La zone morte du golfe du Mexique -
Par Henry Steinberg
D’abord, l’ouragan Katrina leur a fait perdre leurs maisons. Maintenant, les zones mortes leur font perdre l’espoir. Les crevettiers de Grand Isle, en Louisiane, sont les plus durement touchés par une catastrophe écologique qui d’un été à l’autre anéantit toute vie dans une vaste zone du golfe du Mexique.
« Tout ce qui se trouve autour d'ici est mort. Certains pêcheurs
vérifient leurs casiers à crabes, mais les animaux sont tous morts.
Les crevettiers n'arrivent pas à capturer une seule crevette. Ici,
tout le long de la plage, il y a des anguilles et des poissons
morts », nous dit Dean Blanchard. Depuis cinq générations, sa
famille vit de l'industrie des fruits de mer à Grand Isle, une
petite île du golfe du Mexique. Il est le principal acheteur de
crevettes de la région.
Il a commencé à noter que quelque chose ne tournait pas rond il
y a 7 ou 8 ans lorsque les débarquements de fruits de mer à Grand
Isle ont radicalement diminué. Il y a dix ans, il achetait
quotidiennement de 80 000 à 100 000 livres de fruits de mer.
Maintenant, il peut se compter chanceux s'il obtient de
15 000 à 20 000 livres et il y a des jours où il ne peut se
procurer que 2 000 ou 3 000 livres. Blanchard sait pourquoi il en
est ainsi : « C'est nous le parc à ordures de l'Amérique. Peu
importe ce que vous balancez dans le fleuve, ça finit par se
ramasser ici. »
Et il a parfaitement raison. En fait, la cause sous-jacente à
ses ennuis vient de l'excès d'engrais déversé dans le fleuve
Mississippi. L'apport constant de nutriments a pour effet de
faciliter la formation de plancton dans le golfe. Suivant la mort
du plancton, il se produit une décomposition nécessitant une grande
quantité d'oxygène. Plus l'azote est présent dans l'eau, plus le
plancton a tendance à croître, tellement que la teneur en oxygène
en dissolution finit par descendre en dessous des seuils minimaux
nécessaires à la plupart des organismes vivants.

© Kerry St. Pe
Cette pauvreté en oxygène a pour effet d'anéantir la vie marine;
on voit surgir une étendue d'eau d'où toute vie est bannie : une
zone morte. La plus grande zone morte observée dans le golfe du
Mexique date de 2006. D'une superficie supérieure à
20 000 kilomètres carrés, on s'attend à ce qu'elle prenne encore de
l'expansion.
Les scientifiques qui se penchent sur le cas du Mississippi et
le golfe du Mexique n'hésitent pas à identifier les coupables :
« La plus grande partie des nutriments retrouvés dans le golfe
provient d'activités agricoles », affirme Nancy Rabalais,
directrice du Marine consortium de l'Université de la Louisiane et
spécialiste de la Zone morte.
Dans une de ses publications récentes, on peut constater que
67 pour cent des nitrates retrouvés dans le bassin proviennent des
vastes zones agricoles qui bordent le grand fleuve Mississippi.
Le principal problème environnemental vient de l'usage excessif
des fumures azotées utilisées en agriculture industrielle. La
présence de l'azote est indispensable à la croissance des végétaux
et dans une large mesure l'augmentation des rendements agricoles
observée depuis quelques dizaines d'années provient de l'ajout
d'engrais azotés organiques ou de synthèse. Mais la pratique d'une
agriculture de plus en plus intensive a conduit à l'emploi
généralisé d'épandages dépassant largement les besoins réels des
cultures, d'où la pollution observée. L'utilisation des engrais
azotés est passée de 11 millions de tonnes en 1960 à 91 millions de
tonnes en 2004.
Une proportion importante de l'apport en azote qui n'est pas
absorbée par les végétaux s'évacue par ruissellement dans les voies
navigables, ou bien elle s'évapore dans l'atmosphère. Les lacs, les
fleuves, les rivières et les océans des quatre coins de la terre
sont exposés à des quantités croissantes d'engrais nitratés ayant
pour effet de favoriser la croissance des fleurs d'algues et des
zones mortes. Le Programme des Nations Unies pour l'environnement a
estimé en 2006 que le nombre de zones mortes à l'échelon mondial
est passé de 150 en 2004 à 200 à présent, soit une augmentation de
30 pour cent en seulement deux ans.
Selon l'experte Nancy Rabelais, lutter efficacement contre la
Zone morte affectant le golfe du Mexique exige une réduction des
fertilisants utilisés dans le Midwest américain. Il existe,
dit-elle, bien des façons d'y parvenir. On peut par exemple, grâce
à la fertilisation de précision, évaluer la quantité exacte de
matières azotées dont les cultures ont besoin. On peut aussi créer
entre les cours d'eau et les cultures des zones tampons riveraines
comprenant des arbres ou des terres non cultivées, afin de retenir
en la filtrant la plus grande partie des engrais et des pesticides.
