En tout cas, pas si on est une abeille empoisonnée par des pesticides !

J’aime à penser que ce vieux dicton dit vrai lorsqu’il s’agit des évènements stressants qui jalonnent une vie : un cœur brisé, une crise économique ou un marathon auquel on participe. Si on réussit à passer à travers ces épreuves, la douleur disparaît, et on se sent meilleur et plus fort qu’auparavant. Mais bien des abeilles exposées à certains pesticides d’un type nouveau connaissent un sort qui n'a rien d’enviable. On a approuvé l’utilisation de ces produits, désormais très répandus dans le monde entier, parce qu’ils sont soi-disant sécuritaires et peu toxiques. En fait, ils détruisent actuellement de nombreuses colonies de bourdons et d’abeilles à miel.

Or ces insectes sont indispensables à la reproduction de nombreuses plantes comestibles : peu de pommes parviennent à maturité sans l’aide des abeilles, par exemple.

On a autorisé ces pesticides en se basant sur des tests indiquant que de faibles doses ne tuaient pas les abeilles à court terme. Les processus d’autorisation n’ont tenu aucun compte des effets à long terme. Mais deux études publiées dans la revue Science de la semaine dernière indiquent que les effets à long terme des pesticides à faible dose sont complexes et doivent être pris en compte, car ils constituent pour les bourdons et les abeilles à miel des risques substantiels.

Voici comment les poisons agissent. Les néonicotinoïdes sont des insecticides très sélectifs d’un type « nouveau » qui attaquent le système neurologique des insectes, perturbant ainsi leur comportement. Ils tuent efficacement les pucerons et les autres insectes suceurs. Ce sont des insecticides systémiques, c’est-à-dire qu’ils pénètrent dans l’organisme de la plante et atteignent tous les organes à partir de l’intérieur. Résultat : le pollen et le nectar finissent aussi par être contaminés.

Un tueur lent : le thiaméthoxame est un pesticide communément employé sur diverses cultures en fleurs telles que le colza oléagineux, le maïs et le tournesol. Des chercheurs français ont réalisé une étude détaillée : ils ont fixé des microprocesseurs à des abeilles à miel et prouvé que le thiaméthoxame est loin d’être aussi inoffensif qu’on le croyait. Les abeilles qui se nourrissent de pollen ou de nectar même faiblement contaminés avec ce pesticide s’égarent en essayant de retrouver le chemin conduisant à leurs ruches. Elles risquent deux fois plus de mourir en l’espace d’une journée, de sorte que la colonie s’affaiblit et court un plus grand risque de s’effondrer. (1)

Un tueur de reines : l’imidaclopride, un insecticide appartenant à la série des néonicotinoïdes, est enregistré pour être utilisé sur plus de 140 cultures réparties dans au-delà de 120 pays. La revue Science a publié les résultats d’une deuxième recherche portant sur ce sujet. L’expérience menée sur des bourdons, dont les résultats ont été publiés par l'université Stirling en Écosse, révèle la présence d’effets nuisibles sur la croissance des ruches, et notamment les reines, même à de très faibles doses. (2) Les bourdons dont la nourriture contenait de minuscules quantités d'imidaclopride se développaient moins, de sorte que leurs colonies étaient plus petites dans une proportion de 8 à 12 %. Chose plus importante, l’ingestion de l’insecticide en question avait mené à une diminution draconienne du nombre de reines : il n’y en avait qu’une ou deux par ruche, au lieu des 14 présentes dans les ruches exemptes d’insecticide. Les reines sont indispensables à la survie des ruches, étant les seules capables de survivre à l’hiver et de fonder d'autres colonies au printemps suivant.

Pour être subtils, les effets des pesticides n'en sont pas moins dangereux. En lisant ces articles, j’ai réalisé jusqu’à quel point nous savons peu de choses concernant les conséquences de l'agriculture industrielle sur la biodiversité.

Prenons par exemple les cultures Bt, génétiquement modifiées pour résister aux insectes. Greenpeace se préoccupe de leurs impacts auprès des insectes non visés, par exemple les papillons. Certes, les études réalisées pour évaluer les risques liés à l’utilisation des cultures OGM n’ont révélé aucun effet alarmant, mais les chercheurs s’étaient limités à compter le nombre d'insectes qui survivait à une exposition à la toxine Bt, sur une échelle de temps souvent très courte.

