Les algues bleues de Jean Charest

Cyanobactéries

Actualité - 23 juillet, 2007
Lac à l’Anguille, Lac Bolduc, Lac Caron, Lac Carré, Lac Saint-Charles, Lac Saint-Louis, Petit Lac Saint-François…[1]. Voilà tous des lacs qui sont contaminés aux algues bleues sur l’ensemble de leur superficie. Jour après jour, la liste des lacs contaminés augmente. Le Québec compte maintenant 71 lacs contaminés en tout ou en partie [2] par ces microorganismes aquatiques qui se développent dans les eaux calmes et riches en nutriments comme le phosphore.

La crise des cyanobactéries, au Québec, a été amplifiée par Jean Charest et son gouvernement à la suite d'une entente qu'il a passé avec l'Union des producteurs agricoles du Québec, en octobre 2006.

Les effets sont multiples. Des effets que le Ministère de l'Environnement du Québec a très bien analysés et décrits dans un rapport qu'il a lui-même publié en 2003. On peut lire à la page 40 et 41 de ce rapport d'importants passages qui relatent les ennuis causés par le phosphore dans l'environnement [3], et notamment par le phosphore issu des intrants agricoles. « Les apports excessifs de phosphore aux sols constituent un problème pour plusieurs lacs et rivières du Québec, car cela favorise leur eutrophisation », écrit le MDDEP, qui établit aussi que la prolifération d'algues et de plantes aquatiques « deviennent une nuisance plutôt qu'un élément essentiel de l'écosystème » et « que le phosphore - plutôt que l'azote - constitue l'élément limitant la production végétale ». En définitive, le MDDEP décrit en détail les phénomènes associés à l'eutrophisation que nous reproduisons par petites touches, parce que cela démontre bien le niveau de connaissances que détenait alors le MDDEP : « les algues et les plantes rendent peu attrayante la pratique d'activités récréatives telles que la baignade et les sports nautiques », elles « peuvent entraîner le colmatage progressif des conduites d'amenée d'eau », en ce qui a trait à la consommation de l'eau, « la présence d'algues microscopiques peut occasionner des problèmes de désinfection et lui donner un goût désagréable », « la végétation qui envahit le milieu peut conduire à la modification progressive du substrat (lit de la rivière), ce qui entraîne du même coup la disparition de certaines espèces (poissons, benthos) » et enfin, le MDDEP affirme que « la respiration nocturne et la décomposition des végétaux présents en trop grande quantité dans le milieu peuvent abaisser les concentrations d'oxygène dissous dans l'eau à des niveaux néfastes pour la vie aquatique. Dans les cas extrêmes, la mortalité massive de poissons peut se produire. » À la lecture de ce rapport, la santé publique et l'environnement sont clairement mises en danger, noir sur blanc.

Depuis, autour des lacs contaminés, des plages ferment, la qualité de vie s'en trouve altérée, de nombreux riverains mettent leurs maisons en vente, le prix des propriétés est à la baisse, les vacanciers fuient ces plans d'eau, les saisons touristiques apportent moins de revenus et les taxes de plusieurs municipalités en souffrent. Pourtant, le gouvernement connaissait, depuis 2003, toute l'ampleur et le potentiel de la crise que les cyanobactéries pourraient éventuellement soulever. Il aurait pu agir.

Or, cette crise, le gouvernement l'a récemment amplifiée de toutes pièces.

En effet, le 4 juin dernier, le premier ministre Jean Charest et la Ministre de l'Environnement, Line Beauchamp ont dévoilé un plan de lutte contre les cyanobactéries  [4] qui repose essentiellement sur des mesures volontaires et individuelles plutôt que sur des mesures plus contraignantes pour l'industrie, plus strictes et, en bout de ligne, plus efficaces. Ce plan ne contient notamment aucune mesure concernant l'industrie agricole, pourtant la principale source de phosphore.

Il est bien sûr souhaitable et nécessaire de responsabiliser résidents et citoyens autour de ces plans d'eau afin qu'ils préservent ou créent des boisés sur les rives, diminuent ou éliminent l'utilisation de savon contenant du phosphate et s'engagent généralement à signer et à respecter la Charte des lacs. Mais ces mesures risquent bien d'être insuffisantes.

