Francesca se rend au pôle Nord en compagnie de Greenpeace et tient un blog sur ce voyage. Voici l’épisode 5.

S’il vous plaît, faites que cela ne soit pas vrai. Tandis que je m’extirpe de mon lit superposé pour tituber vers la salle du petit-déjeuner, je sais déjà qu’il est trop tard. J’espère quand même éviter le pire en mangeant quelque chose. Un estomac vide n’est pas un bon remède contre la nausée, je passe donc en pilotage automatique et attrape un bol de céréales arrosées de lait. Mais au bout de deux bouchées forcées, je ne tiens plus. Je bondis hors du réfectoire, sans répondre aux autres qui me demandent, préoccupés, s’ils peuvent faire quelque chose.

Je n'ai pas le coeur marin !

La règle numéro 1 sur le bateau est : on ne vomit pas par-dessus le garde-corps. Pourtant, ce que l’on désire le plus au monde est alors de pouvoir, sans aucune retenue, vider son estomac dans la fraîcheur du dehors, loin des regards de ses compagnons. Malheureusement, le risque de basculer au-dessus de la rambarde est trop élevé.
Le mal de mer naît suite aux mouvements oscillatoires du bateau. Si l’on se tient alors affaibli sur le garde-corps, le danger est grand de tout simplement tomber par-dessus.

Comme complément d’informations à la règle numéro 1, nous avions aussi appris que les organes vitaux lâchent après sept minutes passées dans l’eau glacée. Le moment de vérité se déroule donc au-dessus de la cuvette des toilettes, jusqu’à ce que, totalement épuisée, je m’écroule endormie sur le sol de la plus petite chambre. Je n’ai pas le cœur marin, c’est désormais une certitude.

La mer agitée nous empêche d’aborder l’île de Moffen, où une action de nettoyage était prévue. Les courants marins charrient une grande quantité de déchets vers cette petite île nordique du Svalbard. Nous voulions écumer la côte de l’île et récolter les boîtes de conserve, bouteilles en plastique et en verre, chaussures et matériel de pêche pour les emporter sur le continent. Les actions de nettoyage sont le cheval de bataille du maître de bord, le Norvégien Martin. Trouver des déchets charriés sur les plages le met dans tous ses états.

Déchets par-dessus bord : une pratique encore courante

Pourtant, il est encore monnaie courante que des gens jettent leurs déchets en mer par-dessus bord. Nous ne savons cependant pas encore avec exactitude quelles substances invisibles sont relâchées en mer lors, par exemple, de nettoyages illégaux de cales de chargement ayant transporté du pétrole voire des produits toxiques. Les dégazages sont interdits selon la Convention sur le droit de la mer, mais dans la pratique les contrôles en haute mer sont rares.

Les navires battant pavillon américain ne sont en outre pas soumis à cette restriction, vu que les États-Unis n’ont pas ratifié la convention. Hillary Clinton défend cette ratification depuis plusieurs années déjà, mais même en tant que ministre des Affaires étrangères, elle n’est pas encore parvenue à faire adopter la loi par le Sénat. La principale objection à cette ratification est la reconnaissance du Tribunal international du droit de la mer, créé par cette convention. On connaît les réticences des Américains quant à des instances judiciaires internationales supérieures.

Nous poursuivons notre navigation vers Liefdefjorden, un nom romantique pour une genèse sinistre. Ce sont les chasseurs de baleines néerlandais qui ont donné son nom à la « baie d’amour » au dix-septième siècle. Ils venaient ici dans de petits bateaux chasser les baleines, prisées pour leur huile, jusqu’à ce qu’elles soient toutes tuées ou chassées. Apparemment, nous ne tirons pas les leçons de l’Histoire, car au lieu de laisser une chance aux populations de baleines de se reconstituer, nous n’avons fait qu’aggraver le problème.
Et j’apprends encore autre chose : une baleine peut atteindre l’âge de 200 ans et une femelle ne donne naissance qu’à deux petits maximum au cours de sa vie. Les baleines mettront donc des siècles avant de retrouver une population digne de ce nom. C’est le genre de vision à long terme pour laquelle nous autres humains avons si peu de considération.

Pourquoi doit-on absolument forer pour extraire du pétrole dans un domaine aussi précieux que le pôle Nord, tout en sachant que cela ne prolongera l’approvisionnement que de trois petites années ? Le pétrole est une histoire éphémère. Les entreprises qui n’en prennent pas conscience foncent droit dans le mur. Et ne comptez pas sur moi pour pleurer.

Francesca Vanthielen

- Francesca Vanthielen est une actrice et présentatrice flamande. Avec Greenpeace, elle effectue un voyage au pôle Nord à bord de l’Arctic Sunrise, pour constater de ses propres yeux les effets des changements climatiques sur la région.