En outre, la fertilisation printanière plutôt qu'hivernale des
cultures permet d'éviter le lessivage des fertilisants avant la
mise en culture.
Il n'en reste pas moins que pour les crevettiers de Grand Isle,
les perspectives sont sombres. Rien que pour faire passer la
superficie de la Zone morte sous les 5000 kilomètres carrés, on
considère qu'il faudra réduire de 35 à 45 pour cent d'ici dix ans
l'utilisation des engrais azotés le long du Mississippi. Il s'agit
d'un objectif ambitieux étant donné l'opposition manifestée par le
puissant lobby industriel des fertilisants et la forte demande pour
l'éthanol-maïs pour laquelle on consacre à l'heure actuelle dans le
Midwest d'énormes superficies. Se contenter de maintenir le statu
quo en empêchant l'expansion de la culture du maïs constituerait
déjà une entreprise difficile.
Chose certaine, pour Grand Isle le statu quo est déjà
insupportable. Jusqu'à l'année dernière, les pêcheurs de Grand Isle
étaient encore capables de trouver des emplacements peuplés
d'organismes vivants parmi la Zone morte. Un certain brassage de
cette Zone morte était rendu possible par l'action des vents
présents à la surface de l'eau, des courants, des variations de
température et d'autres facteurs. Mais pendant quelques semaines de
l'été 2007, la Zone a pris tellement d'expansion que le brassage
salutaire des eaux ne s'est pas produit, à tel point que les
pêcheurs renoncèrent à pêcher, faute de crevettes.
Paradoxalement, seule une violente tempête permettrait
d'apporter des eaux riches en oxygène dans la Zone et de tirer les
pêcheurs d'affaire. Les tempêtes que les pêcheurs avaient autrefois
en aversion semblent maintenant offrir une solution capable
d'atténuer leurs difficultés. Ainsi que le dit Blanchard : « J'en
suis rendu à prier pour que des ouragans viennent mélanger toute
cette eau et qu'on puisse se remettre au boulot. Remarquez bien que
j'ai perdu tout ce que j'avais dans l'ouragan précédent, alors je
trouve quand même difficile de prier pour en avoir d'autres. »
Pour Harry Chemarie et les crevettiers de Grand Isle, la seule
porte de sortie réside dans l'instauration de programmes de
réduction d'engrais dans le bassin du fleuve Mississippi. On doit
absolument mettre en oeuvre des plafonds juridiquement
contraignants concernant l'utilisation des engrais et s'assurer du
respect du programme de mise en place afin d'éviter toute perte de
fertilisants dans l'air et dans l'eau et toute détérioration
supplémentaire de l'écosystème marin dans le golfe du Mexique.
Harry Chemarie, pêcheur de crevette à Grand Isle
Harry Chemadie
grandit à Grand Isle dans un milieu de pêcheurs. À 12 ans, il avait
déjà son propre bateau. « Dans ce temps-là, j'attrapais énormément
de crevettes, je n'avais qu'à sauter par-dessus bord, l'eau
m'arrivait alors jusqu'aux genoux et il me suffisait de tirer sur
mon crevettier et de verser les crevettes dans mon bateau ».
Son métier de pêcheur de crevettes à Grand Isle lui a permis
d'élever quatre enfants.Un de ses fils est lui-même pêcheur.
Hélas, depuis l'arrivée de la Zone morte, ses affaires
périclitent. En 2007, les pêcheurs de crevettes de Grand Isle ont
souvent préféré rester à quai parce que la pêche n'était pas
rentable. Par exemple, un soir d'été de cette année-là, son fils a
chaluté pendant cinq heures pour ne revenir qu'avec 20 livres de
crevettes. À 3,80 $ US la livre, il ne pouvait même pas payer le
carburant qu'il avait utilisé.
Vu le volume modeste de ces prises, Harry et son fils n'ont pas
eu d'autres choix que de congédier leurs matelots de pont.
« Beaucoup de pêcheurs ont décidé de garder leurs bateaux à quai et
de se trouver du travail auprès d'entrepreneurs. D'autres ont
carrément abandonné le métier. »
Harry ne peut pas s'empêcher de voir l'avenir en noir. Il ne
peut pas imaginer comment les choses pourraient s'améliorer pour
lui, ce qui ne l'empêche pas d'espérer obtenir un meilleur prix
pour les rares crevettes capturées et du carburant meilleur marché
pour ses bateaux. « Comment voulez-vous arrêter cette calamité? Les
algues sont déjà rendues là-bas. Elles se déversent à partir des
deux grands cours d'eau que nous avons par ici. »
Les pêcheurs de crevettes de Grand Isle comme Harry Chemarie
n'ont qu'une planche de salut, soit la mise en oeuvre de plafonds
juridiquement contraignants concernant l'utilisation des engrais,
assortie d'un mécanisme d'observation du programme mis en place
afin d'éviter toute perte de fertilisants dans l'air et dans l'eau
et toute détérioration supplémentaire de l'écosystème marin dans le
golfe du Mexique.