Elles font moins d'un millimètre et
pourtant on peut les apercevoir de l'espace. En novembre et en
avril de chaque année, avec une parfaite régularité, ces algues
dont la taille est minuscule commencent à se multiplier par
milliards, formant des poussées algaires aux proportions
gargantuesques dans le golfe de Californie. Cette prolifération n'a
rien à voir avec le cycle lunaire ou une quelconque horloge interne
que posséderaient les algues. Elle est due à l'usage immodéré des
engrais auquel se livrent les agriculteurs de la vallée avoisinante
de Yaqui.
Chaque fois que les cultivateurs irriguent leurs champs de blé
au commencement et à la fin d'un cycle de culture, ils lessivent
des tonnes d'engrais azotés dans le golfe de Californie, dont les
eaux abritent une telle quantité d'espèces que l'explorateur
océanographe Jacques Cousteau l'a appelé une fois l' « aquarium du
monde ». Les cultivateurs de blé de la vallée de Yaqui sont fiers
d'obtenir certains des rendements les plus élevés de la planète.
Cependant, leurs pratiques culturales se caractérisent par des
niveaux épandages d'engrais figurant parmi les plus élevés au
monde, soit 250 kilogrammes d'azote à l'hectare, une quantité bien
supérieure à la moyenne mexicaine.
Les plants de blé ne peuvent utiliser qu'une petite partie de
cet azote. Selon les scientifiques, près des deux tiers de l'azote
contenu dans les engrais répandus dans la vallée de Yaqui
disparaissent dans l'atmosphère ou sont évacués dans la mer par le
ruissellement des eaux de surface. Année après année, on estime
qu'à cause du lessivage des fertilisants, de 11 000 à 22 000 tonnes
d'azote aboutissent dans la mer. Cette surcharge d'engrais azotés
engendre des changements spectaculaires dans les eaux normalement
pauvres en azote du golfe de la Californie : elle stimule fortement
la croissance de fleurs d'algues quelques jours à peine après le
début de la fertilisation et de l'irrigation des terres.
En 2005 un équipe de chercheurs de l'Université de Stanford, aux
États-Unis, a prouvé l'existence d'une corrélation étroite entre la
surutilisation des engrais azotés et la croissance explosive des
algues dans les eaux côtières (Berman et al., Nature 434:211), en
se servant d'images satellitaires. Ces images ont clairement montré
la présence de fleurs d'eau épaisses à proximité des côtes,
caussées par le ruissellement de matières azotées en provenance des
champs de blé.
Certaines des fleurs d'eau mesurées par les chercheurs dans le
golfe de Californie, un des écosystèmes marins les plus productifs
et les plus variées au monde, mesuraient 577 kilomètres carrés.
Plus d'espèces de baleines se nourrissent et se reproduisent ici
que partout ailleurs dans le monde. Près de 900 espèces de poissons
et 34 espèces de mammifères marins nagent dans ces eaux, et plus de
800 des espèces ne se rencontrent que dans le golfe de Californie.
Des centaines d'espèces d'oiseaux, migratrices ou résidentes,
nichent dans les mangroves ou les lagons côtiers. La régularité
avec laquelle les fleurs d'eau réapparaissent pourrait exercer des
effets potentiellement nuisibles sur la diversité biologique
exceptionnelle de la région.
Les éclosions d'algues ne sont pas particulières au nord du
Mexique. Elles apparaissent plus souvent et en plus d'endroits dans
le monde que jamais auparavant. Des fleurs d'eau récurrentes
affectent désormais pratiquement toutes les côtes américaines. La
quantité moyenne de fleurs d'eau nuisibles en Chine a bondi en une
vingtaine d'années : autrefois inférieure à dix, il y en a
maintenant plus de 80. Selon un rapport récent de l'Agence
européenne pour l'environnement, la pollution par les nitrates
provient principalement du ruissellement lié aux activités
agricoles, et l'accumulation des nutriments (l'eutrophisation)
« reste encore un des plus importants problèmes environnementaux à
travers l'Europe ».
(www.eea.eu.int, Rapport No. 7/2005).
