L'« effondrement irréversible » de glaciers en Antarctique a fait la une de l'actualité dans le monde entier la semaine dernière. Les médias exposent en boucle les implications de la hausse considérable du niveau de la mer qui est actuellement illustrée. Qu'est-ce que cela signifie concrètement ? Devons-nous céder à la panique ? Faut-il prendre femme et enfants et se réfugier dans les montagnes ?

Eh bien, non, nous ne devons pas paniquer. Pas encore. Plutôt que de s'affoler, nous devrions peut-être nous montrer plus constructifs, et aborder de front les questions de nos émissions de carbone, de l'efficacité énergétique, de l'adaptation et de l'accompagnement des populations qui ont le plus besoin d'aide. Soyons clairs : ce n'est pas comme si un glaçon géant avait été jeté dans l'océan Austral, générant un monstrueux tsunami. Nous ne devons pas non plus construire un énorme bateau en bois pour y faire monter un couple de chaque créature vivante et un Russell Crowe.

À l'échelle humaine, la hausse du niveau de la mer pourrait se révéler être un processus plus progressif, bien qu'il affecte déjà les zones côtières et les styles de vie. La moitié de la population mondiale et les trois quarts de nos villes se trouvent à proximité des côtes. Les récents rapports du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), qui prévoyait une élévation d'environ un mètre du niveau de la mer au cours de ce siècle, n'ont pas tenu compte d'un effondrement des glaces de l'Antarctique. C'est dans ce contexte que l'actualité nous rattrape cette semaine.

Effrayant

« Effrayant. Un des points de basculement redoutés du système climatique a visiblement été franchi. » - C'est ce qu'a tweeté mardi un climatologue réputé, Stefan Rahmstorf, de l'Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique, après la publication de deux documents : l'un d'entre eux émanait de la NASA, qui a étudié six zones glacières menacées dans l'ouest de l'Antarctique (y compris les glaciers Pine Island, Thwaites, Smith et Kohler), tandis que l'équipe de l'Université de Washington s'est penchée sur le glacier Thwaites. Ces nouvelles en suivent d'autres de deux collègues de Rahmstorf dans l'est de l'Antarctique, où « de petites chevilles » retiennent une banquise qui pourrait également augmenter la masse d'eau douce des océans.

« La banquise de l'ouest de l'Antarctique a amorcé un recul irréversible », a affirmé en conférence de presse Eric Rignot, principal auteur d'une des études et glaciologue au Jet Propulsion Laboratory de la NASA. « Le phénomène a atteint un point de non-retour. » Selon Rignot, la fonte dans l'ouest de l'Antarctique pourrait élever de près de trois mètres le niveau mondial des mers au cours des prochains siècles. Les deux équipes ont observé une fonte inéluctable des glaces de l'ouest de l'Antarctique, en cours actuellement et contribuant déjà à une hausse plus rapide que prévue du niveau de la mer. Elles ont clairement établi que même une réduction spectaculaire des émissions de gaz à effet de serre n'enrayerait pas ce phénomène, d'où l'utilisation des termes « irréversible » ou « inéluctable ».

L'effondrement des glaces de l'Antarctique n'est pas provoqué par une fonte en surface ou une température de l'air plus élevée, elle est due à des courants océaniques plus chauds qui grignotent les glaciers par en dessous. Cette eau, qui se trouve naturellement au fond de l'océan, est ramenée à la surface par des vents froids d'ouest incessants et plus intenses qui balaient l'Antarctique dans un cycle sans fin.

La différence de température croissante entre l'Antarctique et le reste de la planète, en phase de réchauffement, provoque une intensification des vents. Les conditions climatiques en mer deviennent plus agitées, ce qui à son tour fait remonter l'eau chaude vers la surface. Si la cause de cette intensification des vents n'est pas démontrée à l'heure actuelle, on estime qu'elle est dans une certaine mesure anthropogénique, à savoir causée par nous, les humains, qui brûlons des combustibles fossiles.

