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Une solution valable


Des rumeurs ont récemment couru concernant la prétendue « mort de l’environnementalisme » parce que les grandes firmes de ce monde auraient (prétend-on) fini par comprendre l’écologie : elles seraient en train de résoudre les problèmes liés à l’environnement grâce à des investissements judicieux, des innovations appropriées et un optimisme débordant.


Bien entendu, ce que les investisseurs cherchent à réaliser en faisant preuve de tout cet optimisme et de toute cette ingéniosité, ce sont des profits, rendre le système véritablement durable n’étant pas leur objectif.

Les critiques accusent régulièrement les environnementalistes d’être des prophètes de malheur incurables, des pessimistes qui se plaignent continuellement d’être aux prises avec un nombre illimité de problèmes pour lesquels ils n’offrent cependant aucune solution. Toutefois, en remontant dans l’histoire, on se rend vite compte qu’il s’est trouvé depuis des siècles des environnementalistes sérieux ayant des solutions pertinentes à proposer.

Des solutions économiques concrètes


Il y a 160 ans, la multiplication des manufactures dans le paysage britannique, la détérioration des boisés, la disparition des haies formées d’arbres et d’arbustes, et la transformation des rivières en égouts, ont fait comprendre à l’économiste John Stuart Mill que l’exploitation de la nature n’était pas illimitée.

Voyant cela, Mill proposa que les nations atteignent un « état stationnaire » à partir duquel la croissance économique se stabiliserait afin de préserver l’environnement. « Si la Terre devait un jour perdre une grande partie de son agrément, écrivait Mill en 1848, j’espère sincèrement, pour le bien des générations à venir, que celles-ci se contenteront de demeurer dans un état stationnaire bien avant que la nécessité ne les y contraigne. »

La solution préconisée par Mill ne suppose pas que l’on doive cesser de se développer sur le plan qualitatif. « Une masse de capitaux et une population qui demeurent stationnaires, insistait-il, ne signifie aucunement la stagnation du développement humain. » Il avait compris que l’homme peut améliorer sa qualité de vie tout en abîmant de moins en moins sa planète.

Dans les années vingt, pendant que des courtiers en valeurs mobilières comme Goldman-Sachs s’affairaient à créer une bulle spéculative à la bourse, dont l’éclatement aurait pour effet de plonger une grande partie de la population dans la pauvreté pendant une dizaine d’années, un prix Nobel, Frederick Soddy, proposait un système économique prenant ses racines dans la réalité physique. Il attira l’attention sur le fait qu’une économie perpétuellement en croissance dont le but était l’expansion infinie de la richesse était vouée à l’échec. L’endettement (cette prétention abstraite à une richesse future) pouvait certes approcher l’infini, nota-t-il, mais la richesse réelle comportait des limites. Ce défaut systémique, disait Soddy, aurait pour conséquences des escroqueries financières, des défauts de paiement et des effondrements financiers. Sa solution consistait à « cesser de créer de l’argent à partir de rien. »

Dans les années soixante et soixante-dix, d’autres, tels Nicholas Georgescu-Roegen, Howard Odum, Hazel Henderson, Donella Meadows et Herman Daly, décrivirent après lui des modèles économiques réalistes axés sur des systèmes vivants tenant compte des transferts d’énergie et des limites physiques. « Notre principal centre d’intérêt, c’est la biologie, et non la mécanique » affirmait Georgescu-Roegen. Pour sa part, Daly présenta dans son livre intitulé Steady State Economics des solutions réalistes qui permettraient un développement quantitatif sans croissance économique.

Les modèles économiques dits systémiques, « stationnaires » ou « biophysiques » admettent que toute croissance réalisée au sein de systèmes écologiques finit par s’arrêter. Daly et les autres économistes visionnaires avaient présenté des solutions réalistes, mais comme leur réalisme limitait l’accumulation d’une certaine pseudo « richesse », les tenants de l’analyse classique ignorèrent leurs propositions ou s’en moquèrent.

Plans B, C, D...


Les phénomènes caractérisant notre crise écologique contemporaine (réchauffement planétaire, diminution de la biodiversité, pénuries d’eau, appauvrissement des sols, sont tous des symptômes d’un fléau plus profond : le dépassement par l’humanité de la capacité limite de la Terre. Lorsqu’une espèce dépasse la capacité limite de son habitat, il n’y a que deux résultats possible : (1) la population de l’espèce s’effondre et disparaît ou (2), l’espèce parvient à réaliser un équilibre écologique avec son milieu et à stabiliser sa consommation. Prendre de l’expansion, loin de constituer une solution, complique le problème.

