À propos des pouvoirs surnaturels de Greenpeace

Forêt boréale

Actualité - 10 septembre, 2007
Nous avons publié, le mois dernier, un rapport d’enquête sur la chaîne de destruction de la forêt boréale du Québec et de l’Ontario. Ce rapport a été critiqué, vilipendé, descendu en flammes par les industriels de la forêt. Vendredi, les résultats d’un sondage Léger Marketing montrent que Greenpeace est loin d’exagérer et que son message est partagé par une écrasante majorité de Québécois.

Les trois grimpeurs sont sur le point de dérouler la bannière qui expliquera leur présence, pendus à l'entrée du siège social d'Abitibi-Consolidated

Soulignons d'entrée de jeu combien il fut instructif de voir uneindustrie défendre les compagnies les plus récalcitrantes sur le planenvironnemental et ne rien dire au sujet de ses membres qui pratiquentune gestion plus saine de la forêt et que Greenpeace a délibérémentchoisi de ne pas dénoncer. Il y a là un lourd enseignement à tirer surune industrie qui a profité d'une surexploitation sans jamais serenouveler et qui, aujourd'hui, défend ceux qui semblent vouloir partirdu Québec sur la pointe des pieds.

Lesondage publié vendredi dit deux choses. Uno, la population du Québecest en faveur (à 86 %) d'un arrêt temporaire de coupes dans les zonesintactes, le temps de se doter d'un véritable réseau d'aires protégées.Secundo, une grande majorité de Québécois (69 %) ne croit pas que leurgouvernement et les compagnies forestières pratiquent une gestiondurable de la forêt dans l'intérêt du public et des travailleursforestiers. Ce dernier avis recueille 56 % des appuis au Saguenay/LacSaint-Jean, 69 % en Abitibi/Témiscamingue et… 93 % sur la Côte-Nord.Ainsi, alors même que la perte de confiance des Québécois envers leurgouvernement et les compagnies forestières s'accroît, ces derniersveulent que les solutions soient mises en places. Ils veulent protégerune forêt qui leur est chère, notre économie et le gagne-pain denombreuses familles québécoises. Ceux qui croyaient, comme lesindustriels, que Greenpeace exagère doivent aller se rhabiller. Enfait, la réalité est plutôt que Greenpeace prends les grands moyenspour faire des demandes…raisonnables!

Devant cette crise deconfiance, les industriels ne trouvent rien de mieux à faire qued'accuser Greenpeace des futures pertes d'emplois et fermeturesd'usines que cette industrie prône depuis pourtant plus de trois ans.Pendant ce temps, Québec se cache courageusement la tête dans le sable.Ensemble, gouvernements et industriels, comme s'ils avaient trouvé leurstratégie dans une boîte de Cracker Jack, trouvent toutes sortes depouvoirs surnaturels à Greenpeace…

Que cesoit entendu : non, Greenpeace ne décide pas des pertes d'emploi,Greenpeace ne les prône pas comme le font les industriels depuis troisans, Greenpeace ne décide pas des fermetures d'usine, Greenpeace nesurexploite pas la forêt, Greenpeace n'est pas le gouvernement duQuébec et ne peut donc pas légiférer et réglementer à sa place,Greenpeace ne détient pas les rênes du pouvoir qui lui permettraient deprotéger la forêt, mais se fait un devoir de tout faire en toutescirconstances pour arriver à cette solution. Si Greenpeace intervientmaintenant avec son rapport sur la Chaîne de destruction, c'est qu'ildevient de plus en plus urgent pour le gouvernement d'agir pour laprotection de la forêt boréale et ce, malgré une industrie dont laseule urgence en la matière est… de ne rien faire.  Il estimpératif que les marchés québécois et internationaux agissent. Si legouvernement et les compagnies refusent d'entendre ce que lescontribuables et véritables « propriétaires » de cette forêt luidisent, peut-être suivront-ils la raison de l'argent et écouteront-ilsalors les doléances de leurs plus importantsclients.

Le gouvernement dans lamire

En effet, depuis la Loi sur la forêtde 1986, les compagnies forestières vivent sous un régime qui leur estlargement favorable et qui leur accorde des contrats (renouvelablestous les cinq ans) de droits d'exploitation des terres publiques, oudroits de coupe.

Depuis, les forêts duQuébec ont été décimées. De 1990 à 2001 selon Global Forest Watch, uneorganisation scientifique indépendante qui utilise des imagessatellites qui ne peuvent pas mentir, 2 402 498 ha en forêt boréale ontété morcelés. C'est quatre fois la taille de l'Île-du-Prince-Édouard.Onze années de surexploitation ont suffi pour en arriver là.Aujourd'hui, en 2007, moins de 34 % des forêts directement aménagéespar Abitibi-Consolidated, Bowater et Kruger demeurent intactes.Résultat : ces industriels irresponsables ont dilapidé l'une de nosplus importantes ressources.

Il a fallu1999 et L'Erreur boréale, le film de Richard Desjardins et RobertMonderie - qu'on ne remerciera jamais assez - pour envoyer unélectrochoc sérieux. Depuis, la pression n'a jamais cessé des'accentuer. En 2002, la Vérificatrice générale a dénoncé lasurexploitation de la forêt dans son rapport. En 2004, la commissionCoulombe a remis son rapport et fait 81 recommandations. En 2006,l'Initiative Aux arbres citoyens ! a déposé à l'Assemblée nationale unepétition de plus de 186 000 signatures pour la création d'un réseaud'aires protégées sur plus de 12 % du territoire québécois. Il n'estdonc pas étonnant que Greenpeace rende aujourd'hui public un rapportsur la chaîne de destruction de la forêtboréale.

