Le 10 juillet, Greenpeace et une coalition de groupes environnementaux ont intenté une action afin d’invalider l’autorisation accordée par le gouvernement américain à la compagnie Shell pour son plan d’intervention en cas de déversement pétrolier en mer arctique.

Selon le recours, le plan d’intervention mis de l’avant par Shell ne correspond pas aux normes juridiques minimales prévues en cas d’un déversement en mer. Il est également allégué que le BSEE (bureau chargé de la sécurité et de l’application de la loi en environnement aux États-Unis) a autorisé le plan soumis par Shell en se fiant aux suppositions irréalistes que celle-ci a formulées, au lieu de s’appuyer sur des recherches scientifiques concrètes.

Nous avons des motifs sérieux d’entreprendre cette action, notamment parce que l’administration chargée de surveiller la sécurité en Arctique a répété comme un perroquet certains des arguments les plus absurdes émanant de Shell pour justifier les forages pétroliers qu’elle envisage d’effectuer cet été. Le Secrétaire américain à l’intérieur, Ken Salazar s’est vanté devant les médias il y a deux semaines qu’ « il n’y aura pas de déversement de pétrole », et que même s’il y en avait un (voilà une mise en garde troublante !) Shell affirme pouvoir nettoyer 90 % de la pollution engendrée.

Autrement dit, il n’y a aucun souci à se faire…

Salazar est un politicien chevronné ayant plusieurs années d’expérience au sein des institutions gouvernementales, aussi était-il passablement embarrassant de l’entendre reprendre le maquillage de Shell,  en rajoutant, sans avoir même pris la peine de mener des recherches dans Wikipédia. S’il avait consulté le premier expert venu, il aurait appris qu’aucun être doué de raison ne saurait prétendre pouvoir récupérer ne serait-ce que 10 % d’un déversement en mer, la proportion étant encore bien moindre si la nappe de pétrole se répand parmi les glaces. S’il s’était renseigné, il aurait certainement évité d’affirmer à tort et à travers qu’aucun déversement ne se produira. Pourquoi ? Parce que sa déclaration ne cadre absolument pas avec les faits. Le passé a démontré que de toutes les pétrolières, Shell est une des entreprises les plus sujettes à des accidents, et sa feuille de route au Nigeria, par exemple, est tout simplement affligeante.

Mais vous n’avez pas à me croire sur parole. Richard Harris, de la National Public Radio, une grande agence de presse américaine, a cherché à rencontrer des experts capables de découvrir la vérité qui se cache derrière l’exercice de relations publiques auquel se livrent Shell et le gouvernement américain concernant l’Arctique. C’est ainsi qu’il a pu joindre Roger Rufe, un amiral à la retraite ayant servi dans la garde côtière. Celui-ci a affirmé ceci : « Une fois le pétrole dans l’eau, bonjour les dégâts. Et personne, absolument personne, n’a pu prouver que l’on pouvait aisément récolter plus de 3,5 ou 10 pour cent du pétrole répandu une fois que ce dernier est dans l’eau, encore moins lorsque le déversement a lieu parmi les glaces de mer. »

Même la compagnie Shell s’est retrouvée sur la défensive suivant les déclarations des experts en déversements pétroliers, c’est pourquoi elle a tenu à clarifier les prétentions exagérément optimistes de Salazar. Selon elle, son plan d’intervention en cas de déversement pétrolier en mer permettra d’« entrer en contact » (et non de « récupérer » ni de « nettoyer » le pétrole) avec 95 pour cent du pétrole en eau libre.

Le porte-parole de Shell, Geoff Merrell, utilisant ce qui est peut-être l’euphémisme de l’été, a confié à Harris que « Puisque les conditions locales varient énormément, il serait plutôt ridicule pour nous d’offrir une quelconque garantie de performance. »

Dans le mille !

Mais alors, si les experts s’entendent pour dire que le plan de Shell est loufoque, et que Shell elle-même admet que son plan est ridicule, comment ledit plan a-t-il bien pu se faufiler à travers les obstacles du BSEE à la vitesse de l’éclair ? Les responsables de l’agence sont-ils naïfs, ou alors de mèche avec Shell ?

Selon le recours de la coalition, le BSEE a enfreint la loi en autorisant des plans d’intervention en cas de déversement qui n’incluent pas toutes les ressources disponibles en cas d’accident. Par exemple, quoique Shell ait publiquement vanté les prétendus mérites de son système de confinement en Arctique, le fait est que les plans en cas de déversement tels qu’approuvés par le BSEE n’incluent pas de système de ce genre. Pire encore, ces plans ne permettent pas d’expliquer pourquoi Shell a confiance de voir des systèmes de confinement, quel qu’en soit le type, fonctionner convenablement en plein océan Arctique. L’agence gouvernementale n’a pas non plus assuré que la compagnie serait à même de gérer un déversement qui surviendrait tard dans la saison, et qui se poursuivrait sans répit durant tout l’hiver.

Et si le pire arrivait…

Cet été, le couvert de glace persiste plus longtemps qu’avant, c’est pourquoi le soleil aura moins de temps pour réchauffer les eaux de l’Arctique. Par conséquent, les glaces pourraient être de retour plus vite qu’à l’accoutumée, en début d’automne. En ce cas, la glace d’octobre pourrait neutraliser le meilleur des plans d’intervention en encerclant les équipes de nettoyage dépêchées sur place : un puits endommagé pourrait faire éruption et laisser le pétrole jaillir des profondeurs de la mer pendant huit mois, voire davantage, sans que l’on puisse intervenir.

Le temps ne passe vraiment pas vite quand on doit regarder un phénomène aussi pénible.

En outre, le BSEE a autorisé les plans d’intervention sans avoir ne serait-ce qu’une compréhension élémentaire des conséquences liées aux choix retenus par Shell en cas d’éruption d’un puits. L’agence n’a jamais envisagé les conséquences liées à l’application éventuelle de dispersants dans l’océan Arctique en cas de déversement. Il s’agit de ces mêmes dispersants qui, deux ans après la catastrophe causée par l’explosion de la plateforme de BP dans le golfe du Mexique, continuent d’affecter le milieu marin. D’ailleurs, ABC rapporte aujourd’hui même que les taux de mortalité chez les dauphins et les tortues de mer ont grimpé à des niveaux hautement inhabituels dans le golfe du Mexique, maintenant que les dispersants ont progressé vers le haut de la chaîne alimentaire.

Shell est une entreprise dotée d’une feuille de route désolante en matière de sécurité, elle se livre à des opérations industrielles douteuses dans un des endroits les plus reculés et dangereux de la planète. Ceux qui ont pleinement confiance en elle malgré tout croient aussi qu’elle ne va pas saloper l’Arctique, et qu’il n’est probablement pas nécessaire d’examiner de plus près ses plans d’intervention en cas de marée noire.

C’est de la folie pure.