Chargée des aspects politiques de notre campagne contre la déforestation en Indonésie, je séjourne régulièrement dans cette région. En ce début décembre, notre bureau local n'a pas chômé. L’Indonésie s'est dotée d'un moratoire sur les coupes forestières mais sa durée est limitée et son implémentation nécessite des ajustements. Loin de nos actions spectaculaires, notre boulot continue...

L’Indonésie ? Une succession d'îles paradisiaques prisées par les amateurs de plongée, des parcs naturels foisonnant de biodiversité mais c'est aussi le pays où les orangs-outans vivent leurs dernières heures, où les tigres de Sumatra se comptent par centaines (les dernières !). Et n'oublions pas que ce pays est également le paradis des plantations. Palmiers à huile ou acacias, ces plantations n'ont rien d'un paradis tropical...

Tout cela n'est pas neuf. Souvenez-vous de notre campagne Nestlé/KitKat. Pour GAR, le géant indonésien de l'huile de palme, cette campagne s'est soldée par l'annulation en cascade de contrats et finalement l'engagement de cette grosse entreprise de ne plus transformer des pans entiers de forêts tropicales en plantations uniformes.

Travail de fourmi

Cela date de 2010 et c'est tout naturellement maintenant que l'on espère observer concrètement les effets de cette avancée sur le terrain. Tout ce suivi exige en réalité un travail de fourmi. Les questions qui se posent sont tout aussi passionnantes que complexes : GAR abandonne une concession forestière vouée à être transformée en plantation, mais que devient cette concession si elle tombe dans l'escarcelle d'une entreprise moins sourcilleuse ?

D'autres cas difficiles peuvent se présenter. Une entreprise peut posséder des concessions dans les forêts et les tourbières mais, si elle ne les valorise pas, comment peut-elle rester économiquement rentable ? Ne peut-on pas envisager un échange de parcelles, troquant une parcelle de forêt tropicale contre une parcelle présentant une biodiversité moindre et dont l'exploitation libère moins de CO2 ? Sur le papier, rien de plus simple... mais sur le terrain ? Que faire si des communautés locales habitent sur une de ces parcelles éligibles pour l'exploitation ?  Tout est délicat. Comment par exemple définit-on une terre “dégradée” et où se trouvent-elles ?

La réponse à ces questions doit naturellement se trouver dans la politique mise en place par le gouvernement indonésien. Cette politique doit elle-même être peaufinée notamment dans le cadre du processus REDD, mis sur pied par les Nations unies pour sauvegarder les forêts et le climat.

Cette réalité complexe est à la base de la décision prise par l'Indonésie en 2010. Répondant à la demande expresse d'organisations non gouvernementales comme la nôtre, et suite à un accord avec la Norvège, l'Indonésie a annoncé un moratoire de deux ans sur les nouvelles concessions, histoire de se donner le temps de mettre sa législation et son implémentation au point. A la même époque, la Norvège décidait de soutenir l'effort indonésien par un accord historique : un milliard de dollars contre des avancées sur le terrain.

Deux ans, c'est trop court

Arrêter la machine à tronçonner pendant deux ans pour mettre de l'ordre dans sa bonne gouvernance, c'est bien mais c'est surtout bien trop court pour traiter correctement tous les aspects du problème. Surtout en partant d'un moratoire qui dès le début présentait des faiblesses. Jugez plutôt en prenant connaissance de notre analyse

Une prolongation s'impose

Une prolongation de ce moratoire s'avère plus que nécessaire et la date butoir du 20 mai 2013 approche à grands pas... Ce qui signifie que nous avons pas mal de boulot pour mettre les politiques concernés à nouveau sous pression. Ce travail, nous l'avons commencé en mai dernier, en Norvège comme en Indonésie. Notre analyse de la situation devait être partagée au plus haut niveau et notamment du ministre norvégien de l'Environnement tout en organisant des activités plus ludiques.

Visite princière

Ces derniers jours, nous avons encore fait mieux : ma collège norvégienne Erika a rencontré dans un hôtel de Djakarta, le ministre de l'Environnement de son pays. Ce dernier était accompagné du prince héritier Haakon... La conversation a tourné autour de l'urgence de renforcer et de prolonger le moratoire. Erika n'était bien entendu pas venue seule. Quelques tigres et orangs-outans aussi inoffensifs que déterminés l'accompagnaient... Vous n'imaginez pas combien de tours de passe passe diplomatiques il a fallu pour organiser cette rencontre insolite !

L'idée derrière cette rencontre était de consolider le travail déjà accompli et d'assurer à la Norvège des avancées concrètes à la hauteur de l'investissement qu'elle a prévu.

Quant à notre traditionnelle conférence de presse d'évaluation bisannuelle du moratoire, vous n'imaginez pas le rush ! A chaque fois que le ministère des forêts publie une nouvelle carte présentant les nouvelles concessions, nous sommes là pour y mettre notre grain de sel. Ce travail est indispensable, il faut identifier les failles du système. Depuis le temps, nous sommes visiblement passés maîtres dans cet exercice parce que notre événement est toujours très prisé et médiatisé.

Annonce présidentielle

Enfin, tout cela ne nous dit quand le président Susilo Bangbang Yudhoyono (SBY) annoncera une prolongation et un renforcement du moratoire ! Son ministre chargé des Forêts a admis par voie de presse qu'il a compris notre message et qu'il est finalement favorable à une prolongation du moratoire. Même si dans certains dossiers (comme celui du ramin et d'APP), il a, jusqu'ici, fait preuve de tout sauf d'initiatives...

Nous ne pourrons dormir sur nos deux oreilles que quand le président SBY répondra à son tour à nos attentes et se prononcera à nouveau pour une Indonésie sur la voie d'une déforestation inexistante et ce, avant qu'il n'achève son mandat.

Et, qui sait, peut-être croisera-t-il à nouveau les pas de Kumi Naidoo, le directeur de Greenpeace International. Ce dernier pourrait lui rappeler l'importance des enjeux...