Nous y sommes en quelque sorteforcés par la timidité et la lenteur du gouvernement du Québec. DepuisL'Erreur boréale, huit ans ont passé. Le gouvernement a bien entenduréduit de 20 % la possibilité forestière, il a légèrement augmenté lasuperficie d'aires protégées de 1 % à 4,8 % et publié le premierregistre sur les aires protégées. Mais ça ne suffit pas… Nous sommesencore très loin de l'atteinte des objectifs de la Stratégie québécoisesur les aires protégées ou encore de la mise en place des 81recommandations de la commission Coulombe, à des années-lumière d'uneforesterie qui maintient un écosystème en santé ou d'une industrie quivise davantage que l'approvisionnement de ses usines, fort éloignésaussi d'un véritable aménagement écosystémique de la forêt ou de ladiversification économique des communautés mono-industrielle, plus loin encore d'une gestion forestière qui permet aux régions duQuébec de profiter elles-mêmes sur le plan économique des ressourcesqu'elles extraient…

Le gouvernement duQuébec a pourtant le mandat de gérer la forêt dans l'intérêt public.Va-t-il un jour prendre les devants? Va-t-il un jour revoir enprofondeur le régime actuel? Ou prendre l'important virage que lui arecommandé la commissionCoulombe?

Le pouvoir de l'argentet des régions

Greenpeace pose pour hypothèse quesi les solutions tardent, en dépit des appels pressants de toutes partsdepuis bientôt neuf ans, c'est que les compagnies les plusrécalcitrantes à la protection de la forêt, et qui détiennent enpassant les plus grands droits de coupes, verrouillent l'actiongouvernementale. Cette inaction force Greenpeace à en appeler auxmarchés internationaux pour contraindre ces compagnies et legouvernement à poser des gestes concrets pour la protection de laforêt. Ces compagnies doivent comprendre que sans une forêt en santé,on ne peut avoir un secteur forestier vigoureux. C'est faire de la trèsmauvaise économie que de ne pas en tenircompte.

En faisant appel aux marchés,Greenpeace adopte le même langage que les entreprises, celui del'argent et des milliards de dollars qui sont générés parl'exploitation forestière. Les clients jouent un rôle crucial dansl'industrie puisqu'ils dictent les tendances du marché. Ces tendancessont pourtant claires. En Europe, les compagnies sont de plus en plusnombreuses à s'approvisionner auprès de fournisseurs qui travaillentdans le respect de l'environnement. Quelle place le Québec compte-t-ilse tailler dans ces marchés en émergence?  N'est-il pas vraique les entreprises souhaitent éviter la controverse et cherchent lastabilité?

À voir les fermetures d'usines,les milliers d'emplois perdus, les travailleurs et les familles dans lebesoin, une évidence règne : celle d'un régime forestier qui ne permetpas d'assurer la pérennité de la forêt, ni celles des régions et destravailleurs; celle d'une catastrophe prévisible, tant d'un point devue écologique qu'économique. Un rapport scientifique rendu public parGreenpeace démontre que l'actuelle crise est le résultat de l'incuriede l'industrie forestière qui n'a pas investi durant les années devaches grasses pour développer de nouveaux marchés, pour régler lesproblèmes structurels de l'industrie, pour moderniser les équipementset investir dans les produits de 2e et 3e transformation.  Sile coût de la fibre est si élevé en ce moment au Québec, n'est-ce pasle résultat de la surexploitation des forêts, n'est-ce pas parce queles arbres que l'on récolte sont deux fois plus loin et deux fois pluspetits qu'il y a trente ans?  Sinon, comment le gouvernementet l'industrie peuvent-ils expliquer que dans l'année qui a suivi labaisse de 20 % de la possibilité forestière, le niveau de récoltesatteignait un record au Québec, alors que les emplois se perdaient àcoup de milliers?

Vers uneconcertation

Il semble bien que le rapport que nousavons publié ait servi à relancer le débat sur la protection de laforêt. Une chose est sûre, personne à ce jour n'en a contredit lemessage principal, c'est-à-dire que la forêt boréale doit êtreprotégée.

Pour arriver à cela, Greenpeacecompte poursuivre ses activités au Québec et compte bien participer auSommet sur l'avenir du secteur forestier qui aura lieu cet automne.Nous sommes prêts à discuter avec tous les intervenants du milieu s'ilss'engagent au préalable à agir pour la protection de la forêt boréale.Nous irons rencontrer les travailleurs de la forêt. Bien entendu, lesdéfis sont aussi grands que les attentes. Mais nous espérons travailleraux solutions.

À défaut de se répéter,oui, Greenpeace prends les grands moyens. Mais nos demandes sont tout àfait raisonnables. Au vu de la réaction de l'industrie et au vu desrésultats de notre sondage, cette industrie a besoin de se fairesérieusement secouer le cocotier. En effet, Québec doit rétablir laprimauté de notre gouvernement sur le pillage par ces entreprises denotre économie, de nos régions, de nos communautés et de nostravailleurs…

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