Francesca se rend au pôle Nord en compagnie de Greenpeace et tient un blog sur ce voyage. Voici l’épisode 6.

Ai-je déjà dit que la nourriture était fantastique sur l’Arctic Sunrise ? C’est grâce à Daniel, le quelque peu timide cuisinier mexicain, et sa sous-chef Karen, une Australienne dynamique qui habite en Suède et avec laquelle je partage ma chambre. Daniel et Karen marient pour nous les meilleures saveurs de la cuisine du monde. Des pâtes fraîches maison aux rouleaux de printemps thaïlandais en passant par les tajines marocains.

Je voudrais aussi démonter un cliché largement répandu : un collaborateur de Greenpeace n’est pas d’office végétarien. Il y en a plusieurs, notre collègue néerlandaise Judith est même végétalienne, mais la viande et le poisson ne sont pas bannis. Il est trop facile de faire passer les activistes pour des babas cools sur le retour. Ce serait faire preuve de peu de sens critique et de discernement.
Tous les collaborateurs Greenpeace à bord sont des personnes avec les pieds bien ancrés sur terre. Ils ne prônent pas une société utopique qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais. Ils savent en revanche ce qui fait tourner le monde et ce qui ne tourne justement pas rond.

Il me semble dès lors tout à fait équitable de recourir à des moyens modernes afin de donner à nos actions la visibilité et le retentissement recherchés. Des zodiacs, des bateaux, des hélicoptères, mais aussi surtout du capital humain tel que des experts pouvant intervenir dans tous les domaines.
Greenpeace ne fonce pas tête baissée lorsqu’elle entreprend des actions à l’encontre d’une
entreprise donnée. Ses membres se doivent d’être prudents et sélectifs. Avant tout pour ne pas nuire à leur propre réputation. Mais également parce que Greenpeace dépend des contributions volontaires d’individus (elle n’accepte pas les fonds publics ni de sociétés), impliquant que ses budgets ne sont pas extensibles.

L’action faisant l’objet de cette mission concerne les projets de forage en région arctique de
grandes compagnies pétrolières telles que Shell et Gazprom, projets qui, à l’instar de tout forage en haute mer, s’accompagnent de nombreux risques. N’oublions pas la catastrophe BP dans le Golfe du Mexique. Forer dans une zone plongée plusieurs mois dans l’obscurité, où les températures descendent jusque -50 °C et où le risque de collision avec un iceberg n’est pas négligeable, c’est vraiment provoquer le destin. Sans compter que la glace omniprésente empêche l’utilisation des méthodes de nettoyage classiques.

Après toute une nuit de navigation, nous atteignons les glaces polaires. Le Danois Arne Sorensen manœuvre l’Arctic Sunrise à travers la banquise. Cette tâche requiert une grande expérience, qu’Arne a accumulée au cours de sa longue carrière en Antarctique, en Alaska et ici, dans la région arctique. Il connaît la glace, il la sent comme nul autre. Et ça se voit. Il travaille pour Greenpeace depuis 1988, après avoir piloté des cargos danois.

Il lui est déjà arrivé autrefois de rester bloqué pendant tout un mois dans la glace. Le bateau ne pouvait plus bouger, tout comme l’explorateur polaire De Gerlache avec le Belgica en Antarctique à la fin du 19e siècle. Celui-ci avait alors déjà dû attendre l’été pour pouvoir repartir. Arne ne garde pourtant que de bons souvenirs de ce mois de captivité polaire. Il y avait suffisamment de nourriture à bord, et pour se dégourdir les jambes l’équipage jouait au football sur la glace.

Partout où se porte notre regard, nous ne voyons rien d’autre que des blocs de glace. Il serait même possible, d’ici, de rejoindre le pôle Nord en sautant d’un glaçon à un autre… Une promenade de 1200 km, mieux vaut en rester au stade de l’imagination. Celui qui peut à juste titre se proclamer roi de ce désert de glace vient d’ailleurs nous rappeler la raison de notre présence ici. Une maman ours et son petit flânent sur la banquise en quête de nourriture. Admirer cette bête magnifique dans son habitat naturel nous impose à tous le silence. Et l’humilité.