Une des conclusions majeures ressortant des débats est que le
doute entretenu autour de la loi de sortie du nucléaire freine les
investissements dans les nouvelles capacités de production
d'électricité. De tels investissements pourraient pourtant
contribuer à l'amélioration de la concurrence sur le marché de
l'électricité, à la création de nombreux emplois et à la protection
de l'environnement…
Greenpeace, Inter-Environnement Wallonie, le WWF, Voor Moeder
Aarde et le Bond Better Leefmilieu, co-organisateurs de ce
séminaire, demandent dès lors aux quatre Ministres de l'Energie de
mettre en œuvre d'urgence une politique centrée sur l'efficacité
énergétique, les sources d'énergies renouvelables et la
cogénération qui, ensemble, permettront de sortir progressivement
du nucléaire, comme prévu par la Loi.
Le séminaire de ce matin rassemblait la fine-fleur des
spécialistes belges et étrangers de l'énergie atomique.
Scientifiques, experts indépendants, politiciens, producteurs
d'énergie, représentants des différentes installations nucléaires,
syndicalistes et environnementalistes ont fait le point sur
quelques grandes questions liées au nucléaire. Si certaines - comme
l'absence de solution pour les déchets - sont aussi vieilles que
cette technologie, de nouveaux arguments plaidant en défaveur de
l'énergie atomique ont été mis en lumière.
1 ) Les bénéfices plantureux d'Electrabel/Suez gangrènent le
marché de l'électricité
Eric De Keuleneer, professeur à la Solvay Business School de
l'ULB, a mis en évidence les bénéfices gigantesques engrangés par
Suez grâce à ses centrales nucléaires. Entre 1971 et 2003, les
consommateurs ont en effet financé, par le biais de tarifs parmi
les plus élevés d'Europe, l'amortissement total de ces centrales
pour un montant de quelque 28 milliards d'Euros. Bien que cet
amortissement soit terminé depuis plusieurs années, les tarifs
n'ont pas été revus à la baisse ce qui permet à Electrabel/Suez de
dégager de plantureux bénéfices. Pour le professeur De Keuleneer,
laisser cette rente de situation en l'état perturbe le bon
fonctionnement du marché et le jeu sain de la concurrence.
Par ailleurs, le professeur considère que l'incertitude
entretenue autour de la loi de sortie du nucléaire « constitue pour
le moment le frein le plus important aux investissement dans les
alternatives ».
2) Les primes d'assurance devraient correspondre aux risques
encourus
A l'heure actuelle, la responsabilité des opérateurs nucléaires
est limitée à 300 millions d'Euros par site. En cas d'accident, les
coûts supplémentaires devront donc être supportés par la
collectivité. Or, le vieillissement des centrales augmente les
risques d'accident majeur. Le plafond actuel en matière de
responsabilité des opérateurs nucléaires doit donc être remplacé
par une prime annuelle croissante correspondant aux risques réels.
La société serait mieux protégée en cas d'accident et, relève le
professeur De Keuleneer, une telle prime contribuerait à une
concurrence plus équitable sur le marché de l'énergie.
3) Pas de place pour le nucléaire dans un marché libéralisé
Steve Thomas, professeur à l'Université de Greenwich, a démontré
lors de ce séminaire que le futur de l'énergie nucléaire dans un
marché libéralisé était pour le moins incertain. Un soutien
financier étatique important est en effet nécessaire pour permettre
la construction d'une centrale nucléaire.
Le montage financier appliqué pour la construction du réacteur
EPR en Finlande impliquant crédits à l'exportation et prêts à taux
très favorables le confirme. Selon Steve Thomas, ce montage n'est
pas applicable à d'autres pays,.
Il ressort de la déclaration de politique générale présentée
mardi par le Premier Ministre que le gouvernement belge a
l'intention de favoriser des accords de longue durée entre
entreprises belges et producteurs d'énergie pour la fourniture
d'électricité. Mais même dans ce contexte, un projet de nouvelle
centrale nucléaire aurait très peu de chance d'émerger. En effet,
pour Steve Thomas, « aucun client ne peut de manière crédible
conclure un contrat visant à l'achat d'électricité durant
l'entièreté de la durée de vie d'une centrale nucléaire ». Or, il
s'agit d'une condition sine qua non pour prendre le risque
d'investir dans une nouvelle centrale.
4) Nouvelles centrales, nouveaux risques, nouveaux coûts
Les promoteurs du nucléaire se plaisent à présenter les nouveaux
types de centrales (réacteurs de troisième ou quatrième génération)
comme des avancées majeures. Mais cet enthousiasme ne résiste pas à
l'analyse
Ainsi, selon Frank Barnaby de l'Oxford Research Group, on
devrait voir surgir de nouvelles menaces en matière de sécurité,
notamment en raison des risques de prolifération induits par
l'utilisation de plutonium. Barnaby a insisté sur les dangers
importants qui découleraient de la dissémination d'armes
nucléaires, notamment susceptibles d'être utilisées par des groupes
terroristes.
Par ailleurs, sur le plan économique, la « solution nucléaire »
ne tient pas la route. A l'échelle mondiale, le nucléaire couvre
actuellement un peu plus de 2% de la consommation finale en
énergie. Selon Antony Froggatt, consultant indépendant en matière
d'énergie, pour que de nouveaux types de centrales nucléaires
puissent jouer un rôle significatif dans l'approvisionnement
mondial en énergie, il faudrait une vague d'investissements
tellement considérable qu'elle est tout simplement irréaliste.
5) Le nucléaire contribue aux émissions de CO2
Last but not least, Jan Willem Storm Van Leeuwen, chercheur
scientifique pour la société de consultance néerlandaise Ceedata, a
balayé le mythe selon lequel le nucléaire n'émettrait pas de CO2.
Après avoir mené une analyse poussée de l'ensemble de la chaîne de
production nucléaire, de la fabrication du combustible au
démantèlement des centrales et à la gestion des déchets, Storm Van
Leeuwen arrive à la conclusion suivante : à l'heure actuelle, la
filière nucléaire émet par kWh produit davantage de CO2 qu'une
centrale à cogénération au gaz et environ un tiers des émissions
d'une centrale au gaz performante.
Et les émissions de la filière nucléaire sont appelées à
augmenter dans l'avenir. Les minerais les plus riches en uranium
étant actuellement exploités, on s'achemine inéluctablement vers
l'utilisation d'une matière de plus en plus pauvre dont
l'extraction et le traitement, opérations particulièrement
énergivores, exigeront une quantité d'énergie sans cesse
croissante. « In fine, souligne Storm Van Leeuwen, il faudra même
plus d'énergie pour extraire l'uranium que l'énergie produite en
aval par les centrales nucléaires ! »
6) Les réacteurs les plus vétustes peuvent déjà être
remplacés
Depuis l'entrée en vigueur de la loi sur la sortie du nucléaire,
des investissements importants ont déjà été consentis (ou sont en
cours) dans des centrales au rendement élevé et dans les
renouvelables. La production d'électricité de ces centrales, qui
peut être estimée de manière réaliste, est suffisante pour
remplacer la production des trois plus vieux réacteurs nucléaires à
Doel et Tihange (1).
Notes:
(1) Un document reprenant une liste détaillée de ces projets et leur production électrique attendue est disponible sur http://www.uitstapkernenergie.be/fr/sem/10-06/
Les calculs présentés dans le document en annexe ne prennent pas en compte d'autres projets de centrales déjà annoncés et susceptibles d'être également menés à bien avant 2015.