J'étais en Indonésie, jusqu’à il y a quelques jours. J'ai séjourné à Jakarta et à Sumatra pour y travailler avec mes collègues indonésiens. Nous nous efforçons de mettre un terme à la déforestation qui sévit dans le magnifique massif de forêts tropicales que compte l'Indonésie.

Mon séjour a toutefois été écourté. Malgré mon visa « business », j'ai dû me rendre à l'évidence : prolonger à tout prix mon séjour n'aurait fait que compliquer le travail de mes collègues voire même leur faire courir certains risques. Ce départ précipité m'attriste beaucoup. Pas uniquement en raison du tampon rouge « expulsion » qui a été apposé sur mon passeport et des circonstances déplaisantes qui ont entouré mon départ, non, je pense au boulot important que j'avais encore à faire là-bas.

J'ai été interpellé alors que je me trouvais dans une file pour quitter le pays. J'ai été interrogé pendant une heure et ballotté de droite, à gauche jusqu'à ce que je finisse par atterrir à bord d'un vol pour Singapour. Mon passeport m'a été rendu une fois dans l'avion, orné de son nouveau tampon. Impossible de savoir quand je pourrai revenir dans ce pays que j'apprécie et où je me rends depuis une dizaine d'années maintenant.

Mais pourquoi donc avoir été expulsé ? Pour l'instant, je travaille activement pour la campagne Forêts, volet Indonésie. L’objectif de cette campagne est d'obtenir la réforme des pratiques d'une firme indonésienne active dans le secteur du pays : APP (Asia Pulp and Paper). Cette campagne se justifie par l'ampleur de la destruction engendrée par APP. Une destruction que nous avons pu étayer à de nombreuses reprises.

Je travaille au sein d'une équipe internationale. Ensemble, nous tentons d'agir pour inciter APP à changer ses pratiques industrielles et à cesser de se donner une image fallacieuse de défenseur de l'environnement ! Ce job m'amène à être en contact régulier avec les marques internationales qui ont récemment décidé d'interrompre toute relation commerciale avec APP.

Un exemple à suivre

Ce travail, je le connais bien. Auparavant, j'ai travaillé avec mes collègues indonésiens chargés des négociations avec une autre entreprise indonésienne, Golden Agri Ressources (GAR). GAR et APP font d'ailleurs partie du même groupe : Sinar Mas. Ce qui est encourageant, c'est que GAR a engagé, il y a quelques mois, une série de réformes pour la préservation des forêts.

Les progrès engrangés par GAR sont considérés comme étant les plus progressistes du secteur de l'huile de palme. Lorsque ces nouvelles directives seront complètement mises en œuvre, leur impact sur l'ensemble du secteur sera conséquent et très positif.

Une mission qui dérange

Nous demandons à APP de marcher dans les traces de GAR et de s'engager sur la voie de la durabilité. Le week-end dernier, j'aurai dû me rendre dans les forêts du sud de Sumatra pour y observer le déroulement de coupes forestières, en compagnie de représentants de WPP, le bureau international de relations publiques dont la filiale Cohn and Wolf est chargée de la communication de APP.

C'est depuis lors que tout s'est mis à tourner carré. Deux hommes en costume m'ont accompagné jusqu'à l'aéroport. C'est là qu’on m'a arrêté et que l'on m'a tendu le document signifiant mon expulsion. En réalité, ce document ne m’était pas adressé. Ce n'était pas mon nom ni ma date de naissance qui y figurait ! Pas plus que la photo. Rien ne correspondait.

L'aide de mes collègues indonésiens m'a été précieuse et j'ai fini par obtenir l'autorisation d'entreprendre le voyage qui était prévu. Après avoir franchi quelques obstacles administratifs – sciemment placés sur notre chemin ), nous avons pu nous rendre sur les « lieux du crime », c'est-à-dire dans les zones où APP est active pour satisfaire les besoins de ses clients.
Les zones qu'APP réclame sont dégradées et selon la compagnie papetière parfaites pour être rasées et transformées en plantations. En réalité, il n'en est rien. APP continue à « nettoyer » des zones de forêts naturelles. La plupart de ces zones sont des tourbières et coïncident souvent à l'aire de distribution des tigres de Sumatra. C'est du flanc. Ce n'est rien d'autre qu'un mensonge qu'APP entretient en dépensant sans compter.

Une image « verte » créée de toutes pièces

Vu d'un point de vue indonésien, cette campagne de greenwashing sert surtout à neutraliser des organisations comme Greenpeace et à les empêcher d'enquêter sur le terrain ou à jeter le discrédit sur toute information publiée qui viendrait invalider l'image angélique qu'APP construit d'elle-même. Certaines autorités interviennent même aujourd'hui pour tenter de neutraliser notre travail d'investigation.

Ce n'est donc pas une coïncidence si quelques heures après l'incident de l'aéroport, les médias indonésiens insinuaient que je voyageais avec des faux papiers. Et ce n'est sans doute pas par hasard si, quelque temps auparavant, mon patron, John Sauwen - qui aurait dû m'accompagner sur le terrain - n'a pas pu entrer en Indonésie, malgré son visa parfaitement en ordre.
En réalité, la désinformation prend aussi d'autres formes. Celles de clips publicitaires par exemple.

Un article de journal évoque même l'idée de suivre les traces d'APP pour voir à quel point, ils mettent tout en œuvre pour préserver l'environnement. Suivre les traces d'APP... C'est exactement ce que nous avons fait.

Et quelles traces ! Des kilomètres de canaux installés au cœur des tourbières pour les assécher, voilà les traces d'APP. Sur place, on pouvait apercevoir les traces des bulldozers se frayant un chemin à travers des hectares de forêts naturelles. Les traces laissées par cette compagnie forestière sont bien réelles.

Tous les efforts d'APP pour masquer la destruction opérée ne suffiront pas, peu importe le budget imputé aux opérations de relations publiques ! La preuve ? Mattel est la dernière firme internationale qui a suspendu ses relations commerciales avec APP. D'autres pourraient suivre. Et en fin de compte, APP ne pourra rien faire d'autre que de s'amender. La question qui se pose est « quand « et « avec quelles conséquences  pour l'environnement » ...

Gouvernement indonésien et déforestation

J'espère que je serai à nouveau autorisé à me rendre en Indonésie pour y soutenir le travail fantastique de mes collègues sur le terrain. Ils sont sur le pont 24h sur 24h et 7 jours sur 7. Leur travail s'inscrit parfaitement dans la ligne du gouvernement indonésien qui s'est engagé à mettre un terme à la déforestation dans le pays.

Il est temps que cet engagement s'inscrive dans la réalité. Notre campagne contre APP doit réussir et vite.