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Le Manifeste de Greenpeace


Des lecteurs m’ont demandé s’il existait un manifeste fondateur de l’organisation Greenpeace dans lequel figureraient les objectifs et les principes d’origine de cette organisation environnementaliste. Un document publié en 1976 intitulé « Greenpeace Declaration of Interdependence » pourrait sembler à première vue être le document fondateur, mais en fait, cette déclaration a été publiée cinq ans après la toute première campagne. Par contre, nous avions publié plusieurs énoncés de politique de 1970 à 1976.


Il n’y a pas eu de manifeste fondateur unique


Contrairement à ce qui s’est passé au Sierra Club ou aux Amis de la Terre, on ne peut pas dire qu’à l’origine Greenpeace soit apparue d’un seul coup et que l’organisation se soit dotée dès le début d’une vision claire et unique. Greenpeace s’est formée progressivement à partir d’un groupe de citoyens improvisé, le « Don’t Make a Wave Committee » (le Comité « Ne faites pas de vagues »). Avec le temps, plusieurs énoncés de politique ont été mis ensemble pour aboutir à un concept unique.

Lorsque les États-Unis annoncèrent en 1969 la tenue d’un test atomique sur l’île d’Amchitka, en mer de Béring, des groupes pacifistes ou environnementaux de la ville de Vancouver, au Canada, s’opposèrent à ces essais. Des membres de la Sierra Club, dont Irving et Dorothy Stowe, organisèrent des manifestations avec l’appui d’un nouveau groupe de militants écologistes, le SPEC, dont Bob et Zoe Hunter faisaient partie. À l’origine, SPEC voulait dire « Scientific and Environmental Control Society ». Malgré que cet acronyme soit resté le même, le nom de l’organisme a changé. Le SPEC n’en continue pas moins de jouer un rôle important dans la protection de l’environnement urbain de Vancouver.

Lors d’une manifestation contre les essais, Bob Hunter avait brandi une pancarte portant les mots « Ne faites pas de vagues », une allusion à la possibilité que l’essai nucléaire puisse provoquer un tsunami. Irving Stowe avait jugé utile d’emprunter à Hunter ce slogan pour nommer le comité improvisé engagé dans une bataille contre l’essai nucléaire. Lorsque vint le temps pour Jim Bohlen, un collègue de Stowe, d’annoncer à la presse son intention de naviguer jusqu’au périmètre d’essai, il présenta l’opération comme si elle était parrainée par le Sierra Club, même si le nouveau comité n’en faisait pas officiellement partie. Comme la Sierra Club des États-Unis ne voulait pas autoriser la campagne, le « comité » devint un organisme à but non lucratif reconnu par la Colombie-Britannique, et indépendant de la Sierra Club.

Ce groupe de militants affréta un bateau de pêche rebaptisé pour la circonstance Greenpeace, dont Bill Darnell eut l’idée. Le mot Greenpeace faisait référence aux dimensions à la fois pacifique et écologique du nouveau mouvement. Une fois la première campagne terminée, les journalistes Hunter et Ben Metcalfe pensèrent que Greenpeace était un meilleur nom que « Don’t Make a Wave Committee » pour leur mouvement, de sorte qu’en mai 1972 le nom de l’organisation devint La Fondation Greenpeace. Ce processus de gestation se déroula sur une période de deux ans, de sorte qu’on ne peut pas dire s’il existe un « manifeste fondateur », même si de 1971 à 1976, Greenpeace a publié des énoncés d’objectifs indiquant la vision que partageaient les premiers membres.

Répandre les idées de paix et d’environnement en Amérique


En 1971, alors qu’il était à bord du navire Greenpeace, Metcalfe lut pour la radio anglaise de Radio-Canada une proclamation dans laquelle il serait possible d’y voir une première ébauche non officielle de manifeste fondateur. Voici un extrait du rapport que Ben Metcalfe a transmis durant son périple vers Amchitka.

« Nous avons appelé notre navire Greenpeace parce que ce nom réunit les deux grandes caractéristiques de notre époque, à savoir la survie de notre environnement et la paix dans le monde. Notre objectif est à la fois simple, clair et direct : il s’agit d’établir une confrontation entre les personnes dont les activités sont porteuses de mort, et celles dont les activités sont porteuses de vie. Nous ne nous considérons pas comme des radicaux. Nous sommes au contraire des conservateurs puisque nous insistons sur la nécessité de conserver l’environnement pour que nos enfants et les générations de demain puissent en profiter. S’il se trouve des radicaux dans cette histoire, il s’agit des technocrates fanatiques qui se pensent autorisés à jouer avec notre planète comme s’il s’agissait d’un jouet sans cesse fascinant.

