Francesca se rend au pôle Nord en compagnie de Greenpeace et tient un blog sur ce voyage. Voici l’épisode 3.

Les premières heures sur l’Arctic Sunrise ressemblent à un premier jour de classe dans une nouvelle école. Dans la cale du bateau, un courageux Allemand est occupé avec une affûteuse. Un jeune homm en bleu de travail transporte toutes sortes de matériel. Un Américain barbu occupe la cabine radio et nous fait comprendre qu’ici, il faut avant tout déposer son passeport. Des effluves piquants d’ail s’échappent de la cuisine ; un coup d’œil par la porte m’informe que les pâtes que nous mangerons tout à l’heure sont fraîches et fabriquées sur place. Les treize membres de l’équipage tournent comme une machine bien
huilée, aucun doute là-dessus. De vrais Vikings, aussi bien les hommes que les femmes. Ils sont vêtus de combinaisons épaisses et peu flatteuses, mais qui cadrent parfaitement dans le décor arctique alentour, ce qui leur redonne une touche sexy, virile.

Nous recevons une introduction brève de Georgia. Je me rends toutefois compte que les modalités pratiques devront s’apprendre sur le terrain. En d’autres termes, nous devrons nous débrouiller tout seuls. C’est déjà une bonne chose que l’Arctic Sunrise ne soit pas si énorme. On peut à tout moment trouver l’un des 28 autres passagers pour nous aiguiller sur les règles de vie à adopter sur le bateau.

À la tombée de la nuit, l’ancre est levée et nous quittons le port de Longyearbyen, la seule ville digne de ce nom de l’île du Spitzberg. Un peu moins de trois mille personnes y vivent, soit mille de plus qu’il y a quatorze ans, quand j’étais venue ici pour le tournage de Licht. Le Spitzberg grandit donc, malgré les conditions difficiles au quotidien. Un bref été avec de la lumière du soleil de jour comme de nuit. De longs et rudes hivers dont quelques mois dans une obscurité totale. Et il y a encore d’autres changements. De plus en plus d’Asiatiques arrivent au Spitzberg, des Malaisiens et surtout beaucoup de Thaïlandais. Ils
recherchent probablement la même chose que toutes les autres nationalités qui se sont installées ici au cours des dernières décennies. Comme mon bon ami lors du tournage de Licht. Il vient des antipodes mais réside toujours à Longyearbyen, où il s’est spécialisé dans la réalisation de documentaires sur la nature.
Venir vivre au Spitzberg, c’est renoncer au luxe et à l’opulence. De l’eau chaude, un fruit frais ou un scooter des neiges à soi sont autant de richesses rares dans cette contrée.

Vladimir Votiaco, capitaine de l'Arctic Sunrise

Notre objectif est d’atteindre Ny-Ålesund, à une bonne centaine de kilomètres au nord, au petit matin. Le capitaine va laisser l’Arctic Sunrise se frayer un chemin sur un océan Arctique sombre, qui gèle maintenant chaque jour un peu plus.

D’ici quelques semaines, la traversée sera devenue impossible. Même pour un brise-glace tel que l’Arctic Sunrise. Je grimpe sur le lit superposé où je me laisse bercer par le balancement du bateau. Demain matin, une expédition sur un glacier figure au programme. Je sais déjà de quoi je vais rêver cette nuit.