Les Cris et Greenpeace ont installé un immense STOP à la frontière des coupes à l'orée de la Broadback en 2011

Au début du mois, Greenpeace publiait le rapport « Une forêt de solutions » faisant état des collaborations et des succès de notre campagne forêt à travers le Monde. Pour le troisième volet* de la série inspirée de ce rapport, Nicolas Mainville, Directeur de Greenpeace Québec et responsable de la campagne forêt, met en lumière une des solutions pour le Québec forestier.

Il y a maintenant 15 ans que je suis avec passion le dossier forestier québécois. Alors que j’étais sur les bancs universitaires en Biologie, Richard Desjardins et Robert Monderie publiaient l’Erreur Boréale, documentaire choc qui leva les drapeaux rouges sur la question forestière et par le même souffle inspira mon implication dans le dossier. Le débat suscité par ce documentaire, et les moments charnières qui en sont directement découlés (rapport de la Vérificatrice générale, Commission Coulombe, Livre Vert, Sommet sur la Forêt, nouvelle loi, etc.) ont permis de démocratiser un secteur qui était depuis trop longtemps sous l’emprise des forestières. Or si d’importants changements structuraux ont pris place depuis 15 ans, plusieurs défis restent criants et un enjeu majeur reste à régler : la création d’un réseau d’aires protégées en forêt publique.

L’industrie forestière garde le plein contrôle sur nos forêts publiques

Après que le Parti Québécois ait créé la Stratégie québécoise sur les aires protégées au début des années 2000, le Parti Libéral a fait passer de 2% à 8% le réseau d’aires protégées au Québec (le PQ de Pauline Marois a monté la note à 9% à la fin 2012).  Cette multiplication par quatre du réseau était certes une bonne chose, mais le bilan publié par le gouvernement en 2009 a montré que c’était loin d’être suffisant pour assurer la protection de nos forêts. Effectivement, la très grande majorité de la superficie protégée depuis 2000 ne couvre pas nos forêts. Tout d’abord, car les aires protégées ont été principalement établies dans le Grand Nord, au-delà des forêts dites « productives », mais de plus car les aires protégées au Sud de la limite nordique protègent principalement des lacs, des tourbières et des zones sans couvert forestier.

 

Comme le montre le portrait des aires protégées publié en 2009, des régions comme le Saguenay-Lac St-Jean (Province naturelle des Laurentides centrales), où la forêt productive couvre plus de 75% du territoire et où à peine 5% du territoire est protégé, ce sont moins de 400 km2 (0,2% de la région) de vieilles forêts qui sont protégées. Dans la province naturelle voisine qui couvre le Nord-du-Québec (Hautes terres de Mistassini), plus de 68% des territoires protégés ne sont pas des forêts mais plutôt des lacs, des tourbières et des caps de roches.

Bref, les efforts passés ont été consacrés à protéger ce qui était le moins menacé, alors que pratiquement tout le territoire forestier a été laissé ouvert à des fins d’exploitation. Et c’est justement ces lacunes majeures dans le réseau qui ont mené à une mobilisation des communautés autochtones et du mouvement environnemental dans cette région du Nord-du-Québec afin de mettre de l’avant une proposition de grande aire protégée, ce que nous décrivons comme la meilleure opportunité de conservation au Canada : la Vallée de la Broadback.

Première étape pour un Plan de protection du Nord : sauver la Broadback

Dans le rapport « Une forêt de solutions », le cri du cœur lancé par les Cris pour la sauvegarde de leur territoire ancestral encore vierge dans la Vallée de la Broadback est à l’image de la situation alarmante dans le Nord-du-Québec. Avec plus de 90% de leur territoire de trappe coupé ou fragmenté, les Cris de Waswanipi voient en la création d’une grande aire protégée une façon de sauver leur culture traditionnelle.

Il est rare d’avoir un dossier avec autant d’éléments clé en main pour un gouvernement. Actuellement revendiquée par les Nations cries de Nemaska, Waswanipi et Ouje-Bougoumou ainsi que par le Grand Conseil des Cris pour être transformée en grande aire protégée de plus de 13 000 km2, la Vallée de la Broadback faisait les manchettes il y a quelques semaines dans le Journal de Montréal et dans des articles de l’Agence France Presse. La protection de ce territoire, qui renferme une des dernières grandes forêts vierges du Québec, pourrait placer le gouvernement québécois à l’avant-scène en termes de respect des visées des Premières Nations et de conservation de la biodiversité.  Scientifiques, autochtones, groupes environnementaux, acheteurs de produits forestiers et compagnies forestières s’entendent tous pour dire qu’une aire protégée est incontournable dans ce secteur.

Face aux visées de relance d'un Plan Nord + annoncées par le premier ministre Philippe Couillard en campagne électorale, je vois dans la protection de la Broadback une bonne opportunité pour le nouveau gouvernement. La différence du + entre le Plan Charest et le Plan Couillard représentant ici la priorisation de la protection du territoire nordique. J’ai eu la chance de rencontrer déjà neuf ministres pour tenter de sauver ce territoire exceptionnel. Tous et toutes se sont penchés sur cette question sans pour autant agir concrètement. Nous connaîtrons dans quelques jours la composition du conseil des ministres. Alors que la communauté internationale s’est engagée à protéger 17% du territoire pour 2020, il semble clair que ce dossier doit se retrouver sur le dessus de la pile de priorité des futurs ministres de l’Environnement et des Ressources naturelles, avant que se matérialise l’Erreur Boréale- prise 2. 

 

 

*Premier volet : Ce que font les environnementalistes
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Deuxième volet : Of Solutions and Commitments: Going the Distance in the Great Bear Rainforest