"La catastrophe de Fukushima est loin d’être finie"

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Actualité - 14 octobre, 2013
Notre expert nucléaire Jan Vande Putte vient de rentrer du Japon. Il s'est rendu dans la région de Fukushima pour à nouveau mesurer l'exposition aux rayonnements et s'entretenir avec la population locale. "La situation n'est toujours pas sous contrôle mais ce constat est passé sous silence de toutes les manières possibles."
Participez à un CHAT avec Jan Vande Putte. Surfez ce mercredi 16 octobre entre 12h00 et 13h00 sur notre site pour participer à un chat avec lui. La session en néerlandais est ouverte de 1200 à 12h30 ; celle en français de 12h30 à 13h00.

 
Quelle est la situation à Fukushima aujourd’hui ?

"La situation reste critique du côté de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi et TEPCO ne la contrôle toujours pas. C’était déjà grave, mais cela peut encore dégénérer à tout moment. Je pense par exemple à un nouveau tremblement de terre sérieux..."

"Heureusement, les médias ont accordé, ces derniers temps, une grande attention aux nombreuses fuites. C’est un aspect très inquiétant, mais elles ne constituent pas le principal problème. Les caves de Fukushima abritent de l’eau fortement contaminée dans des conditions très précaires. Cette masse d’eau contient deux fois plus de radioactivité que ce qui a été libéré lors de la catastrophe de Tchernobyl. Il y a ensuite le problème du "spent fuel", le combustible irradié du réacteur 4 qui s’est concentré dans l’atmosphère à haute altitude de manière très instable. Cela représente également une quantité gigantesque de radioactivité, bien plus grande que ce qui a été libéré jusqu’à présent."

"Un autre problème est le fait que la gestion de Fukushima n’est pas une priorité pour le gouvernement japonais, qui lui préfère la remise en service de nouvelles centrales nucléaires, surtout depuis que le Parti Libéral conservateur est arrivé au pouvoir avec le Premier Ministre Abe. Cela entraîne une pénurie de personnel disponible pour l’Autorité de Sécurité Nucléaire et donc des difficultés pour suivre efficacement et en suffisance les problèmes rencontrés à Fukushima.

"En d’autres termes, la catastrophe est loin d’être finie. Fukushima est un accident qui se déroule au ralenti. La récente fuite d’eau radioactive n’est pas uniquement un incident isolé mais le symptôme d’un système défaillant."



Qu’êtes-vous allé faire exactement ?

"J’ai tout d’abord donné une formation aux collègues que ne possédaient pas encore une grande expérience du terrain. Nous sommes ensuite allés réaliser des mesures à Tamura City avec une équipe internationale d’experts en irradiation. Bien qu’une partie de cette ville ait été évacuée et décontaminée après la catastrophe, la radioactivité dans les champs et les montagnes aux alentours est toujours très forte. Ce qui n’empêche pas le gouvernement japonais de vouloir y renvoyer une partie des habitants, qui risquent même de perdre leur indemnité financière. Ils sont ainsi obligés de revenir dans des maisons qui ne valent plus rien. De nombreux habitants n’ont donc tout simplement pas le choix."



Ne faut-il pas être physicien pour ce genre de travail ?

"Beaucoup de gens ne s’en rendent pas compte, mais des experts en sciences sociales sont indispensables dans une équipe de protection contre l’irradiation. L’irradiation concerne les gens en premier lieu, avec des conséquences sur leur vie, leurs projets, l’avenir de leur enfant et leurs moyens de subsistance. Il est crucial de parler avec les gens. Prendre des mesures sans avoir noué ces contacts s’assimilent à, comme je les appelle, des mesures aveugles. Sans ces contacts, sans avoir parlé avec les gens, vous ne connaitrez pas toute l’histoire."



"Prenez par exemple un chemin qui est sérieusement contaminé. Est-il souvent utilisé ? Des enfants l’empruntent-ils pour aller à l’école ? Prendre ces questions et leurs réponses en compte est essentiel pour établir une juste cartographie des risques. Quand on s’entretient avec la population, il s’agit de bien plus que de physique. Cela tourne aussi autour de l’éthique, de la psychologie, de la sociologie et de l’économie."




"Notre équipe de base comporte bien sûr aussi un docteur en chimie, un physicien nucléaire et un laborantin en toxicologie, cette approche multidisciplinaire est essentielle. C’est cette combinaison qui fait de nous une équipe solide. Par ailleurs, j’ai également suivi une formation en radioprotection à l’Université d’Utrecht et entretemps, j’ai acquis beaucoup d’expérience sur le terrain. Après la catastrophe de Fukushima, j’ai travaillé là-bas une année entière."

Une telle étude sur le terrain n’est donc pas dangereuse pourvu qu’on respecte certaines procédures ?

"Absolument. La première année après l’accident par exemple, nous n’avons jamais approché le réacteur à moins de 20 km. Et durant les premiers mois, nous n’avons jamais travaillé contre le vent s’il soufflait depuis Fukushima. Nous utilisons des prévisions météo très précises par heure, gérons différentes stratégies d’évacuation, nous nous déplaçons toujours à deux voitures, à deux personnes, nous emportons beaucoup plus de carburant que nécessaire, etc."

