Bhopal, la tragédie continue encore... 1984-2004

Actualité - 14 octobre, 2004
La catastrophe de Bhopal (nuit du 2 au 3 décembre 1984) est malheureusement toujours d'actualité puisque les effets néfastes se font encore sentir aux abords de l'usine restée en l'état après l'explosion d'une cuve de 40 t d'isocyanate de méthyle qui a provoqué la mort de 20 000 personnes, et 200 000 handicaps graves. L'entreprise états-unienne, Union Carbide (UC), qui possédait l'usine, s'est volatilisée physiquement et financièrement après l'explosion et n'a jamais pris en charge le nettoyage du site. Seuls les impacts médicaux avaient été pris en compte, en 1989, pour établir le montant de la compensation financière, qui avait alors été réglée à 470 millions de dollars US (compensation avec la prise en charge du nettoyage du site estimée à plus de 2 milliards). Depuis 2001, les actifs financiers et les bénéfices d'UC ont été repris par Dow Chemical, qui a toujours refusé de reprendre les responsabilités dans la catastrophe de Bhopal. Une campagne internationale de soutien pour la justice à Bhopal s'est développée ces 5 dernières années pour laquelle Greenpeace a réalisé une série d'analyses chimiques des sources d'approvisionnement en eau aux alentours de l'usine (1). Un certain nombre de substances perpétuent la contamination et les impacts sur les populations. Quand cette tragédie va t'elle être justement prise en compte ? L'étau se resserre sur Dow alors que le gouvernement indien a enfin pris ses responsabilités.

Bhopal 1984-2004, la tragédie continue

Ce crime environnemental a été dénoncé alors qu'UC n'était pas encore sous contrôle financier de Dow Chemical. Les dirigeants américains d'UC ont réussi à échapper à la justice indienne et à leurs responsabilités en se débarrassant de leur filiale indienne, bradée pour 90 millions de dollar US à une entreprise indienne spécialisée dans la production de thé et de piles. Ce montage grossier leur a permis de clamer que le site de l'usine n'était plus de leur ressort. Le gouvernement indien, conciliant, n'a pas réagi à temps et UC disparut du paysage indien. Néanmoins le gouvernement n'abandonnât pas les charges criminelles retenues contre les dirigeants états-uniens d'UC, et notamment le PDG, Warren Anderson. Un mandat d'arrêt international est même toujours en cours contre ce personnage, qui vit une retraite paisible et aisée aux Etats Unis. La mise en place d'une campagne internationale pour soutenir la quête de justice des victimes mit à mal la crédibilité d'UC, dont les arguments étaient démontés par les différents acteurs. A la fin des années 90, son statut légal d'opérer était même mis sérieusement en doute par les autorités états-uniennes. C'est dans ce contexte trouble que Dow Chemical a décidé de reprendre les actifs financiers et le capital humain pour monter la plus grosse entreprise mondiale de production de produits chimiques.

En 2001, la fusion des 2 structures industrielles est validée par les instances boursières pour un montant de 9.3 milliards de dollar US. Cette manoeuvre permît d'échapper à la pression grandissante sur UC (en novembre 1999 était entamée une procédure judiciaire contre UC avec un chef d'accusation de violations graves de la législation internationale). Bien entendu les acteurs de la campagne internationale sont intervenus auprès de la direction de Dow pour leur signifier que reprendre les actifs d'UC allait de pair avec la reprise de leurs responsabilités. Ils ont accepté de reprendre les responsabilités pour des victimes de l'amiante aux Etats Unis, mais ont refusé pour Bhopal en se basant sur le même argumentaire qu'UC: jugement établi en 1989, UC n'était pas propriétaire du site, et en ajoutant cyniquement à cela que Dow Chemical n'avait jamais eu d'activités en Inde. Dow Chemical est une entreprise responsable signataire du programme Responsible Care (2). C'était sans doute pour faire oublier que leurs activités passées sont teintées de rouge. En effet, Dow a fourni lors de la guerre du Vietnam l'armée US en Agent Orange tout en sachant que ce produit était contaminé par des dioxines. Plus de 2 millions de personnes civiles et militaires ont été exposées à ce poison (http://www.vietnam-dioxine.org). Ils sont aussi responsables de la contamination par des dioxines du bassin de la rivière Tittabawassee et des sols attenants (jusqu'à 1500 ppt et même plus dans les sols) dans le fief historique de Dow aux Etats Unis, le Michigan. Reprendre la responsabilité des victimes de l'amiante ne constituait pas un gros effort financier puisque un fond d'indemnisation avait été mis en place par le gouvernement US assurant aux entreprises une charge minimale étalée sur plusieurs années. Sentir la portée financière directe des responsabilités au Vietnam, au Michigan et à Bhopal ne leur plait pas. Tous les arguments sont bons pour y échapper, notamment la négation des actions judiciaires en cours.