En fait, en adoptant cette politique volontariste de lutte, Québec s'assure une position tactique de repli en faisant passer la responsabilité des échecs à venir sur le dos des résidents, des municipalités et des organisations de gestion des bassins versants. De plus, Jean Charest s'offre ni plus ni moins qu'une tentative de dédouanement politique de son manque d'action dans ce dossier depuis 2003. Tout en promettant des mesures ultérieurement, le gouvernement essaie en quelque sorte de détourner l'attention de l'opinion publique. Et il semble oublier, gros gros oubli, l'agriculture dans la gestion des cyanobactéries

Plus grave, le 6 décembre 2006, le gouvernement Charest a conclu un accord avec l'Union des Producteurs agricoles (UPA) qui exemptait le secteur agricole de nouvelles mesures environnementales jusqu'en 2010 [6]. Intitulé Plan d'action concerté sur l'agroenvironnement et la cohabitation harmonieuse ce plan ne prévoit aucune cible précise sur la réduction de la dissémination du phosphore dans l'environnement résultant des activités agricoles. Il omet totalement la source principale en phosphore dans l'environnement.

La responsabilité des intrants agricoles dans l'eutrophisation de nos lacs ne semble pourtant plus à faire. On estime que 77 % du phosphore dans le bassin versant de la Baie Missisquoi provient de l'agriculture et plus précisément des élevages (porcs) et de la culture intensive de maïs qui les accompagnent. Un autre rapport du Ministère de l'Environnement est assez éloquent à ce sujet [8] :

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  • Rien que dans le bassin de la Yamaska, ce sont près de 11 000 tonnes de phosphore provenant de l'agriculture (6700 tonnes sous forme de lisier principalement de porcs et 3800 tonnes sous forme d'ajout de fertilisants).
  •  
  • La rivière Boyer aurait 317 tonnes excédentaires de phosphore.
  •  
  • Les taux d'eutrophisation des rivières au Québec à cause du phosphore sont considérables : à 97 % pour les rivières Yamaska et Des Milles Îles ; à 96 % pour la rivière Chateauguay ; à 94 % pour la rivière l'Assomption ; à 64 % pour la rivière St-François.

Voilà qui confirme les pires craintes de Greenpeace [9] que le gouvernement libéral, à la veille des élections au Québec, ait pu tenter d'acheter la paix avec l'UPA jusqu'en 2010. Et voilà qui explique peut-être la timidité et le manque d'envergure du plan gouvernemental contre les cyanobactéries.

« S'il faut que le gouvernement du Québec aille plus loin, on va aller plus loin, a affirmé Jean Charest, lorsqu'il a lancé son plan de lutte. Mais je ne peux pas légiférer jusqu'à une décision individuelle des gens d'acheter du savon contenant du phosphate ou non ». Voilà une déclaration qui illustre parfaitement l'échec des mesures basées sur le volontariat et la confiance que le gouvernement porte envers son propre plan. Au lieu de miser sur les actions individuelles des résidents quant à leur utilisation de savons à base de phosphate, il serait certainement plus efficace pour Québec d'interdire ou de réduire considérablement ce phosphate dans les savons.

Au Québec, depuis 1972, les savons pour lave-vaisselle sont exemptés des réglementations qui limitent le phosphate. La Suisse et l'état de Washington ont interdit le phosphate dans le savon pour lave-vaisselles. L'Union européenne s'apprête à faire de même à partir de 2008. Au Manitoba, le chef du Parti libéral vient de déposer un projet de loi [11] pour interdire les mêmes phosphates dans les mêmes savons. Mais, ici, au Québec Jean Charest semble manque de courage, sinon de transparence.

Le gouvernement devrait reconnaître que l'agriculture et en particulier l'élevage intensif des animaux et les grandes cultures qui les accompagnent (comme le maïs) sont les sources principales des excédents de phosphores dans l'environnement. Que les cyanobactéries sont les symptômes d'un problème structurel.  Que le modèle industriel de l'agriculture est un échec. La capitulation de Jean Charest face à ces immenses défis n'est vraiment pas une bonne solution.  Le gouvernement devrait agir en conséquence et prendre le virage vers une agriculture qui soit écologiquement et socialement durable.

  1.  
  2. 1. Dans les municipalités respectives de Saint-Anaclet, Sainte-Marguerite, Sainte-Anne-des-Lacs, Saint-Faustin, Saint-Charles-de-Bellechasse, La Tuque, Saint-François-Xavier.
  3.  
  4. 2. Répertoire des lacs et rivières du MSSS .
  5.  
  6. 3. Synthèse des informations environnementales disponibles en matière agricole au Québec (MDDEP) - pdf
  7.  
  8. 4. Plan de lutte aux cyanobactéries provincial
  9.  
  10. 6. Accord avec L'UPA
  11.  
  12. 8. Gouvernement du Québec, synthèse des informations environnementales agricoles - pdf
  13.  
  14. 9. Actualités Greenpeace
  15.  
  16. 11. Projet de loi au Manitoba
  17. 12   Quelques données supplémentaires au sujet des phosphores

 

Dans plusieurs cas, le milieu agricole produit trois fois plus de contamination au phosphore que l'environnement des bassins versants est capable d'en absorber. Dans l'ensemble, au Québec, le secteur agricole produit 70% plus de contamination au phosphore que l'environnement ne peut en absorber. Tous les extraits qui suivent sont tirées des plus récentes  études du MDDEP.

