Lettre au Devoir - (Auto)portrait agroenvironnemental et écomarketing

Page - 4 mars, 2009

Le gouvernement du Québec et l'Union des producteurs agricoles (UPA) ont profité de la visite du président Obama à Ottawa le 19 février dernier pour rendre public le Portrait agroenvironnemental des fermes du Québec et de se vanter de progrès en environnement. Daté de mars 2008, le rapport était pourtant prêt depuis belle lurette. Mais que cache donc ce rapport que l'on publie aussi tardivement et en catimini ?

Premièrement, il importe de souligner que ce rapport est financé par les gouvernements du Québec, du Canada et par l'UPA, des intervenants qui en matière de protection de l'environnement en agriculture n'ont pas une crédibilité établie.

Deuxièmement, ce « portrait » s'appuie principalement sur des déclarations recueillies auprès d'agriculteurs. Il ne s'agit donc pas d'un rapport neutre à l'abri de conflits d'intérêts, mais plutôt d'un « autoportrait ». D'ailleurs, le rapport reconnaît que des tests de qualité des rivières et des lacs auraient dû être effectués afin de vérifier si les déclarations des agriculteurs reflétaient la réalité [Louis-Gilles Francoeur, Le Devoir, 20 février].

Troisièmement, l'autosatisfaction en agroenvironnement affichée par le gouvernement et l'UPA n'est pas corroborée pas certaines données révélées par le rapport lui-même :

Le rapport prétend qu'il y a eu une réduction de l'utilisation du phosphore depuis 1990 qui atteignait, encore, en 2007, 39 509 tonnes. Mais le rapport ajoute qu'il n'y a pas eu de progrès significatifs, ni très fiables. Pour reprendre les mots du rapport :

  • « Il est difficile de certifier si une baisse si importante de ce bilan [...] a été effectivement enregistrée en pratique considérant l'incertitude reliée à certaines hypothèses de calcul [...] ». (p.30). En effet, les biais liés à de telles autodéclarations non contre-vérifiées par les agriculteurs ont pour conséquence qu'une partie de la soi-disant réduction de phosphore (2,3 kg par hectare) représente tout de même 12 % de tout le phosphore utilisé en agriculture au Québec pour 2007. Abracadabra ! On fait « disparaître » 12 % du phosphore tout en permettant au gouvernement et à l'UPA de déclarer des progrès en agroenvironnement. Magique !
  • Les ventes de nitrate sont au même niveau qu'en 1990, soit environ 100 000 tonnes par an (graphique 3.4). Tandis que le phosphate est l'aliment nutritif des algues bleues et vertes dans les lacs et rivières, le nitrate est l'aliment nutritif des algues rouges. Rappelons que l'été dernier, l'estuaire du St-Laurent a été victime d'une marée rouge particulièrement sévère.
  • Le pourcentage des surfaces des champs arrosés de pesticides serait passé de 42 % en 1998 à 48 % à 2007 (figure 3.15). Malheureusement, le rapport évite d'évaluer la causalité entre cultures génétiquement modifiées (OGM) et l'augmentation des surfaces arrosées d'herbicides. En effet, les OGM rendent plus facile l'utilisation de produits chimiques.

Depuis 2002, l'indice de pression (c'est-à-dire les kilos d'ingrédients actifs de pesticides par hectare) stagne à environ 2,5 kg. Ce rapport ignore toutefois complètement les vrais problèmes de toxicité, car l'ajout d'autres produits aux ingrédients actifs multiplie la nocivité des herbicides. Certaines études scientifiques récentes sur l'herbicide Roundup comme celles de Gilles-Éric Séralini et ses collègues(1), démontrent que l'herbicide de Monsanto a des effets dramatiques sur les cellules d'embryon humain. Comme le Roundup est l'un des herbicides requis pour l'utilisation des cultures OGM, il aurait été pertinent d'en tenir compte.

En conclusion, si le gouvernement souhaite rétablir sa crédibilité en matière de progrès agroenvironnementaux au Québec, il faudrait éviter un tel exercice d'écomarketing au profit d'un portrait crédible s'appuyant sur des vérifications externes sans que sa diffusion soit manifestement délibérément noyée par l'actualité.  Après tout s'il y a eu des progrès en agroenvironnement, pourquoi ne pas simplement le vérifier indépendamment et sur des données plus fiables. Ainsi, on pourrait encourager les agriculteurs ayant réellement agi pour une vraie protection de l'environnement. Encore faudrait-il que le gouvernement alloue des budgets pour effectuer de telles vérifications indépendantes. Le gouvernement a une chance de rectifier le tir dans le budget 2009. Sinon, il est à parier que les algues bleues, vertes et rouges auront un très bel avenir cet été et au cours des années prochaines, au grand dam de la population et des écosystèmes concernés.

(1) Time- and Dose-Dependent Effects of Roundup on Human Embryonic and Placental Cells. N. Benachour, H. Sipahutar, S. Moslemi, C. Gasnier, C. Travert et G. E. Séralini Archives of Environmental Contamination and Toxicology, Volume 53, no. 1 / Juillet, 2007.

Greenpeace, Réseau québécois des groupes écologistes, AmiEs de la Terre de Québec, Union paysanne, Coopérative La Grande Ruche.