Écologistes, environnementalistes et planificateurs ont proposé des milliers de solutions différentes. Des visionnaires ayant par exemple pour noms Jon Todd, Janine Benyus et Wes Jackson ont illustré comment le « biomimétisme » et la récolte des ressources selon des méthodes écologiques peuvent mener à la création de systèmes véritablement durables. Benyus écrivait dans Nature’s Operating Instructions : «... nous formons partie intégrante avec la nature... les adaptations nécessaires à la vie ont clairement dicté aux organismes les modèles de comportement nécessaires à la survie...l’oiseau-mouche trouve le moyen de féconder par pollinisation ses sources d’énergie, s’assurant ainsi d’avoir du nectar l’année suivante...Ces organismes ont pu bénéficier de 400 millions d’années de R et D. » La copie des systèmes naturels est la voie de l’avenir, mais ça ne vous rendra pas forcément millionnaires.

Bill Rees de l’Université de la Colombie-Britannique et Mathis Wackernagle, a conçu, avec l’appui du Earth Council au Costa Rica, une méthode permettant de calculer l’empreinte écologique des nations, régions et villes afin de les aider à comptabiliser convenablement leur consommation. Rees conclut que le niveau de consommation de l’humanité se situe désormais à environ 30 % au-delà des capacités de récupération de la Terre. Les villes ont typiquement besoin d’une superficie de 300 à 3000 fois leur étendue, en gros, afin d’obtenir les ressources qu’elles consomment.

Rees a suggéré des scénarios concrets adaptés à la densité des populations urbaines : pleine comptabilisation de l’empreinte écologique, unification ville campagne, transports publics, co-génération de l’électricité, industries en circuits fermés, et réduction de la demande par habitant pour les matériaux de construction et l’énergie. La ville suédoise de Linkoping alimente ses industries et ses édifices en brûlant ses déchets plutôt qu’en les enfouissant dans des décharges.

Les propositions contenues dans les Ecocities de M. Richard Register vont dans le même sens. Dans son ouvrage intitulé Managing without Growth (Comment gérer sans croissance), Peter Victor propose des mesures dont on devrait s’inspirer : semaines de travail écourtées, plafonnement des ressources extraites destinées à améliorer le bien commun sans puiser davantage dans les ressources de la planète. On trouvera chez Harvey Wasserman, auteur de Solartopia, Lester Brown auteur du Plan B (maintenant en version 3.0), et Heffrey Sachs dont le livre s’intitule Common wealth, ainsi que dans des centaines d’articles de recherche, de livres et de projets concrets, des exposés de solutions de rechange raisonnables à la consommation excessive des ressources de la Terre. Toutefois, la plupart des plans d’aménagement urbains et régionaux prévoient la croissance des populations et de la consommation, ce qui constitue l’antithèse exacte de ce qu’est la durabilité véritable.

Une Solution valable


Dans un bref essai datant de 1980, Solving for Pattern, le fermier et auteur Wendell Berry a esquissé la teneur de ce qu’est une « solution valable ». Il a montré que bien des difficultés auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui résultent de « solutions » antérieures qui ne prenaient en considération que des gains à court terme, sans tenir compte de la situation dans son ensemble. Le rejet de polluants toxiques, le dépérissement des rivières et l’accumulation des déchets nucléaires illustrent cette négligence. D’autres prétendues solutions, comme la course aux armements ou la « guerre à la drogue » ne font qu’envenimer les problèmes.

En recourant à des exemples tirés de l’agriculture, Berry a prouvé comment une bonne solution arrive à sauvegarder l’« intégrité de la structure » du système tout entier, à en améliorer l’équilibre et la symétrie, et à résoudre les problèmes liés à sa santé plutôt que de se borner à traiter les symptômes qui le concernent. Tous les problèmes font partie d’un tout, et tous les systèmes appartiennent à des systèmes plus vastes. Une solution valable doit permettre de maintenir l’intégrité des grands systèmes.

Ainsi, une bonne solution permet de résoudre de multiples difficultés sans avoir à recourir à ces « solutions miracles » ne prenant pas en compte leurs impacts nuisibles. Par exemple, la soi-disant « solution nucléaire » aux besoins énergétiques engendre d’autres problèmes liés au transport hasardeux des carburants radioactifs, à la santé publique, aux déchets, à la sûreté, la mise hors service des réacteurs, aux plans d’évacuation, à l’exposition aux radiations et ainsi de suite. « Lorsqu’on prend la biologie pour modèle, dit Berry, les méthodes de fonctionnement et les motivations des industriels apparaissent tout de suite comme étant destructrices et finalement suicidaires. » Par exemple, polluer ou anéantir un bassin versant parce qu’on veut y exploiter une mine d’or ou générer de l’énergie ne représente pas des solutions valables.

