Le monde des entreprises a massivement adopté, au cours des dernières années, le concept de « durabilité ». A l’image de l’entreprise de dragage DEME, qui veut pourtant mener des activités de dragage cet été au pôle Nord (voir De Tijd du 14/06). De quoi s’interroger… Les entreprises comme DEME prennent-elles la notion de durabilité au sérieux ou s’agit-il simplement d’un baiser de judas écologique ?

Les travaux que DEME veut effectuer au pôle Nord ne présagent rien de bon. L’entreprise belge va en effet collaborer à la construction d’un nouveau port crucial pour la concrétisation de projets russes sur le plan énergétique qui se veulent ambitieux – mais aussi téméraires –  en Arctique. A travers sa réaction dans De Tijd (14/06), on constate que DEME se voile la face. Le président russe Vladimir Poutine (1), l’entreprise d’état concernée et l’actionnaire principal de ce que l’on appelle le projet Sabetta ont pourtant été clairs sur le sujet : ce port deviendra, à l’avenir, LA plaque tournante pour l’exportation de pétrole et de gaz que la Russie compte exploiter en  Arctique.

DEME prétend, en tant que dragueur, travailler avec et pour l’environnement sur base d’un « good stewardship » (bonne gestion) et d’un principe de précaution. Des termes ronflants… mais quelle valeur leur accorder à partir du moment où vous contribuez à la destruction du pôle Nord ? Cette région joue un rôle crucial dans le système climatique mondial, fonctionnant telle une sorte d’airco pour notre planète. Elle constitue également l’habitat de l’ours polaire et d’un tas d’autres espèces déjà soumises à une forte pression par l’impact des changements climatiques et de la pollution de l’environnement. Dans le passé, DEME a déjà été associée à de douteuses activités de dragage, mais là, son implication va bien au-delà du simple doute.

Une réputation catastrophique
L’entreprise doit assumer, à travers le projet Sabetta, les opérations de forage pétrolier de compagnies énergétiques russes comme Gazprom et Rosneft qui traînent derrière elles une réputation catastrophique en matière d’environnement : qui n’a pas vu les images des fuites des pipelines pétroliers dans les régions sauvages de la Russie ? Et il s’agit encore, dans ce cas, de la terre ferme... Ces entreprises tournent maintenant leur regard vers les réserves pétrolières et gazières qui gisent sous la calotte glacière, où les conditions de travail peuvent être nettement plus extrêmes et dangereuses que sur la terre ferme.  

Les opérations de dragage de DEME menacent aussi sérieusement la fragile région de l’Arctique russe. Draguer ne consiste pas seulement à puiser du sable. La nuisance sonore et les risques de collisions mettent les espèces de baleines en danger. L’ingestion de métaux lourds (qui sont libérés lors du dragage) par les mollusques, les espèces de poissons et les mammifères peut aussi engendrer un dommage irréparable pour l’écosystème. Enfin, le dragage entraînera dans cette région une perturbation de l’écosystème d’eau douce dans le Golfe de l’Ob, menaçant de faire disparaître l’un des plus grands habitats de précieux poissons à chair blanche.

C’est simple : il est impossible d’opérer dans cette région fragile de manière durable et responsable. DEME met en avant que d’autres multinationales (voir De Tijd, 14/06) sont également impliquées mais là n’est pas la question. L’entreprise prétend par ailleurs que si elle n’exécute pas elle-même ces travaux, une autre compagnie s’en chargera en faisant (encore) moins attention à l’environnement. Une fausse excuse, que les dealers de drogue, par exemple, n’hésitent pas à avancer : « si je ne le fais pas, un autre s’en chargera ».

Que reste-t-il d’un point de vue pratique des belles paroles de DEME en matière d’entrepreneuriat durable ? Quelques petits efforts lorsque c’est possible, mais pas vraiment d’orientation fondamentale lorsqu’il est assurément possible de faire la différence dans son secteur. En effet, lorsqu’une entreprise belge responsable clame vouloir travailler de manière durable, elle se retire d’un projet aussi controversé que « Sabetta ». Ce n’est pas de la naïveté mais du bon sens. Les risques opérationnels, d’image et écologiques sont évidents et énormes. Nous ne pouvons nous imaginer que les actionnaires d’Ackermans & van Haaren, la maison-mère de DEME, ne se posent pas la même question.

>> Demandez à l’entreprise belge DEME de quitter l'Arctique



[i] www.eng.kremlin.ru/news/4650. Le Président russe n’explique pas précisément ce qu’il entend par une application multifonctionnelle  du port. Le nouveau site Portnews constate en fait, sur la base des déclarations du Président Poutine et le service de presse du Kremlin, qu’il s’agit d’une fonction dans laquelle l’exploration et l’exploitation de réserves de pétrole et de gaz dans la région du pôle Nord peuvent être améliorées, et que le port de Sabetta contribuera au renforcement de la position russe en tant que leader mondial  de l’exploitation de la région du pôle Nord. Le port “créera les conditions requises pour l’exploration et l’exploitation des riches réserves de pétrole et de gaz dans la région, sera accessible à la navigation tout au long de l’année via la route maritime du nord et stimulera la flotte russe de brise-glace. » (traduction de Greenpeace Belgique de http://en.portnews.ru/news/149505/). La Consul général néerlandaise reprend en outre ces informations sur son site web, ce qui confirme la valeur du rapport de presse : http://stpetersburg.nlconsulate.org/news/2012/11/yamal-port-of-sabetta-to-become-a-multipurpose-hub.html.