  •  
  • La concentration médiane de phosphore total (PT) dans certaines rivières est de deux à six fois plus élevée que le critère pour la prévention de l'eutrophisation, fixé par le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs à 0,030 mg PT/l. L'eutrophisation des eaux de surface se manifeste par une production accrue d'algues et de plantes aquatiques. Au début des années 1960, la fertilité de certains sols agricoles devait être améliorée afin d'augmenter leur productivité. Ces sols ont donc été enrichis par des apports en phosphore supérieurs aux prélèvements par les récoltes, si bien que, dans certaines régions, la teneur en phosphore d'une proportion non négligeable des sols agricoles a atteint un niveau élevé, voire critique.
  •  
  • Dans seulement une trentaine de rivières, environ 3 000 tonnes de phosphore excédentaire y seraient deversés annuellement (Tableau 2.3).
  •  
  • Plus de 60 % des exploitations en surplus sont situées dans les bassins des rivières Etchemin, Chaudière, Saint-François, Yamaska et L'Assomption.
  •  
  • Pour neuf bassins versants étudiés en 2003 par le Ministère de l'Environnement, lesquels comptent 56 % des unités animales du Québec, il a été établi en que si les fumiers étaient épandus sur 100 % des superficies cultivées, les besoins en phosphore des plantes seraient dépassés pour huit d'entre eux, et ce, sans compter l'utilisation des engrais minéraux. L'analyse des données du recensement agroenvironnemental des entreprises porcines du Québec permet d'établir que 32 % de ces fermes ne possèdent pas de sol pour épandre leur lisier et qu'environ 60 % des entreprises de production porcine doivent avoir recours à des ententes d'épandage en raison d'un manque de superficie. En plus d'apporter du phosphore en excès au sol, les déjections animales causent des odeurs; les charges d'odeurs produites par l'ensemble des bâtiments d'élevage à l'échelle du Québec sont en progression depuis 1971, ils sont passés d'environ 2 millions d'unités d'odeur à plus de 6 millions d'unités en 2001.
  •  
  • En ce qui concerne les pesticides, en 1999, il s'est vendu plus de 2,7 millions de kilogrammes d'ingrédients actifs dans le secteur agricole, soit plus de 79 % du total des ventes de pesticides au Québec. Les herbicides représentent plus de 50 % de la quantité totale de pesticides vendus. Dans le domaine des pratiques culturales et des aménagements hydroagricoles, moins de données sont disponibles pour établir l'état de situation, mais, encore une fois, certains modes actuels de culture, particulièrement pour le maïs, constituent un facteur de pression tant pour la dégradation de l'état des sols que pour l'érosion des sols et des rives.
  •  
  • Le secteur agricole utilise des quantités d'eau considérables, mais, au Québec, les besoins des productions végétales sont généralement comblés par les précipitations. Toutefois, afin d'augmenter la productivité des sols, le drainage des sols est souvent nécessaire pour favoriser une croissance optimale des plantes. De la sorte, plus de 25 000 Km de cours d'eau ont été aménagés afin d'évacuer ces excès d'eau vers l'aval, sans compter les surfaces récupérées de zones marécageuses pour y implanter des cultures. (pages iv et v)
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  • Des bilans de charge de phosphore et d'azote effectués pour quatre bassins versants montrent clairement que le territoire agricole contribue pour une large part à la contamination de certains tributaires du Saint-Laurent, dans une proportion pouvant varier du tiers aux deux tiers du flux net à l'embouchure selon la rivière et selon le descripteur, azote ou phosphore. Cette pollution d'origine agricole se manifeste surtout dans les rivières sillonnant les basses terres du fleuve Saint-Laurent. Les rivières L'Assomption, Châteauguay, du Loup, Maskinongé et Yamaska sont quelques exemples de cours d'eau touchés par cette source de pollution. Les concentrations élevées d'azote total, de phosphore total, de matières en suspension et les valeurs de turbidité plus marquées sont des indices de l'impact des activités agricoles sur la qualité de l'eau.  (page v)
  •  
  • De 1951 à 2001, les quantités d'engrais minéraux utilisées au Québec sont passées de 120 000 tonnes à 430 000 tonnes par année, avec un sommet en 1988 de 527 000 tonnes. (p. 8)
  •  
  • L'utilisation accrue de matières fertilisantes a ainsi contribué à augmenter, année après année, le niveau de phosphore accumulé dans les sols en plusieurs endroits. Il devrait en résulter une diminution des besoins des cultures pour cet élément, ce qui peut expliquer l'excédent plus élevé que dans le cas de l'azote.
  •  
  • En ce qui concerne l'azote, quatre des neuf bassins versant auraient dépassé leur capacité à recevoir les fumiers des élevages. À l'échelle du Québec, on comble, par les déjections animales, les besoins en azote de plus de 67 % des superficies cultivées. En ajoutant les engrais minéraux, on enregistre un excédent d'azote de plus de 46 % par rapport aux besoins des cultures.

