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Signalons que le chercheur a omis de dire qu’il est impliqué dans l’initiative triade , au Québec, et que le projet est piloté par AbitibiBowater. Cette entreprise est ciblée par une campagne de Greenpeace. Le 22 février 2008, lorsque le gouvernement du Québec a rendu publique la liste des contrevenants à la Loi sur les forêts, la compagnie a obtenu la palme de plus important contrevenant à cette loi, notamment pour avoir coupé du bois « hors du secteur prescrit au permis d’intervention ».
Ceci étant dit, Greenpeace est heureuse de constater que Christian Messier est d’accord avec nous lorsqu’il affirme qu’il est important « d’améliorer les pratiques forestières en forêt boréale » et « d’augmenter significativement les aires protégées ». Il se montre aussi d’accord lorsqu’il dit que la très grande majorité des coupes forestières au Canada ne se font pas dans les régions où l’on retrouve du pergélisol, comme nous le mentionnions d’ailleurs dans notre rapport. Il aurait même pu ajouter que les coupes forestières qui s’effectuent sur le pergélisol se situent surtout en Alberta.
Si nous nous rapprochons donc sur l’essentiel, M. Messier prend ses distances de Greenpeace sur la base d’aspects erronés, de fausses affirmations et d’inexactitudes.
En premier lieu, il insinue que Greenpeace demande à ce que cesse toute forme d’exploitation forestière pour conserver « intégralement » la forêt boréale. C’est faux. Depuis près de 15 mois déjà, Greenpeace demande à Québec de mettre en réserve les secteurs intacts de la forêt boréale, le temps de se doter d’un plan de gestion et de protection adéquat. Comment le directeur du Centre d’étude sur la forêt (CEF) peut-il ignorer cela?
Monsieur Messier nous reproche également de prétendre que les feux de forêts vont augmenter avec les changements globaux en forêt boréale, sans toutefois que l’on reconnaisse que cela est vrai pour une partie seulement de la forêt boréale. Nous écrivons pourtant explicitement, à la toute première page du résumé du rapport en français, que nous parlons de « certaines parties de la forêt boréale », ajoutant du coup que ces effets se feront surtout sentir… dans l’Ouest canadien!
Selon M. Messier, la très grande majorité des affirmations de Greenpeace devraient être affublées des qualificatifs de probables, moyennement probables, peu probables et très peu probables. Pour faire valoir son point de vue, M. Messier fait état de risques qui ne sont pas, à son avis, fort probables. À l’inverse, il y a bel et bien un potentiel de risques irréversibles. Il importe donc d’agir malgré l’incertitude scientifique. On appelle ça le principe de précaution...
Il suffit de bien lire notre rapport pour y constater que nous avons à la fois cité des articles scientifiques qui disent que la coupe forestière contribue à la libération du carbone dans l’atmosphère que des articles ou ce phénomène apparaît plus incertain. On se demande bien alors quel débat M. Messier souhaite soulever en affirmant qu’on ne peut dire avec « certitude » que la coupe forestière contribue à libérer, de façon importante, du carbone dans l’atmosphère.
Lorsque l’on fait de l’extraction industrielle avec de la machinerie lourde sur le plus grand réservoir de carbone terrestre au monde, on ne peut pas prétendre qu’il n’y a pas de libération de carbone! Surtout quand les conséquences des coupes sont documentées : déforestation de 68 000 hectares pour la construction de chemins, érosion, décomposition accélérée du sol, retrait d’environ 36 000 tonnes de carbone provenant de la matière ligneuse (du carbone emmagasiné depuis des décennies dans les arbres), modification de l’hydrographie et des tourbières, émissions secondaires provenant du transport, etc. Sans oublier la création d’un cercle vicieux où la forêt dégradée devient de plus en plus vulnérable aux effets des changements climatiques qui, dans bien des cas, engendreront à leur tour des émissions de gaz à effet de serre.
C’est avec cette grille d’analyse que Greenpeace demande aux gouvernements de faire preuve de précaution et de mettre en réserve dès maintenant les secteurs intacts de la forêt boréale, le temps de définir un plan de gestion et de protection adéquat. En tenant compte des effets des coupes forestières sur les changements climatiques, Greenpeace n’offre qu’une raison de plus de la protéger.
C’est d’autant plus important que nous approchons à grands pas, au Québec, d’une refonte de la politique forestière. Voilà pourquoi il importe de déterminer, de façon crédible, indépendante et en tenant compte des inexactitudes de la science de ce qui doit être préservé avant même de déterminer ce qui peut être coupé. Cela, ni le projet de triade sur lequel M. Messier travaille, ni les propositions du Livre vert ne proposent de répondre à cette simple, mais importante question.
Au printemps dernier, 1 500 scientifiques de 50 pays, dont une vingtaine de chercheurs de l'UQAM, ont fait parvenir une lettre à tous les chefs de gouvernement au Canada. Ces scientifiques les ont appelés à préserver un minimum de 50 % de la forêt boréale canadienne par la création de grandes aires protégées. Ils les enjoignaient également à encadrer soigneusement l’aménagement dans le reste de la zone boréale, notamment parce que la forêt boréale emmagasine plus de carbone dans ses arbres, ses sols et ses tourbières que n’importe quel autre écosystème de la planète .
Il y a quelques jours, dans un commentaire sur le Livre vert qu’il a fait paraître sur le site Internet du CEF, M. Messier faisait valoir, fort timidement cette fois, qu’il persiste au Québec plusieurs vieux clichés forestiers, « par exemple l’idée mille fois reprise que les forêts âgées, brûlées ou victimes d’épidémie sont une perte qu’il faut absolument éviter ou récolter le plus rapidement possible » . Pourquoi M. Messier ne se lève-t-il pas pour dire haut et fort que les industriels et les gouvernements perpétuent ce mythe dans le seul but d’en faire des profits? Voilà où réside la véritable imposture…
Mélissa Filion
Responsable de la campagne forêt boréale, Greenpeace