On pourrait aisément parer cette menace en réduisant la
surutilisation des fertilisants et en pratiquant une agriculture
plus écologique. Une mesure facile qu'il conviendrait de mettre en
oeuvre en premier consisterait à pratiquer la fertilisation de
précision. Épandre de plus petites quantités d'engrais directement
sur les végétaux à des moments précis durant le cycle de culture
ferait en sorte que la plus grande partie des engrais servirait à
nourrir la plante au lieu d'être lessivée. Les agriculteurs
réaliseraient des économies sans compromettre leurs rendements et
le milieu serait moins exposé aux conséquences indésirables de la
surcharge en nutriments.
Cependant, les agriculteurs de la vallée de Yaqui sont réticents
à adopter ces méthodes, soit qu'ils considèrent l'agriculture de
précision trop difficile à mettre en pratique, soit que l'habitude
consistant à recourir aux méthodes à intrants et rendements élevés
de la soi-disant Révolution verte est trop fortement ancrée en eux
(une révolution qui, soit dit en passant, a commencé ici dans la
vallée de Yaqui). C'est dans cet endroit que dans les années
quarante, Norman Bolaug, prix Nobel de la paix, avait mis sur pied
un programme de croisement du blé qui devait conduire à la mise au
point de ses célèbres cultivars à haut rendement mais nécessitant
une quantité importante d'intrants. La vallée, avec ses
225 000 hectares de terres à blé irriguées, était devenu une des
régions les plus fertiles du Mexique.
Malheureusement, pour les agriculteurs de la vallée de Yaqui et
leurs familles, la voie royale que constituait la Révolution verte
ressemble de plus en plus à une route conduisant à la ruine. En
effet, on remet de plus en plus en question la durabilité des
pratiques agricoles d'une vallée qui, naguère, faisait l'admiration
pour sa technologie agricole perfectionnée et sa richesse
biologique. La sécheresse a durement frappé la région à la fin des
années quatre-vingt-dix et au début des années 2000, à un point tel
que les sols rendus dégradés par des années d'agriculture
industrielle ne purent s'accommoder de la rareté de l'eau. Durant
le cycle agricole 2003-2004, moins du quart des terres agricoles de
la vallée de Yaqui a pu être ensemencé. En plus du manque d'eau,
l'usage excessif des engrais exerce aussi ses ravages.
Au début des années quatre-vingt-dix un chercheur avait
découvert des teneurs élevés de pesticides dans des prélèvements
provenant d'enfants de la vallée de Yaqui. Plus tard, en 1998, Une
anthropologue et chercheuse américaine, Élizabeth Guillette, avait
fait paraître une étude de suivi. Elle avait comparé des enfants
appartenant à des communautés agricoles de la vallée de Yaqui, où
l'on répand un vaste assortiment de pesticides de 30 à 40 fois par
saison, à des enfants habitant un village des contreforts de la
Sierra Madre, où on se sert de quantités bien moindres de
fertilisants.
Dessins de personnes par des enfants Yaqui
de quatre ans. Les dessins de droite sont ceux d'enfants résidant
au pied de la Sierra Madre, moins exposés aux pesticides;ceux de
gauche sont ceux d'enfants de la vallée de Yaqui vivant près de
zones agricoles polluées. [Courtoisie d'Elizabeth Guillette]
L'équipe de chercheurs avait conclu que les enfants de la vallée
de Yaqui avait une mauvaise coordination oeil-main. Lorsqu'il
s'agissait d'accomplir des tâches simples, comme d'attraper une
balle, les enfants de quatre ou cinq ans obtenaient des résultats
inférieurs à ceux qu'obtiennent normalement des enfants de trois
ans. Un des résultats de la chercheuse était particulièrement
troublant. Elle avait demandé aux enfants de dessiner une personne,
une manière classique de mesurer le développement des habiletés
perceptuelles et motrices chez l'enfant. Tandis que les enfants de
quatre ans des contreforts pouvaient dessiner une personne
complète, la plupart des enfants du même âge de la vallée de Yaqui
ne pouvaient que gribouiller, et ceux de cinq ans n'arrivaient qu'à
dessiner une tête et une ligne, ou un cercle et une ligne.
Décidément, les agriculteurs qui habitent la vallée de Yaqui où
naquit la Révolution verte en arrachent.
La seule chose qui y fleurit, ce sont les algues.