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Lettre adressée à Monsieur Jean Charest, Premier Ministre du Québec,
Monsieur Charest,
Voilà déjà un mois que votre Ministre de l’Environnement, Line Beauchamp, a amorcé une tournée et annoncé un sommet sur les algues bleues pour la fin septembre. À présent, le Québec compte 126 lacs et cours d'eau contaminés officiellement par les algues bleues et les cyanobactéries. Le NPD, les deux partis d’opposition à Québec, des résidents, des municipalités, tous vous soufflent des solutions à l’oreille. Mais depuis le début de la crise, votre gouvernement n’a pris aucune mesure pour interdire les savons phosphatés. Aucune mesure non plus pour contrôler les pratiques agricoles qui, dans certains cours d’eau du Québec, sont à l’origine des trois-quarts des excédents de phosphore. Greenpeace dénonce votre attentisme, M. Charest.
Greenpeace estime que c’est à vous, M. Charest, d’amorcer une tournée de vos ministères. Pourquoi ne pas d’ailleurs commencer par l’Agriculture et l’Environnement, ou la gestion des dossiers environnementaux laisse manifestement à désirer.
La moitié des 126 lacs contaminés complètement ou en partie se situent dans des bassins versants ou l’on dénombre des activités agricoles. Dans certains cas, l’agriculture est clairement responsable des déversements excédentaires de phosphore dans l’environnement, notamment en raison de l’épandage de lisier liquide sur des cultures comme celle du maïs. Le résultat est navrant : Une étude par bassin versant effectuée en 2002 dans la Baie-Missisquoi par le ministère de l’environnement, confirme que 77% des excédents en phosphore provient des zones agricoles situées dans ce bassin versant. De plus, la dernière étude faite par le ministère de l’Environnement, en 2003, révèle que dans huit des neuf bassins versants ayant été examinés, la couverture des besoins des cultures en phosphore dépassait jusqu’à trois fois les quantités de phosphate disséminés dans l’environnement, incluant les cours d’eau. Dans l’ensemble du Québec, la surcharge en phosphate serait de 70 % !
M. Charest, dès votre élection, votre gouvernement a fermé le robinet sur les études de rejets de phosphore par bassins versants, études qui avaient un caractère public. Vous avez opté pour une approche « ferme par ferme » de mesure de ces rejets. Et puis, malgré de petits résumés, vous avez rendu les résultats de ces études… confidentielles! Depuis 2003 donc, le Québec n’est plus transparent sur ses rejets de phosphore! Vous manquez gravement de transparence, M. Charest. Et vous pensez que ça ne se voit pas dans nos lacs?
À cela, l’Union des producteurs agricoles (UPA) rétorque que la situation s’est améliorée depuis 2003. Or, ni le Ministère de l’Agriculture ni l’UPA ne présentent de données fiables et indépendantes sur la situation globale au niveau des bassins versants.
En effet, l’approche « ferme par ferme » consiste à demander aux agriculteurs s’ils se conforment à la réglementation. Ces demandes se vérifient par formulaire et par… sondage téléphonique! Pas étonnant que l’on obtienne des taux de « conformité aux règlements » à 86%.
De plus, il est tout à fait impossible pour le gouvernement, les municipalités ou un simple citoyen de valider les autodéclarations des agriculteurs, puisque rappelons-le, il n’existe plus d’étude globale par bassin versant depuis 2003. Malgré la crise actuelle des algues bleues, le ministère de l’Environnement a confirmé qu’il « n’entend pas faire ce bilan [par bassin versant] » (La Terre de Chez nous du 2 août 2007 p.10).
Rappelons aussi que la production de porcs au Québec a augmenté de plus de 6 %, de 2002 à 2004, pour atteindre 7 750 000 porcs, alors qu’il existait en théorie un moratoire sur la production porcine. Récemment, des chercheurs d’Environnement Canada ont révélé qu’ils avaient découvert 20 km2 d’algues bleues qui reposaient au fond du St-Laurent (Le Devoir 17 août 2007). Bref, les algues bleues sont le symptôme d’un mal plus profond qui s’accumule et vous et votre gouvernement continuez à l’ignorer.