Or, bien des scientifiques pensent plutôt que l’usage des cultures transgéniques Bt pourrait comporter des effets subtils, et qu'ils pourraient même miner les capacités d'apprentissage des abeilles. (3) Et ce qui est encore plus troublant, ces conséquences nuisibles pourraient demeurer inaperçues jusqu'à ce qu'il y ait une réduction importante de la diversité biologique.

Les abeilles jouent un rôle crucial dans la production alimentaire. Nous ne devons pas l’oublier.

On entend souvent dire que les pesticides sont indispensables à l’obtention de rendements élevés. Mais est-ce bien le cas ? Certainement pas ! Des millions d’agriculteurs aux quatre coins de la planète abandonnent progressivement les pesticides chimiques, ce qui ne les empêche pas d’obtenir des rendements élevés. L’agriculture écologique offre des solutions concrètes permettant de sortir de la pauvreté.

Prenons par exemple l’État indien d’Andhra Pradesh (4), où le gouvernement subventionne ce qu’il est convenu d’appeler la gestion sans pesticides (GSP) sur près de 3,5 millions d’acres : cette stratégie permet de supprimer l’utilisation des pesticides chimiques sur une vaste échelle. Cette stratégie s’avère rentable pour les agriculteurs, puisque ceux-ci n’ont plus à engager de dépenses pour des intrants dispendieux. De plus, une évaluation récente réalisée par une université agricole locale a observé un accroissement des rendements. Le succès remporté par ce projet a attiré l’attention du premier ministre de l’Inde, si bien qu'une impulsion nouvelle a été insufflée à la gestion sans pesticides. D’ici les prochaines années, on vise à étendre la GSP à 5 000 villages, pour une superficie de 10 millions d’hectares.

Les pays riches sont également capables de produire des aliments sans produits chimiques. Des experts français ont récemment conclu à partir de leurs études de modélisation que des réductions draconiennes de pesticides (30 à 50 %) sont possibles sans diminuer les rendements, sauf dans les zones où l’on pratique l’agriculture intensive, où l’on a observé des baisses minimes du rendement.

L’agriculture écologique sans produits chimiques constitue la solution de rechange la plus prometteuse, la plus réaliste et la plus économiquement réalisable à l’actuel modèle agricole dont on connaît les effets destructeurs sur l’environnement.

Nous ne pouvons tout simplement plus compter sur les pesticides chimiques. L’industrie chimique a beau apposer la mention  « faible toxicité » sur les emballages de ses produits, leur utilisation à long terme comporte des effets cachés pouvant être dramatiques, et on peut être certain que les insecticides ne vont pas rendre les abeilles plus fortes !

Les deux études scientifiques mentionnées précédemment le démontrent, le moment est venu d’arrêter de faire aveuglément confiance aux pesticides. On pourra ainsi commencer à protéger notre approvisionnement alimentaire, nos cultivateurs (et notre miel).

Notes :

(1)   Henry, M. l., Beguin, M., Requier, F., Rollin, O., Odoux, J.-F., Aupinel, P., Aptel, J., Tchamitchian, S. & Decourtye, A. 2012. A Common Pesticide Decreases Foraging Success and Survival in Honey Bees. Science 1215039 revue publiée en ligne le 29 mars 2012 [DOI:10.1126/science.1215039].

(2)   Whitehorn, P. R., O'Connor, S., Wackers, F. L. & Goulson, D. 2012. Neonicotinoid Pesticide Reduces Bumble Bee Colony Growth and Queen Production. Science 1215025 revue publiée en ligne le 29 mars 2012 [DOI:10.1126/science.1215025].

(3)   Ramirez-Romero, R., Desneux, N., Decourtye, A., Chaffiol, A. & Pham-Delègue, M. H. 2008. Does Cry1Ab protein affect learning performances of the honey bee Apis mellifera L. (Hymenoptera, Apidae)? Ecotoxicology and Environmental Safety, 70: 327-333. 

(4)   Vijay Kumar, T., Raidu, D. V., Killi, J., Pillai, M., Shah, P., Kalavakonda, V. & Lakhey, S. 2009. Ecologically sound, economically viable: community managed sustainable agriculture in Andhra Pradesh, India. The Word Bank and Society of Elimination of Rural Poverty (SERP).

(Traduction : Louis Teadale - Greenpeace Québec)