Selon un vieil adage, « pour séduire le coeur d’un homme, il faut satisfaire son estomac ». Cela peut s’appliquer  plus largement aux sociétés. On sait que des populations bien nourries ont tendance à être davantage satisfaites de leur vie.

Cependant, les grandes compagnies de l’agrobusiness (en anglais) renversent cet adage. En effet, elles se sont lancées dans des campagnes de relations publiques pour convaincre les gens du fait que leurs produits permettront de bientôt nourrir le monde, ou, tout du moins, ceux qui pourront payer. Pour ces géants du secteur de l'agroalimentaire, l’adage serait donc le suivant : « pour espérer remplir les estomacs, il faut d’abord savoir conquérir le coeur et l’esprit des décideurs publics et des consommateurs du monde entier ».

Et cette opération musclée de relations publiques n’est nulle part plus évidente qu’en Afrique.

En effet, depuis la crise alimentaire de 2007-2008, les multinationales de l’agrobusiness ont mis les bouchées doubles pour convaincre le public que leurs méthodes de production et leurs produits allaient résoudre le problème de la faim sur ce continent. Leur stratégie part du principe que pour faire augmenter la productivité, il faut des politiques et des programmes d’investissements nouveaux visant particulièrement les petits producteurs agricoles sous l’appellation trompeuse « d’intensification durable ».

Pour ces compagnies, promouvoir l’intensification durable des cultures dans toute l’Afrique équivaut en fait à vanter les soi-disant mérites de leurs produits comme les variétés de semences brevetées (incluant les OGM) et les produits chimiques.

On peut en juger à partir de ce bref extrait d’un rapport de la Fondation Syngenta sur l’agriculture à petite échelle et la durabilité en Afrique : « On peut attribuer la stagnation et le faible niveau de la productivité agricole africaine à l’usage restreint de l’irrigation, des engrais et des variétés culturales améliorées, autrement dit à l’absence d’une "révolution verte"

Et maintenant, une autre citation de l’entreprise semencière Pioneer : « Environ les deux tiers des cultivateurs de la planète, soit 450 millions de personnes, se voient offrir la possibilité de profiter d’une nouvelle révolution verte axée sur la satisfaction des besoins de pays les moins développés. Dans certaines régions, les rendements n’atteignent que 20% de ceux des cultivateurs des pays développés, parce que l’on n’y dispose que d’outils agricoles manuels, et qu’il y a peu ou pas de fertilisants ou d’intrants modernes. »

Alors, en quoi le contenu de ces deux citations pose-t-il problème ? Il est indéniable que les petits producteurs agricoles d’Afrique souffrent d’une faible productivité et d’un accès limité aux technologies et aux méthodes de production améliorées. Cependant, le modèle d’agriculture intensive proposé par les grandes compagnies met l’accent sur la haute technologie, le recours massif aux intrants et à des investissements coûteux. Le problème avec ce modèle est qu’il est complètement inadapté aux besoins de la vaste majorité des agriculteurs du continent africain, et plus largement des petits producteurs agricoles du monde entier. Après des décennies d’intensification agricole, le nombre de personnes souffrant de la faim n’a cessé d’augmenter. Comme le souligne GRAIN, un organisme international à but non lucratif : « Vingt ans d’intensification de la mainmise de l’agrobusiness sur le système alimentaire ont accru le problème de la faim dans le monde : 200 millions de personnes sont venues s’ajouter à celles qui souffraient déjà de la faim. L’agrobusiness a détruit des moyens de subsistance : aujourd’hui 800 millions de petits producteurs et d’ouvriers agricoles n’ont pas suffisamment à manger ».

Nous croyons que l’usage intensif des engrais et pesticides chimiques, combiné aux semences dites « améliorées » et brevetées, n’est pas durable du point de vue environnemental, en plus d’être économiquement exorbitant et d’exacerber les inégalités sociales.

Chose inquiétante, les messages de relations publiques circulés à grands frais par le secteur de l’agrobusiness atteignent leurs cibles. L’intensification durable fait désormais fureur parmi les organismes internationaux de recherche agronomique, les principaux organismes donateurs, les banques multilatérales de développement, et les grandes fondations philanthropiques. L’expression figure même dans l’ébauche d’entente (section 64) du prochain Sommet de la Terre Rio+20 prévu en juin.

L’état de l’agriculture africaine va empirer d’ici quelques décennies en raison des impacts des changements climatiques. Les petits producteurs d’aliments devront sans aucun doute faire des efforts pour s’adapter, mais ils ne pourront certainement pas compter sur les « solutions » proposées par le secteur de l’agrobusiness, car loin d’être des solutions miracles, elles conduisent à des échecs. La résolution du problème agricole réside dans l’emploi de méthodes culturales adaptées aux conditions locales, dans la formation et l’amélioration des techniques de l’agriculture écologique. Par conséquent, si l’intensification durable constitue bel et bien une impasse, la question demeure : comment peut-on améliorer l’agriculture en Afrique de manière à satisfaire les besoins des Africains ?

La conférence sur l’agriculture africaine qui s’est tenue du 2 au 4 mai 2012 en Zambie a été riche en enseignements. Elle a été l’occasion de souligner les nombreux exemples de réussites qu’a rendus possibles l’agriculture biologique et écologique : conservation par les agriculteurs de leurs moyens d’existence, maintien de la sécurité alimentaire et de la durabilité, autant de défis que des collectivités réparties d’un bout à l’autre du continent africain ont su relever. Nous croyons que les exemples mis en valeur lors de cette conférence, et lors d’autres évènements semblables, tracent la voie à suivre et qu’ils méritent de recevoir des investissements accrus de la part des ministères de l’Agriculture des différents pays, des agences internationales, des donateurs, des fondations et du secteur privé.

Le discours entourant la prétendue intensification durable est essentiellement une tentative par l’agrobusiness de présenter ses mêmes vieux cocktails chimiques sous un emballage différent, d’apparence écologique. L’intensification durable est un argument de vente pour faire croire que les produits vendus par l’agrobusiness représentent la solution, alors qu’en fait, ils constituent une grande partie des problèmes.

Cependant, de nombreuses associations d’agriculteurs et de groupes voués au développement rural en Afrique et ailleurs réalisent que ce dont on a besoin, c’est de rediriger massivement les investissements de façon à soutenir une intensification écologique des cultures. Voilà la vision que nous défendons, et c’est pour elle que nous continuerons de faire campagne.

En savoir plus sur les solutions écologiques préconisées par Greenpeace (infographie, en anglais seulement).

 

Dr Julian Oram

Conseiller en agriculture durable

Greenpeace International (basé au Royaume-Uni)