Pour Dow Chemical aucun des faits ne peut les rendre responsables. Peut être un groupe d'actionnaires dits "responsables" aux Etats Unis va réaliser un point d'inflexion. Ceux ci ont récemment commencé une procédure auprès des instances boursières états-uniennes qui indique que Dow Chemical n'aurait pas fourni d'informations (sciemment ou pas ?) sur les risques financiers encourus suite aux différentes actions en justice (http://www.csrwire.com/sfarticle.cgi?id=1493). En 1999, la cour de l'état de New York, qui a été saisie sous l'Alien Tort Claim (3) par un groupe de victimes de Bhopal, doit éclairer les responsabilités pour la prise en charge du nettoyage du site. L'enceinte de l'usine est polluée suite à la catastrophe du 3 décembre et de l'abandon de l'usine, mais aussi par la gestion douteuse des déchets sur le site avant 1984. La cour de New York pour pouvoir poursuivre cette procédure avait requis l'avis du gouvernement indien. Celui ci s'est prononcé fin juin 2004 pour donner son accord et signifier que l'état du site est bien de la responsabilité d'UC, maintenant filiale de Dow Chemical. Le seul nettoyage du site, i.e. enlever les déchets sans traiter la contamination des sols a été évalué à 500 millions de dollar US. Cet événement fait suite à la décision du gouvernement indien de prendre en charge la construction d'un réseau de distribution d'eau potable aux alentours de l'usine, et de clore les dossiers de demandes d'indemnisation en distribuant le complément de la compensation de 1989 (environ 300 million de dollar US avec les intérêts). Le nouveau gouvernement indien prend enfin ses responsabilités. C'est au tour de Dow Chemical, à qui appartient UC, de prendre les siennes. Afin de rendre les activités de Down Chemical durables il faut qu'ils s'acquittent de leurs dettes. Les scandales financiers montrent que de camoufler les dettes (financières mais aussi sociales et environnementales) d'une entreprise n'est pas viable. La campagne sur Dow est une opportunité pour les dirigeants du géant de la chimie de prendre en compte les risques qui découlent de ces actions en justice. L'assainissement des milieux financiers doit bénéficier à tous pour qu'une telle catastrophe ne soit plus possible. Un cadre réglementaire international juridiquement contraignant doit aussi être mis en place afin que les activités des entreprises soient encadrées et qu'elles ne soient plus impunies.

Greenpeace fait partie de la Campagne Internationale pour la Justice à Bhopal et soutient les demandes des victimes de Bhopal :

- Accès à l'eau potable par la mise en place d'un réseau de distribution pour ne plus être soumis aux aléas d'approvisionnement par camions citerne: c'est une demande qui va être prise en charge par le gouvernement indien dans les mois qui viennent,

- Que les dirigeants états-uniens, surtout Warren Anderson, se présentent devant la cour indienne de justice: les charges criminelles sont toujours en cours car les accusés ne se sont jamais présentés devant la cour de justice indienne,

- Que Dow Chemical accepte les responsabilités de sa filiale UC pour le nettoyage du site: une demande qui est suspendue à la décision de la cour américaine qui doit intervenir prochainement,

- Que les populations les plus touchées et en incapacité de travailler puissent avoir un revenu par la mise en place de projets de réhabilitation économique: les grandes entreprises ne doivent plus ruiner les espoirs de développement humain en toute impunité.

Notes :

(1) analyses chimiques des sources d'approvisionnement en eau aux alentours de l'usine

(2) Codes de conduite développés en 1987 suite à certaines catastrophes, dont Bhopal.

(3) procédure qui permet aux victimes étrangères de poursuivre en justice les entreprises américaines quand elles ont eu des activités dans le pays d'origine des plaignants.