Les agrocarburants qui donnent faim

Non au projet de loi C-33

Actualité - 22 avril, 2008
À première vue, les agrocarburants semblent offrir une bonne solution pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et notre dépendance aux énergies fossiles. La réalité est toute autre…

Conférence « Nourrir le monde ou les voiture »

En fait, les agrocarburants pourraient faire augmenter les émissions de GES si on considère leurs effets sur la totalité de leur cycle de vie. Un chiffre est même avancé dans une étude de l'Université d'Édimbourg : les GES pourraient en effet croître de 50 à 70 % en raison des agrocarburants. Vaudrait donc soigneusement évaluer l' ensemble des effets environnementaux avant d'aller de l'avant.

De façon plus tragique, les agrocarburants aggravent la situation de l'accès à la nourriture dans plusieurs parties du monde. La situation est telle que des émeutes ont déjà eu lieu dans une trentaine de pays, dont en Haïti. Or, cette crise de la faim risque de s'amplifier à court terme.

Le monde n'est pourtant pas en situation de « pénurie » de nourriture, même si les réserves mondiales de grains sont officiellement à leur plus bas depuis près de 25 ans. En réalité, c'est l'augmentation spectaculaire des prix alimentaires qui prive de nombreuses populations pauvres de nourriture. Dans certains cas, le prix des denrées de base a presque doublé, et ce, du jour au lendemain. Comme les populations les plus pauvres de la planète consacrent une très grande partie de leurs maigres revenus à se nourrir, une telle augmentation des prix a pour résultat d'affamer ces populations et de les pousser aux émeutes du désespoir ultime.

Le projet de loi C-33 du gouvernement de Stephen Harper, qui pourrait être voté d'ici la fin du mois, va accélérer la promotion des agrocarburants en rendant encore plus facile et rapide la mise en place de l'objectif de 5 % d'éthanol dans l'essence au Canada. Si le projet de loi C-33 était adopté, le Canada contribuerait à la vague spéculative et inflationniste des prix alimentaires, ce qui aggraverait la crise alimentaire mondiale. Il importe donc que les députés fédéraux votent contre le projet de loi C-33 afin de permettre une réévaluation en profondeur des agrocarburants, comme le font à l'heure actuelle de nombreux pays et organisations internationales (voir ci-dessous).

Les agrocarburants?

Les agrocarburants utilisent des végétaux (maïs, canola, huile de palmier, etc.) pour produire une source d'énergie liquide qui est alors mélangée à de l'essence pour voitures. De nombreux gouvernements comme en Europe, aux États-Unis, au Canada et au Québec ont adopté rapidement des politiques pour encourager la production d'agrocarburants, par exemple en établissant des cibles variant de 5 à 10 % d'agrocarburants dans l'essence ou en subventionnant la mise en place d'usine d'éthanol ou de biodiésel. Ce qui fait cruellement défaut est le manque de critères dans les politiques gouvernementales pour que les agrocarburants répondent à la fois aux impératifs d'une agriculture vraiment écologiquement durable et au but premier de l'agriculture, soit de nourrir les gens.

Des agrocarburants à problèmes?

  • L'un des écueils des agrocarburants est l'effet anticipé que les cultures pour agrocarburants auront sur la production alimentaire. Par exemple, pour que l' Europe atteigne 10 % d'agrocarburants d'ici 2020, il faudrait que l'Europe utilise 95 % des terres agricoles disponibles tout en continuant d'en importer (30 % du total) du reste du monde. Aux États-Unis, pour atteindre 20 % d'agrocarburants, il faudrait utiliser 100 % de la production actuelle de maïs pour faire rouler des voitures plutôt que pour nourrir des gens.
  • Les politiques sur les agrocarburants des pays du Nord sont un des facteurs qui amplifient la vague de spéculation sur les prix des aliments.
  • L'objectif fédéral canadien d'assurer 5 % d'éthanol dans l'essence d'ici 2010 ne réduira les émissions de GES que de 0,2 %. Cela est très loin de l'objectif de réduction de 35 % que le Canada s'est donné en s'engageant envers le protocole de Kyoto. Sans plan rigoureux d'augmentation de l'efficacité énergétique et sans stratégie de réductions absolues des émissions des GES, le Canada va rater les cibles de Kyoto. Bref, la situation est si sérieuse que de nombreux gouvernements et organisations (sauf le gouvernement canadien) sont en train de réévaluer les politiques et, espérons-le, de faire marche arrière.

