Hamba Kahle Dorothy Stowe

Actualité - 27 juillet, 2010
Le directeur général de Greenpeace International, Kumi Naidoo, nous livre son témoignage :

Dorothy Stowe 1920 - 2010

Je voudrais partager avec la grande famille de Greenpeace quelques-uns des moments que j’ai récemment passés avec Dorothy Stowe.

Ce fut un grand honneur pour moi de rencontrer cette pionnière de Greenpeace à l’occasion d’un brunch qu’elle donnait le mois dernier à sa maison de Vancouver. D’autres personnes ayant participé à la naissance de Greenpeace avaient aussi été invitées : Rex Weyler, Bill Darnell, les enfants de Dorothy Stowe Barbara et Bobby, ainsi que leurs familles et amis.

Dorothy avait de merveilleux dons de conteuse qui m’étonnaient énormément, moi qui ai pourtant vécu en Afrique. Ces dons, j’étais bien placé pour les apprécier, connaissant bien les traditions de ce continent et la subtilité de l’histoire orale, ainsi que sa possible supériorité par rapport à l’histoire écrite. À 89 ans, Dorothy était encore une femme passionnée, aux idées claires, qui partageait pleinement les valeurs propres à Greenpeace. Notre projet de société, consistant à établir des liens entre la pauvreté, les droits de l’homme, la paix et la démocratie, l’enthousiasmait. Durant sa vie, elle s’était rangée derrière le mouvement américain des droits civils, elle avait fait avancer les droits des femmes canadiennes, et elle avait joué un rôle clé dans la fondation de Greenpeace. Pour moi, l’exemple de sa vie venait confirmer la justesse de nos idées actuelles quant à la nécessité de faire coïncider harmonieusement notre lutte pour la justice environnementale d’une part, et notre combat pour l’égalité entre les sexes, la paix et le développement de l’autre. Il ne fait aucun doute que les fondateurs de Greenpeace partageaient ces vues.

Un des moments les plus émouvants de la conversation survint lorsque Bobby Stowe nous confia que si son père Irving vivait encore, il serait content de voir combien nous avons fait de progrès pour renforcer la présence et l’action de Greenpeace dans des endroits du monde trop souvent négligés, et pour rassembler l’humanité et l’environnement au sein d’une relation mutuellement avantageuse.

Je n’oublierai jamais la chaleur et l’éclat de son regard lorsqu’elle m’a montré son ancienne carte d’appartenance syndicale et celle de son mari, Irving, qu’elle avait dû signer en tant que présidente du syndicat local. Elle s’était également fait un plaisir de souligner qu’après leur mariage elle avait continué à signer la carte de son mari, mais en utilisant son nom de femme mariée.

Bill Darnell nous avait rappelé l’anecdote suivante : lorsqu’il quittait une réunion, Irving avait toujours l’habitude de faire le signe de la paix. Une fois, après avoir prononcé le mot « Peace », Bill répliqua en disant « make it a green peace » (fais donc en sorte que ce soit une paix écologique). C’est de là que vient notre nom. Dorothy m’avait ensuite expliqué gaiement qu’à ses débuts le nom du mouvement comportait deux mots : Green Peace.

Une de nos premières collectes de fonds destinées à financer la première campagne de Green Peace consistait à vendre des insignes arborant le symbole de la paix et l’inscription Green Peace. La difficulté était qu’il n’y avait pas assez de place sur l’insigne pour contenir les deux mots séparément. La solution avait consisté à les fusionner, et Greenpeace était née : une organisation qui cherche passionnément à réaliser ses objectifs de paix et de justice, en faisant en sorte que notre fragile planète soit mise à l’abri de la cupidité et des désastres.

La disparition de Dorothy survient après la mort récente d’un autre pionnier de Greenpeace, Jim Bohlen, à qui nous avons rendu hommage il y a moins d’un mois. Jim avait pris la mer lors de la première mission vers Amchitka, et comme Dorothy, il avait avec générosité et amour consacré une partie de son temps et de ses ressources financières limitées à ses semblables et à la planète.

Dorothy a gardé le cap jusqu’à ses tout derniers moments. Elle, ainsi que les nombreuses personnes qui ont contribué à notre fondation, méritent respect et gratitude. Auraient-elles d’abord et avant tout voulu que nous leur rendions hommage ? Je ne le pense pas. Ce qu’elles auraient voulu par-dessus tout, c’est que nous réussissions à faire de notre planète un monde où tous vivent en paix les uns avec les autres et avec toutes les formes de vie qui habitent sur cette planète fragile, notre seule et unique maison.

Ces moments de recueillement représentent une occasion d’honorer ceux qui nous ont précédés et de renouer avec toute l’impétuosité dont nous sommes capables afin de poursuivre résolument notre lutte pour un monde équitable et durable.

Durant ma jeunesse, en Afrique du Sud, quand j’étais encore un jeune activiste, il m’arrivait souvent, durant mes fins de semaines, d’assister à l’enterrement de mes camarades assassinés, victimes du régime d’apartheid. Tandis qu’on descendait les corps au fond des fosses, moi et mes amis chantions une chanson triste en zoulou dont le titre était Hamba Kahle, qu’on peut traduire littéralement par « fais bon voyage ».

Hamba Kahle Dorothy.