Pourtant, les solutions, les initiatives et les propositions émergent d’un peu partout. De nombreux riverains de lacs et cours d’eau ont pris directement en main la tache de réduire leurs contributions à la prolifération des algues bleues. Pensons notamment à Brigitte Cardinal et Jean-Louis Langevin du lac Selby, en Estrie…Des municipalités tentent d’adopter et de faire appliquer des règlements sur les fosses sceptiques, les engrais sur les terrains en bordure d’eau, la revégétation des rives, etc… Mais ces municipalités et les MRC n’ont pas toutes les ressources financières ou techniques adéquates et suffisantes pour agir. De plus, votre gouvernement a décidé de retirer aux municipalités le droit de s’opposer à l’implantation de nouvelles porcheries, ou à l’agrandissement de celles qui existent, ou encore d’en réglementer la taille ou le mode de gestion des lisiers… Votre approche « ferme par ferme » fait en sorte que, même dans les régions les plus saturées de phosphates et quadrillés de fermes porcines, ou encore contaminées aux algues bleues, l’implantation de nouvelles porcheries est… possible voire facilitée!
Tout autour de vous, M. Charest, les idées ne manquent pas. Le Parti Québécois a suggéré une première série de trois propositions principalement sur les causes résidentielles du problème. Des propositions sur l’agriculture devraient suivre bientôt. On attend… L’ADQ a aussi condamné l’inaction de votre gouvernement dans ce dossier. Au niveau fédéral, le Bloc Québécois a tenté en vain de forcer la main au gouvernement fédéral en juin dernier, pour faire interdire rapidement les phosphates dans les détergents. Le candidat du NPD dans Outremont, Thomas Mulcair, a proposé des bandes riveraines de dix mètres ainsi qu’une compensation fédérale de 15 M$ pour les pertes de productions que cela occasionnerait aux agriculteurs, un maigre 2% du territoire. Ce n’est pas beaucoup 2% pour protéger nos lacs et cours d’eau…
M. Charest, à quoi sert cette tournée de la ministre Beauchamp, si ce n’est à camoufler le silence et l’inaction du ministre de l’Agriculture, Laurent Lessard. C’est son ministère pourtant qui a encouragé au cours des ans le développement de l’élevage intensif et autorisé les techniques d’élevage (le lisier plutôt que le fumier), aujourd’hui la source principale des excédents de phosphores dans de nombreux bassins versants. Votre gouvernement a bien annoncé un « rendez-vous stratégique » à la fin septembre auquel vous participerez. Mais à ce jour, nous n’en connaissons ni l’agenda, ni la date précise, ni les propositions concrètes pour réduire la source principale des excédants de phosphore qui proviennent d’activités agricoles. Ferez-vous du small talk ou adopterez-vous des mesures efficaces pour régler les problèmes environnementaux de l’agriculture? M. Charest, est-ce que cette entente de décembre 2006 entre votre gouvernement et l’UPA, qui exempte le secteur agricole de toute nouvelle mesure environnementale jusqu’en 2010, tient toujours ? Si tel est le cas, pourquoi organiser un « rendez-vous stratégique »? Pour calmer le jeu à court terme sans résoudre le problème ?
Cette semaine, la Commission sur l’avenir de l’agriculture et de l’agroalimentaire au Québec (CAAAQ) entame une dernière série d’audiences publiques. Comme beaucoup d’intervenants, Greenpeace y fera des recommandations en faveur de politiques agricoles pour que l’environnement et la santé environnementale soient au coeur des priorités. En attendant le rapport de la CAAAQ, nous vous demandons, M. Charest, de sortir le Québec de cette vase, non pas en jouant à l’autruche ou en transformant la ministre Beauchamp en touriste, mais en prenant des mesures concrètes telle que la réduction de la densité d’animaux d’élevage et l’instauration de rapports annuels indépendants sur la situation dans les bassins versants.
Cordialement,
Éric Darier, responsable de la campagne Agriculture – Greenpeace.