Pourcentage de couverture des besoins des cultures en phosphore par le fumier et les engrais minéraux dans certains des bassins versant les plus problématiques et les lacs et cours d'eau contaminés aux algues bleues /cyanobactéries.

Une trentaine des lacs et cours d'eau officiellement contaminés sont situés dans des bassins versants clairement identifiés par le gouvernement et dans lesquels les rejets de phosphores excédentaires sont bien plus élevés que ce que l'environnement peut absorber.   Notons que cette étude du Ministère ne prend pas en compte les 50 autres lacs ou cours d'eau qui font actuellement l'objet d'une contamination officielle. Dans l'ensemble, au Québec, le secteur agricole produit 70% plus de contamination au phosphore que l'environnement ne peut en absorber.

Phosphore - lacs et rivières  sur la liste   2007
Bassins versants Fumier Engrais minéraux Total Lacs / rivières
Yamaska 187 % 112 % 299 % (1998) a  
      376 % (2003) b  
        Ruisseau Quilliams
        Réservoir Choinière
        Réservoir Lemieux
        Lac Waterloo
        Lac Brome
        Lac Davignon
        Lac Boivin
        Lac Bromont
L'Assomption 141 % 116 % 257 % (1998)  
      206 % (2003)  
        Lac Archambault
        Lac Baribeau
        Lac Blanc
        Lac Bob
        Lac Croche
        Lac Roxton
        Lac en coeur
        Lac Ouareau
        Lac Provost
        Lac Régent
Chaudière   176 % 25 % 201 % (1998)  
      113 % (2003)  
        Lac aux Cygnes
        Lac Bolduc
        Lac Fortin
Saint-François 114 % 58 % 172 % (1998)  
      130 % (2003)  
        Rivière Magog
        Grand Lac St-François
        Lac aux Grelots
        Lac Brompton
        Lac Caribou
        Lac Memphrémagog
        Lac Massawippi
        Lac Magog
        Lac Leclerc
        Petit Lac Saint-François
        Lac Rond
        Lac Miroir
        Petit Lac Lambton
        Lac Pohénégamook
        Lac Denison
        Rivière St-François
        Lac des Monts
        Lac Elgin
Boyer   127 % 32 % 159 % (1998)  
      466 % (2003)  
        Lac Saint-Charles
Richelieu   81 % 57 % 138 % (1998)  
      113 % (2003)  
        Lac Selby
QUÉBEC   100 % 70 % 170 % (1998)  
         



  •    
  • a) Poucentage de couverture des besoins en phosphore des cultures      Source des données de base pour le calcul : fichier d’enregistrement des producteurs du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, 1998.
  •    
  • b) Poucentage au dessus du critère d'eutrophisation
  •  

Note supplémentaire au sujet de la situation de l'eutrophisation au Québec

 Afin de réduire la charge en phosphore des cours d'eau, de nombreuses stations d'épuration municipales effectuent la déphosphatation des eaux usées. Le seuil de l'eutrophisation se situe à 0,03 mg/L de phosphore total. Les teneurs en phosphore total sont faibles (<0,03 mg/L) dans les rivières en périphérie des grands centres québécois. La majorité des rivières des bassins agricoles présentent de fortes concentrations de phosphore (>0,05 mg/L) et la plupart d'entre elles sont caractérisées par des concentrations en phosphore supérieures à 0,1 mg/L, suggérant que les charges d'origine agricole contribuent nettement aux apports de phosphore dans les eaux de surface. Au total, environ la moitié des stations ont des médianes supérieures au seuil de 0,03 mg/L.

Par contre, les concentrations de phosphore total sont, dans la majorité des rivières (15 sur 27), plus élevées que le critère pour la prévention de l´eutrophisation fixé à 0,030 mg/l. Dans certaines rivières, la concentration de phosphore total est de deux à six fois supérieure au critère.

Source

: Détermination d´objectifs relatifs à la réduction des charges d´azote, de phosphore et de matières en suspension dans les bassins versants prioritaires, Ministère du Développement durable, de l´Environnement et des Parcs (publié en août 2005 mais basé sur des données obtenues entre 2001 et 2003), p. vii

Phosphore total - médianes estivales (1997-1998)

Source

: Site internet du ministère de l'Environnement.