Les véritables solutions intégrées ont tendance à privilégier l’échelle locale, à accepter l’existence de limites raisonnables et à utiliser les ressources locales. Toutefois, pour être authentiques les solutions ne peuvent exister que concrètement, sur le terrain, et elles ne sauraient provenir de propriétaires ou d’experts absents. Les personnes appelées à profiter de la réussite des projets, ou au contraire à en supporter les échecs devraient être celles qui orientent les solutions en s’efforçant d’harmoniser leurs efforts à l’échelle de leurs collectivités locales tout en mettant leurs connaissances locales à contribution. Une solution, martèle Berry, « ne doit pas permettre d’enrichir quelqu’un grâce au malheur ou à l’appauvrissement d’autrui ». L’échelle à laquelle une solution est déployée s’avère primordiale. Une solution nécessitant l’importation d’une infrastructure massive et coûteuse engendre souvent plus de difficultés qu’elle n’en résout.

JLes solutions saines et intégrées font la différence entre ce qui est d’ordre biophysique et d’ordre mécanique. Un plan orienté par une vision mécaniste fonctionne souvent « sur papier » en faisant l’économie des autres sortes de systèmes qui y sont liés. Lorsqu’on élabore des solutions, on doit prendre faire preuve de sagesse et ne pas se limiter à réaliser des calculs. Les solutions bien pensées maintiennent les structures biologiques naturelles. Les communautés humaines n’existent que dans des systèmes biologiques à plusieurs niveaux et à plus grande échelle, dotés de cycles naturels et de lois régissant les échanges de matière et d’énergie.

Les solutions systémiques répondent à de multiples critères et tiennent compte aussi bien de la forme que de la fonction. Ces solutions sont saines et il est bon de vivre là où elles sont appliquées. Tout un contraste avec les solutions industrielles à grand déploiement, dont l’histoire nous enseigne qu’elles ne cherchent qu’à satisfaire un seul critère : s’assurer que les actionnaires réalisent des profits, sans prêter attention aux déchets toxiques, à la pleine comptabilisation des coûts de l’énergie, à la perturbation des habitats, aux émissions de gaz à effet de serre ou aux milieux de travail déprimants.

Plutôt que de « jouer son va-tout » avec une stratégie à grande échelle inféodée aux intérêts du monde des affaires, la mise en oeuvre de solutions valables fait appel à plusieurs applications variées d’échelle réduite pouvant prendre de l’expansion ou bien régresser et dont l’utilité se révèle avec le temps. Les mini-solutions sont plus faciles que les autres à mettre de côté lorsque quelque chose ne fonctionne pas comme prévu ou à multiplier lorsqu’elles s’avèrent satisfaisantes.

Une bonne solution ne comporte pas l’idée que « plus signifie meilleur ». Les solutions axées sur cette croyance ne font que détruire les collectivités locales, éclater les familles, anéantir les cultures et les milieux naturels. Les solutions centralisées appliquées à grande échelle facilitent la concentration de la richesse, sans nécessairement permettre au système d’atteindre un niveau optimal où il est pleinement fonctionnel. « L’illusion ne peut être maintenue, souligne Berry, qu’aussi longtemps que les répercussions peuvent être passées sous silence. » Ainsi, une série de systèmes de production d’énergie bâtis à l’échelle de villages, pouvant être gérés localement, s’avère plus stable et viable qu’un système de production énergétique industriel géant géré par une grande entreprise, comportant de longues lignes de distribution électrique traversant des écosystèmes vierges, avec tout son cortège de perturbations environnementales envahissantes.

Des solutions à caractère humain ne peuvent perdurer sans qu’il y ait une énergie, une organisation, une maintenance, et un apport humain. Wendell Berry fait remarquer que l’intégrité des objets façonnés par l’homme dépend de ses qualités : mémoire précise, observation rigoureuse, perspicacité, esprit d’invention, respect, dévotion, fidélité et retenue. Ici Berry met l’accent sur « la retenue par-dessus tout ». On doit absolument résister à la tentation de « résoudre » les problèmes en acceptant des « compromis » dont on abandonnerait les coûts aux futures générations. Pour être valable, une solution, disait Barry il y a une trentaine d’années, doit pouvoir s’ « accorder avec les notions d’honorabilité, de valeur culturelle et de loi morale. »

Alors oui, écologistes, agriculteurs, environnementalistes, ouvriers et gens ordinaires issus de communautés ordinaires ont tous mis de l’avant des solutions réalistes par milliers. Loin d’être des prophètes de malheur, les écologistes sont des réalistes.

Si le recours à des solutions intégrées, saines pour l’environnement se révèle avantageux pour le monde des affaires, la création d’emplois et l’initiative communautaire, il n’en reste pas moins que l’humanité a déjà dépassé les limites de capacités productives de la planète. C’est pourquoi une solution véritablement écologique doit faire appel à une consommation moindre, et non l’inverse. Plus d’un milliard d’habitants connaissent la faim et le manque d’eau, les sols se détériorent et les forêts déclinent, c’est pourquoi les pays riches devront partager les ressources de la Terre. Consommer moins et partager ne va pas rendre qui que ce soit fabuleusement riche, mais ainsi les générations futures pourront peut-être continuer à exister dans un milieu viable.

- Rex Weyler -