"On peut comparer ça à de l’escalade : il est nécessaire de pouvoir compter sur du bon matériel et des procédures de sécurité dignes de confiance. Si vous doutez constamment durant votre ascension et que vous doutez de la fiabilité de votre matériel, alors vous feriez mieux de rester au sol."



Quel y est le rôle de Greenpeace ?

"Notre rôle consiste entre autres à dénoncer la propagande de TEPCO et du gouvernement japonais. La situation n’est pas sous contrôle mais on essaie de faire illusion par tous les moyens possibles. Aucune critique ne peut être émise contre l’énergie nucléaire. Il subsiste encore des liens très puissants entre l'industrie nucléaire, la politique et les grands consommateurs d'électricité."

"Greenpeace fonctionne dès lors comme un chien de garde. Nous surveillons le gouvernement et nous intervenons dès qu’un danger apparaît. Comme maintenant, parce que le Japon continue de privilégier l’industrie nucléaire. Il ne peut pas obliger des gens à retourner dans des villages où la radioactivité est encore trop élevée. La décontamination est insuffisamment effective. Le gouvernement japonais a le devoir de continuer à soutenir les nombreuses victimes de la catastrophe, indépendamment de leur décision de revenir ou pas dans leurs maisons."



Les conseils de Greenpeace sont-ils suivis ?

"Oui, même si c’est toujours indirectement. Ici en Belgique, on peut prendre rendez-vous avec un ministre, ce qui est nettement moins évident là-bas. Nous avons toutefois une réelle influence sur la prise de décisions. Deux exemples : après que nous avons constaté qu’il était irresponsable de laisser plus longtemps des gens habiter dans le village d’Itate, le Japon, après de nombreuses tergiversations, a finalement décidé d’évacuer tout le monde. Nous sommes aussi parvenus à faire modifier une loi. Les habitants ne peuvent désormais plus être exposés qu’à une seule fois la dose annuelle maximale, au lieu de vingt fois précédemment."

Que retiens-tu de cette visite ?


"Surtout les rencontres avec les populations locales. Cela en dit bien plus que des chiffres sur un dosimètre. J’ai à nouveau rencontré madame Ogawara, qui possède une ferme à 45 kilomètres du réacteur. Lors de notre rencontre en avril 2011, elle nous avait demandé, les larmes dans les yeux, si un jour, elle pourrait à nouveau cultiver ses terres, qui sont dans la famille depuis six générations. Pour elle, sa terre est comme « son enfant, qu’on ne peut abandonner simplement parce qu’il est malade ». Avant notre départ, elle nous a dit : « je m’excuse auprès de mes enfants, parce que je n’ai rien fait pour faire stopper la centrale nucléaire. » Elle a finalement décidé de rester, suite à une discussion avec nous."

"La rencontre de cette année était au moins aussi émotionnelle. Madame Ogawara se tenait parmi ses plants de tomates, la mine rayonnante. Elle est parvenue à faire collaborer, au sein d’une coopérative, des fermiers de la région alors qu’il arrive souvent qu’une catastrophe nucléaire oppose les gens entre eux. Ensemble, ils gèrent un appareil simple mais efficace permettant de mesurer le césium dans l’alimentation. Dans son petit magasin, chaque produit alimentaire est accompagné d’une information sur la quantité de radioactivité. Les chiffres étaient particulièrement bas. Bien sûr, chaque rayonnement est dangereux, même à faibles doses, mais même en tant que militant de Greenpeace, j’ai bien dû admettre que les aliments ne présentaient pas de danger. J’étais heureux de voir les gens utiliser un système de mesure pour lequel nous avions développé la technologie et le concept. Grâce à cet appareil, les clients lui font confiance, son commerce marche et elle reçoit un prix raisonnable pour ses produits."



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Vous avez des questions ? Surfez ce mercredi 16 octobre entre 12h00 et 13h00 sur notre site pour participer à un chat avec Jan Vande Putte. La session en néerlandais est ouverte de 1200 à 12h30 ; celle en français de 12h30 à 13h00.
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Qui est Jan Vande Putte? “Je suis né le 21 septembre 1965 et j'habite à Louvain. J'ai obtenu une maîtrise en sciences politiques à l'université de Louvain et un diplôme en protection contre les rayonnements à l'université d’Utrecht. Après avoir travaillé pour International Physicians for the Prevention of a Nuclear War (IPPNW) jusqu'en 1994, j'ai rejoint Greenpeace Belgique dans le cadre de l'organisation de la campagne pour le désarmement nucléaire et ensuite de la campagne contre l'énergie nucléaire. Entre 2003 et 2007, j'ai travaillé pour Greenpeace International et, depuis 2010, mon travail se partage entre Greenpeace Belgique et Greenpeace International."

Voici quelques photos de Tamura City. Partout dans la ville, vous pouvez voir des sacs noirs avec des morceaux de terre contaminés :


Vous trouverez ici notre enquête sur les radiations à Fukushima (en Anglais).

(Non-inscrit ) Sioram dit:

"Les chiffres étaient particulièrement bas. Bien sûr, chaque rayonnement est dangereux, même à faibles doses, mais m...

Posté 13 novembre, 2013 à 11:16 Signaler un abus Répondre

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