… comme antidote au catastrophisme et à l’optimisme naïf.

À la veille d’une nouvelle année, il est toujours important de prendre un peu de recul pour pouvoir continuer à avancer ou plus simplement… pour vivre et survivre! L’une des plus grandes difficultés aujourd’hui est de faire la part des choses entre deux extrêmes : un pessimisme apocalyptique et un optimisme naïf qui sont les deux côtés de la même médaille : celle du statu quo suicidaire.

Heureusement qu’en 2011 le mouvement des indignés est venu rafraichir le décor. C’est avec raison que les indignés sont devenus la personnalité de 2011 selon des médias fort différents comme le Times Magazine et Le Devoir. Au Québec, le mouvement des indignés a eu son pendant lors de l’occupation au Square Victoria à Montréal et de la place de l’université à Québec, mais aussi lors de la marche de 700 kms de Moratoire pour une génération contre le gaz de schiste de Rimouski à Montréal. Bref, l’indignation comme pratique de désobéissance civile non-violente se porte bien.

Cependant, pour encore trop de personnes, le pessimisme apocalyptique et l’optimisme naïf, même s’ils semblent totalement à l’opposé de l’un de l’autre, les font demeurer dans l’inaction. Il faut donc aussi s’indigner contre le catastrophisme et l’optimisme naïf.

Le catastrophisme et l’optimisme naïf comme armes de démobilisation

Récemment, Radio-Canada diffusait un débat sur « l’optimisme et grisaille ambiante ». L’un des intervenants Bruno Tertrais est auteur d’un récent ouvrage, L’apocalypse n’est pas pour demain. Pour en finir avec le catastrophisme (Éditions Denoël, Paris, 2011). Dans ce livre, Bruno Tertrais dénonce l’utilisation du catastrophisme notamment par certains environnementalistes. Malheureusement, l’auteur tombe lui-même un peu trop facilement dans l’optimiste à tout crin qui verse dans une croyance naïve selon laquelle, dans l’ensemble, et à long terme, tout va et tout ira toujours mieux. Bref, comme le dit la chanson : « tout va très bien madame la Marquise »!

Et pourtant, je sympathise pleinement avec les bonnes intentions des optimistes naïfs qui veulent contrecarrer la morosité ambiante. En effet, il faut arrêter de croire que la fin du monde c’est pour demain ou du moins pour le 21 décembre 2012 si on doit en croire les anciennes prédictions incas! Il existe depuis longtemps de multiples traditions millénaristes. Le problème du millénarisme, dont fait partie le catastrophisme écologique, est que face à ce qui pourrait être perçu comme étant inévitable, la plupart des gens fasse l’inverse de ce qu’ils devraient faire! Si la fin du monde est proche, si les conséquences des changements climatiques sont si grandes comme le prévoit l’écrasante majorité des scientifiques, autant vivre à l’excès jusqu’au bout. La culture de l’hyper-consommation, du « je veux tout et tout de suite et ici », devient l’expression de cette fuite en avant, sublimation de notre mortalité individuelle imparable et transformée en désir de mort collective. Achetons donc ces 4X4, remplissons nos cartes de crédit au-delà de leur limite, et après moi… le déluge!

Cependant, l’optimiste naïf, qui se prétend un antidote au catastrophisme, tombe lui-même dans un autre extrême dont les conséquences sont malheureusement semblables. Les risques de cet optimisme naïf ont pour résultat de faire croire qu’il n’y a pas besoin vraiment de contrôle humain, démocratique ou politique puisque la direction générale structurelle de l’Histoire serait toujours pour le mieux et que les guerres, les camps de concentration, les génocides, les écocides, les épidémies, la malnutrition, etc. ne sont que des accidents de parcours temporaires.

Les optimistes naïfs d’aujourd’hui sont les grands prêtres du « Progrès » d’hier. Selon les optimistes naïfs, s’il y a des problèmes plus tard, la science et surtout la technologie pourront les régler. Bref, on fonce à pleins gaz! Allez, encore plus de nucléaire, d’OGM, de nanotechnologies, etc.… Oublions le principe de précaution et n’apprenons rien des erreurs du passé au nom de l’engouement aveugle pour des technologies non-testées rigoureusement et ceci au nom d’une mise en marché rapide et du taux de profit pour les actionnaires. Après nous le déluge!

Bien sûr, les optimistes naïfs souffrent de myopie historique et oublient que des civilisations entières ont disparu souvent à cause de leurs propres erreurs. De plus, il faut reconnaître que l’état des écosystèmes n’est pas bon du tout. La perte de biodiversité au niveau mondial et, à terme des fonctions naturelles qui ont permis jusqu’à présent la survie humaine sont en train de disparaître et ceci à une vitesse rapide. Bref, c’est l’humanité entière qui fait face à la disparation des conditions de sa propre survie.

Les optimistes naïfs ne semblent pas se rendent compte du défi de civilisation planétaire auquel nous faisons face. À force d’emprunter à une nature généreuse pour soi-disant créer du progrès pour les humains, on a oublié que la nature n’est pas illimitée et qu’on dépend d’elle pour notre survie. On a presque fini de scier la branche sur laquelle on est assis. Est-ce une raison pour continuer à la scier?

Bref, le catastrophisme et l’optimisme naïf sont les deux côtés de la même médaille dont les effets sont d’endormir et de démobiliser les gens pour qu’ils acceptent ce désir de suicide collectif.

L’indignation comme résistance non-violente

Le mouvement des indignés est venu déranger cette entreprise de démobilisation massive. Néanmoins, le mouvement est fort lucide sur l’état objectif et précaire de notre situation et du défi de survie au 21e siècle.

C’est le moteur même de l’indignation : s’indigner contre l’inertie suicidaire d’un régime économique hors contrôle et drogué à la croissance illimitée et aux inégalités croissantes. Voilà l’espoir du mouvement des indignés : réalisme et dénonciation de notre situation objective tout en préservant la volonté d’agir.

À une autre époque, le penseur italien Antonio Gramsci avait résumé sa position en affirmant : « Je suis pessimiste avec l’intelligence, mais optimiste par la volonté » (Lettre de prison, 1929). Voici ce qui caractérise bien aussi le mouvement des indignés d’aujourd’hui.

La non-violence est aussi une autre grande force du mouvement des indignés. Face aux multiples formes de violences dominantes : comme la croissance des inégalités (violence sociale), contre les écosystèmes (écocides), et la violence physique (guerre, répression, police, etc.), les indignés ont su maintenir une résistance et une éthique de désobéissance civile non-violente.

En conclusion, le mouvement des indignés est le meilleur antidote au catastrophisme et à l’optimisme naïf démobilisateurs. Il faut rappeler ce que Sénèque disait déjà il y 20 siècle : « ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ».

On ne connait pas encore le chemin précis, mais on connait la direction…

Bonne année 2012!