Une vieille dame brave la tempête. Elle marche sous la pluie. Un coup de vent frappe de plein fouet son parapluie, qui se brise. Le regard fixé en avant, les cheveux blancs ébouriffés, Grand-mère Kane marche droit vers son passé. Dans sa mémoire tenace, elle revoit l’horreur de la bombe de Nagasaki qui a fauché la vie de son amoureux 40 ans plus tôt. C’est la séquence la plus célèbre du film japonais Rapsodie en août, d’Akira Kurosawa, sorti en 1995.

Comme Grand-mère Kane, les Japonais ont une bonne mémoire des tragédies. Deux ans après le désastre de Fukushima, leurs plaies sont toujours ouvertes.

Il semble que notre mémoire n’est pas aussi tenace. Le gouvernement Harper semble n’avoir rien appris de ce drame. Pire encore, il veut passer sous silence l’une des leçons les plus importantes de Fukushima et libérer l’industrie nucléaire canadienne de sa responsabilité financière en cas d’accident.

Le gouvernement Marois a emboîté le pas de l’Allemagne, la Belgique, la Suisse et le Japon en fermant définitivement Gentilly-2. Québec n’aura pas son Fukushima, mais le risque d’accident nucléaire n’est pas complètement éliminé : nous sommes situés juste à l’est dans les courants de vent qui passent au-dessus des vieux réacteurs nucléaires CANDU de l’Ontario. Ce danger n’est point négligeable. Des accidents nucléaires sur Terre, il a peu prêt y en a les dix ans.

Même si elle crie aux quatre vents que les réacteurs sont sécuritaires, l’industrie reconnaît à huis clos que des accidents pourraient survenir au Canada. Voilà pourquoi elle a demandé au gouvernement Harper une loi spéciale pour se protéger. La Loi sur la responsabilité nucléaire limite la responsabilité des opérateurs des réacteurs à 75 $ millions en cas d’accident et libère totalement les vendeurs et fournisseurs de réacteurs de leur obligation de dédommager les victimes.

Les habitants de Fukushima savent à quel point cette loi est injuste, eux qui n’ont pas reçu de compensation de la part de grandes corporations après avoir perdu leurs maisons, leurs villages, leurs terres, leurs emplois.

Nous avons reproduit cette injustice au Canada. Il y a deux ans, SNC-Lavalin a acheté le droit de construire et vendre des réacteurs CANDU. Elle veut maintenant convaincre l’Ontario de construire deux nouveaux réacteurs à Darlington, à 400 kilomètres de la frontière avec le Québec. Pourtant, le fleuron de l’ingénierie québécoise refuse de construire les mêmes réacteurs en Inde tant et aussi longtemps que le gouvernement de ce pays n’aura pas limité sa responsabilité financière en cas d’accident.

Si SNC-Lavalin ne fait pas confiance à ses propres réacteurs, pourquoi devrions-nous? C’est ici que le gouvernement du Québec devrait entrer en scène.

Le mois dernier, le Commissaire à l’environnement a révélé que le gouvernement Harper mène des consultations auprès du lobby nucléaire et des provinces nucléaires, dont le Québec, sur la meilleure façon de modifier la Loi sur la responsabilité nucléaire.

En tant que province consultée, le Québec peut demander que le gouvernement fédéral priorise la protection des citoyens. Le gouvernement Marois devrait demander la modification de cette loi injuste pour que les compagnies impliquées dans la construction et le fonctionnement des centrales nucléaires canadiennes soient tenues responsables en cas d'accident.

Cela pousserait l’industrie nucléaire à améliorer la sécurité de ses réacteurs ou à s’orienter vers d’autres formes d’énergie. Après la fermeture de Gentilly-2, ce serait la meilleure façon de protéger la population contre un accident comme celui de Fukushima.

Contrairement à Grand-mère Kane, les Québécois veulent oublier le nucléaire et marcher vers l’avenir.

 

* Shawn-Patrick Stensil est analyste nucléaire chez Greenpeace.