Des organisations inquiètes par rapport aux agrocarburants…

  • À l' OCDE des experts s'inquiètent des conséquences des subventions aux agrocarburants
  • La FAO organise un sommet des chefs d'État en juin prochain pour résoudre la crise alimentaire créée par les agrocarburants
  • Le rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, Jean Ziegler, demande un moratoire de cinq ans sur la production des agrocarburants à partir de plantes vivrières
  • L' Agence européenne de l'environnement a récemment recommandé la suspension de la cible européenne de 10 % d' agrocarburant dans l'essence d'ici 2020
  • La banque canadienne CIBC critique très durement le bilan douteux de l'éthanol-maïs concernant la lutte aux changements climatiques et émet un avertissement sur les risques inflationnistes
  • Oxfam demande un moratoire de 5 ans sur les agrocarburants
  • Les scientifiques de la Royal Society britannique constatent que les agrocarburants seuls ne peuvent pas être la solution miracle aux changements climatiques et qu'il faudrait aussi améliorer le design des véhicules et des moteurs, augmenter l'usage des transports en commun, et adopter une meilleure planification en milieux urbains
  • Les scientifiques du Programme mondial sur les espèces envahissantes (GISP) craignent que l'expansion des agrocarburants puisse rendre la dissémination plus facile des espèces envahissantes, ce qui irait à l'encontre des objectifs de la Convention des Nations-Unies sur la biodiversité
  • Selon une étude de l'IUCN et de la Banque mondiale, 1 000 décideurs sur les changements climatiques provenant de 105 pays ont placé les agrocarburants comme étant la dernière option (sur 18) ayant des possibilités pour résoudre les changements climatiques.

Des agrocarburants carburant aux subventions, à Monsanto et aux OGM

Malgré les craintes de plus en plus élevées de plusieurs organisations concernant les effets des agrocarburants, il est difficile de comprendre pourquoi les gouvernements américains et canadiens insistent encore à encourager et privilégier l'éthanol-maïs plutôt que les autres formes d'agrocarburants (comme la biomasse). Voici quelques éléments de réponses :

  • L'urgence et la lutte tardive aux changements climatiques font en sorte que les gouvernements se laissent souvent et trop facilement séduire par des solutions technologiques que des lobbys industriels bien organisés arrivent à leur vendre. Le choix en Amérique du Nord de l'éthanol au maïs et du biodiésel au canola n'est pas un hasard. Se rendant compte de l'opposition des consommateurs à manger des OGM, la multinationale américaine qui commercialise 90 % des OGM dans le monde, la filière des agrocarburants et de la production d'éthanol ouvre à Monsanto un marché en expansion notamment pour son maïs OGM.
  • Monsanto vend des semences OGM pour pouvoir également vendre les herbicides qui les accompagnent (le Roundup). La production d'agrocarburants va augmenter la monoculture. Celle-ci rendra plus vulnérables ces cultures aux prédateurs et aux mauvaises herbes. Les problèmes reliés à une monoculture croissante permettent à Monsanto de vendre plus d'OGM et plus de produits chimiques. Les agrocarburants ne sont qu'une des stratégies commerciales de Monsanto pour rendre les agriculteurs encore plus dépendants sur les produits que la multinationale vend.
  • Pour certains gouvernements, et notamment comme celui de Stephen Harper, qui ne veulent pas sérieusement mettre en place le Protocole de Kyoto sur la réduction des gaz à effet de serre en adoptant des mesures plus efficaces, les agrocarburants sont perçus comme un moyen de donner une apparence « verte ». Mais ce ne sont en fait que des subventions à Monsanto, via les agriculteurs.
  • Les subventions gouvernementales et l'obligation réglementaire d'arriver à 5 % d'éthanol dans l'essence d'ici 2010 (comme au Canada avec le projet de loi C-33) sont les deux principales raisons de l'engouement pour les agrocarburants.

Dans ces circonstances, il n'y a donc rien de surprenant au fait que Monsanto a réalisé des ventes, pour le 1er trimestre de 2008, qui ont généré 36 % de profits triplés à 256 millions de dollars. Les surfaces cultivées de maïs aux États-Unis ont augmenté de près de 20 % en 2007, principalement à cause de l'éthanol. Il y aurait déjà 153 usines d'éthanol aux États-Unis et une soixantaine en construction.

Que peuvent faire les gouvernements?

1.

Mettre en place des politiques plus vigoureuses pour appliquer le Protocole de Kyoto comme l'efficacité énergétique.

2.

Encourager des projets de biomasse à la ferme et dans les communautés rurales pour la production de chaleur et d'électricité en utilisant des déchets agricoles ou forestiers qui respectent l'environnement.

3.

Encourager la recherche sur les agrocarburants cellulosiques qui respectent le développement écologiquement durable et le principe de précaution.

4.

Adopter des critères pour une agriculture écologiquement et socialement durable (voir mémoire de Greenpeace à la CAAAQ).

5.

Choisir des agrocarburants qui ne menacent pas la sécurité alimentaire mondiale tout en permettant au moins 60 % de réduction nette d'émission de CO2 par rapport aux énergies fossiles remplacées.

6.

Suspendre même temporairement la cible de 5 % d'éthanol dans l'essence pour se donner le temps d'évaluer tous les impacts des agrocarburants. Battre le projet de loi C-33 serait une première étape.

Ce que VOUS pouvez faire

1. Identifiez votre député fédéral grâce à votre code postal;

2. Trouvez les coordonnées de votre député dans votre comté;

3. Téléphonez au bureau de comté votre député ou envoyez-lui un courriel et exigez qu'il ou elle vote CONTRE le projet de loi C-33.

4. Participez au forum public à Montréal sur les agrocarburants le 1er mai 2008.

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