Le « socle » sur lequel reposent les glaciers Thwaites et autres suivis dans ces études est situé sous le niveau de la mer. Ces glaciers dépendent donc en permanence d'une eau de faible température pour conserver leur intégrité. L'arrivée d'une eau plus chaude entraîne une fonte des glaces mais elle lubrifie également la base du glacier, augmentant de ce fait sa propension à glisser. La présence de glaces de plusieurs centaines de mètres d'épaisseur exerce des pressions titanesques sur des glaciers de ce type. Si le glacier se brise ou glisse vers l'océan, la glace en dessous s'écoulera plus facilement dans la mer. Ce scénario est souvent comparé à une bouteille de champagne : si le bouchon est desserré, la pression dans la bouteille le fera sauter et le liquide se déversera.

Si les glaces de l'ouest de l'Antarctique s'affaissent dans l'océan, le niveau des mers pourrait augmenter de l'ordre de quatre mètres. Les implications seraient dramatiques pour les villes et communautés côtières et proches du niveau de la mer dans le monde entier. Mais nous parlons ici d'effets à 200-1000 ans. Faut-il vraiment s'en inquiéter ? Ne pouvons-nous pas continuer à vivre tranquillement ?

Les êtres humains n'aiment pas le changement, et pourtant notre faculté d'adaptation est incroyable. Nous avons toutefois tendance à nous focaliser sur les menaces immédiates, en repoussant à demain les problèmes sur le long terme, même s'ils sont plus importants et potentiellement plus dangereux. On pourrait donc être tentés de dire « Pfff, la hausse du niveau de la mer ? La fonte des glaces ? Je ne le verrai pas de mon vivant, ni même probablement mes petits-enfants. » Mais la réalité est plus insidieuse. De grandes métropoles côtières – New York, Londres, Tokyo, Bangkok, Bombay, Calcutta, Canton, pour n'en citer que quelques-unes – se préparent déjà aux effets combinés des événements climatiques extrêmes et de la hausse du niveau de la mer. La dernière analyse en date du GIEC situe l'élévation estimée du niveau de la mer pour ce siècle entre 30 et 100 cm, sans tenir compte de l'actualité de cette semaine en Antarctique. Plutôt que d'être alarmistes, comme le prétendent souvent les climato sceptiques, cela démontre que nous sommes peut-être coupables d'une sous-estimation continue des menaces à venir.

Reconnaître la réalité

La modification du littoral fait partie de la nouvelle réalité. Les belles paroles des politiques sur l'apprivoisement de la mer, la lutte contre l'érosion côtière ou la récupération de terres doivent être prises avec des pincettes. Les pouvoirs publics doivent intégrer le fait que notre littoral subit des modifications constantes. Et ces modifications s'accéléreront à l'avenir. Reconnaître cette réalité permet d'ouvrir la voie à des actions plus efficaces aux niveaux local, national et mondial, afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre responsables du changement climatique et d'aider les populations les plus vulnérables face à la hausse du niveau de la mer, telles que celles des pays en voie de développement et des nations insulaires proches du niveau de la mer.

Une chose est sûre. Nous serons tous, d'une façon ou d'une autre, affectés au cours de notre vie par l'élévation du niveau de la mer.

Pour en savoir plus :

Carbon Brief : Réponse à quelques questions clés sur l'actualité de l'« effondrement » des glaciers dans l'ouest de l'Antarctique (en anglais)

NASA : La fonte des glaciers dans l'ouest de l'Antarctique semble inéluctable (en anglais)

Bethan Davies : La banquise de l'ouest de l'Antarctique est-elle en train de s'effondrer ? (en anglais)

Climate Central : À quoi ressemblera la hausse du niveau de la mer (en anglais)

Nat Geo : Les glaces de l'Antarctique sont maintenues en place par de petites chevilles – pour l'instant (en anglais)

Andrew Revkin : Trois projections de la vie avec une élévation du niveau de la mer (en anglais)

Andrew Revkin : Considérations sur les réactions scientifiques et sociétales divergentes face à l'« effondrement » annoncé des glaces en Antarctique (en anglais)

Elizabeth Kolbert : Fonte de la banquise de l'ouest de l'Antarctique : Chronique d'un drame annoncé (en anglais)