Après une semaine de négociations, la Conférence de Doha sur les changements climatiques achoppe sur des discussions que certains estimaient être « de procédure », mais qui se sont avérées plus controversées que prévu.

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1ère manifestation environnementale de l'histoire du Qatar (décembre 2012): Bullit Marquez/Associated Press


Un schisme est apparu au sein de l'Union européenne (UE) au sujet de « l'air chaud », qui constitue la plus grande lacune du Protocole de Kyoto. Si l'UE cède aux pressions de la Pologne, grande productrice de charbon, l'Europe au complet pourrait être perçue pour la première fois comme un obstacle à l'adoption de mesures globales en faveur du climat.

Pendant ce temps – et malgré que le président Obama ait promis de faire preuve de leadership en matière climatique durant son second mandat – les États-Unis freinent les négociations devant mener à l'adoption d'un nouvel accord mondial à long terme en 2015.

Voici les conclusions que Greenpeace a tirées de cette première semaine de pourparlers.
 
Trop d' « air chaud »
•    En 1997, les pays de l'ex-bloc soviétique, en pleine désindustrialisation, se sont vu octroyer des droits d'émissions plus élevés que la normale. Les droits d'émissions excédentaires – officiellement appelés Unités de quantités attribuées mais surnommés « air chaud » – sont en bonne voie de constituer la plus grande controverse de ce round de négociations.

•    La première période d'engagement prévue par le Protocole de Kyoto expire à la fin de 2012. Une deuxième période d'engagement doit donc être négociée à Doha. Or l'intégrité de ce nouveau traité repose sur une question fondamentale : les droits excédentaires doivent-ils être retirés ou reconduits ?

•    Le G77 a proposé que l’échange d'« air chaud » hérité de la première période soit interdite dans la deuxième période d'engagement. La Suisse a toutefois proposé une alternative moins stricte.

•    L'Union européenne est profondément divisée sur la question, et la Pologne tient mordicus à ce que les droits excédentaires dont elle dispose soient reconduits dans la deuxième période d'engagement, voire même au-delà de 2020. La plupart des pays européens tiennent à adopter un accord substantiel mais laissent tout de même la Pologne mener le bal.

•    La Russie, pour sa part, s'est montrée peu intéressée à adhérer à la deuxième période d'engagement, mais souhaite pourtant tirer profit des quelque 6 milliards de tonnes de CO2 excédentaires dont elle dispose en les vendant aux pays qui signeront l'accord.

En ce moment, à Doha, l'Europe n'offre absolument rien qui soit en mesure de protéger le climat. Sans le retrait pur et simple des 13 milliards de tonnes de CO2 excédentaires, et sans une cible de réduction d'émissions de 30 % pour l'UE dans son ensemble, ses dirigeants menacent l'équilibre climatique et mettent la vie de millions de personnes en danger. Les chefs d'État de l'UE doivent agir dans l'intérêt de la population, et non de l'industrie des combustibles fossiles. Sans un "Kyoto 2" qui puisse servir de référence, cette industrie continuera d'agir dans un environnement politique digne du Wild West.

    Le financement, un élément clé du puzzle

•    Le financement est considéré comme un élément clé des négociations par plusieurs pays émergents – que ce soit pour soutenir le développement d'énergies renouvelables, ou pour aider les pays les plus vulnérables à s'adapter aux impacts des changements climatiques.

•    À Doha, les pays industrialisés ont affirmé qu'ils se sont entendus sur un engagement collectif de 30 milliards $ pour la période 2010-2012. Mais pour éviter un « précipice financier » en matière de climat le 31 décembre, la 18e Conférence annuelle des parties (COP18) devra s'engager à doubler le financement accéléré (fast start) à 60 milliards $ pour la période 2012-2015.

•    La plus grande partie de cette somme doit transiter par le Fonds vert pour le climat (Green Climate Fund). Il est essentiel que des leçons soient tirées en matière de financement accéléré, et plus précisément en matière de transparence et d'additionnalité. Les sommes promises ne doivent pas être de l'argent recyclé, et le soutien aux mesures d'adaptation aux changements climatiques doit être consenti sous forme de bourses et non de prêts.

Bon nombre de personnes croient encore que la lutte aux changements climatiques s'effectue par magie. Mais en fait, les pays émergents ont besoin d'investissements soutenus pour réduire leurs émissions de carbone et s’adapter aux changements climatiques. Ces investissements devront être encore plus élevés si les pays développés retardent leur engagement à réduire leurs propres émissions. Voilà pourquoi il est important que les États présents à la Conférence s'engagent à fournir 60 milliards $ au cours des trois prochaines années.



    Les forêts doivent être mieux protégées
•    Les négociations du REDD (Réduction des émissions découlant du déboisement et de la dégradation), qui ont actuellement lieu à Doha, semblent suivre le chemin tracé à Durban plutôt que celui tracé à Cancún. La Colombie, en particulier, fait encore une fois des propositions portant sur la compensation d'émissions de carbone à l'échelle sous-nationale. Ces propositions risquent de freiner les progrès en matière de protection des forêts, et vont ultimement nuire à la fois aux forêts et au climat lui-même.

La matière est progressivement retirée de l'accord préliminaire. Les parties préfèrent une "entente" de façade portant sur un texte vide de toute substance. Si certains pays réussissent à imposer leur vision, nous risquons d'obtenir un accord REDD dénué de  crédibilité.

Quelques pays bloquent l'adoption d'une entente à long terme
•    Les États-Unis et leurs alliés, dont le Canada, le Japon et la Nouvelle-Zélande, ont jusqu'à maintenant refusé de se rallier à une deuxième période d'engagement du Protocole de Kyoto. Ils continuent de nuire aux négociations entreprises à Durban l'an dernier, et portant sur l'adoption d’une nouvelle légalement contraignante en 2015. Ces pays ont exigé de prolonger les négociations, et refusent d’accepter des règles communes de comptabilisations des émissions qui permettraient d'établir des comparaisons fiables entre les cibles de réduction d'émissions et les mesures des progrès réalisés.
•    Les pourparlers de Doha ont pour but de mettre un terme au travail entrepris sous l'égide du Groupe de travail sur l'action de coopération à long terme (LCA). Ils doivent établir de nouveaux cadres de discussion pour les sujets non résolus au cours des cinq dernières années, notamment en matière de financement accéléré et d'aide technologique aux pays émergents.
•    Les négociations du LCA ont avancé à pas de tortue au cours de cette première semaine. Les États participants n'ont pu déterminer si le texte préliminaire, soumis par le président de l'assemblée, pouvait servir de base aux négociations. Ils ont porté leur attention sur leurs sujets de prédilection plutôt que faire preuve d'une vision d'ensemble.
•    Compte tenu du temps perdu au LCA, les États participant à la Conférence ont seulement pu présenter leurs déclarations de principe, relativement à l'adoption d'un nouvel accord global en 2015 et aux moyens qu'ils envisagent pour rehausser leurs cibles de réduction d'émissions d'ici à 2020.

Patrick Bonin est à la Conférence des Nations unies sur le climat à Doha grâce à une collaboration avec l'AQLPA.