois de l'UE, la France ne dispose toujours pas d’une loi de mise en œuvre. Pour l’heure, rien ne semble empêcher ce bois suspect d’être mis sur le marché européen. Chez nous, la loi de mise en oeuvre a enfin été publiée cette semaine au Moniteur belge. Il n'y a donc plus aucune excuse pour ne pas sévir contre les importateurs de bois qui piétinent les règles en vigueur.

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