Le message de Greenpeace est le suivant : ce monde nous appartient. Et nous revendiquons notre droit fondamental en tant qu’êtres humains de l’occuper sans avoir à craindre qu’un quelconque regroupement de gens puissants vienne nous empêcher de continuer à y vivre. Il ne s’agit pas d’une déclaration emphatique et présomptueuse de notre part, mais d’un sentiment et d’une idée que nous partageons avec chaque citoyen ordinaire de la Terre. »

Au même moment, Irving Stowe rédigeait pour un journal local clandestin appelé The Georgia Strait une chronique hebdomadaire ayant pour nom « Greenpeace is Beautiful », dont voici un extrait :

« Nous pouvons cesser de capituler devant ces industries et ces gouvernements porteurs de mort en refusant massivement les « valeurs » et la non-coopération véhiculées par leurs structures (la « défense », la société de consommation, l’annexion des médias de masse... ). Nous pourrons ensuite, dans un esprit de coopération, consacrer notre temps et nos efforts à satisfaire nos vrais besoins... L’ordre établi tel qu’il existe présentement menace notre survie et si nous n’en extirpons pas les composantes toxiques, il va nous anéantir. Il est impossible de réformer ce système en tentant d’agir dans le cadre de ses règles... Nous devons assumer la responsabilité de fonder des institutions politiques, culturelles, économiques nouvelles afin d’inciter les gens à vivre de manière créative et dans le respect de l’environnement. »

Tout un remue-méninges


Chroniqueur au Vancouver Sun au début des années soixante-dix, Bob Hunter y analysait la conscience environnementale en émergence : « J’ai toujours cru que l’écologie constitue un pont capable non seulement de combler le fossé entre les générations, mais aussi entre ouvriers et étudiants, gauche et droite, riches et pauvres. » Hunter fonda alors la « Greenpeace Whole Earth Church » (l’Église holistique de la Terre) et il rédigea son manifeste.

Bob Hunter en 1975 :

« Nous croyons à l’unicité de la Terre. Lorsque le milieu subit une dégradation, il en va de même pour l’atmosphère et l’eau, les insectes, les crustacés et les gens. Toute forme de vie allant à l’encontre des lois naturelles d’interrelations et d’interdépendance quitte cet état de grâce qu’est l’harmonie écologique.

La Whole Earth Church croit que toute forme de vie possède un certain degré de conscience. Tout ce qu’elle demande à ses membres, c’est de s’acquitter du rôle qui leur revient de plein droit, celui de gardien de la Terre. Notre Église ne possède aucune hiérarchie, que des ministres. Chacun des membres est ministre, et chacun d’eux est gardien de la Terre, pleinement responsable de sa sauvegarde. »

Hunter avait l’habitude « d’ordonner instantanément » ses nouveaux convertis en leur appuyant un doigt au milieu du front : ils devenaient ainsi d’un seul coup des protecteurs de la Terre. Par ces facéties théâtrales, il voulait faire de sa révolution sociale quelque chose d’amusant, mais derrière cet humour se dissimulaient une conscience écologique profonde et un esprit militant.

Son livre intitulé Storming of the Mind (McLelland & Stewart, 1971) est devenu de facto un manifeste dans lequel la paix, l’écologie, le « postindustrialisme » et les stratégies médiatiques s’amalgament en un projet visionnaire de transformation culturelle. « Les problèmes d’une gravité extrême qui menacent désormais notre existence même ne peuvent se comprendre qu’en faisant appel aux concepts de psychologie de la forme, d’ensembles, de flux et d’effets synergiques, écrivait-il. La conscience holistique émergente est essentiellement de nature écologique. »

Déclaration d’interdépendance


En 1975, après la première campagne baleinière de Greenpeace, nous avons lancé les Greenpeace Chronicles, un journal destiné à faire connaître notre organisation. L’année d’après, nous publiions la « Greenpeace Declaration of Interdependence », le plus ancien manifeste officiel de Greenpeace.

Le fondateur d’Ecology Action, Cliff Humphrey, avait employé l’expression « déclaration d’interdépendance » dans un essai (accompagné de 52 signatures) dans l’édition de septembre 1969 du Whole Earth Catalogue, et le poète Gary Snyder avait employé les mêmes mots lors d’une conversation. Nous avions en outre adapté les « Trois Lois de l’écologie » tirées de l’ouvrage de Barry Commoner, The Closing Circle (Knopf, 1971). Nous avions discuté du manifeste dans des cafés et sur des coins de rue. Bob Hunter a écrit la version suivante, quoiqu’à l’époque nous l’ayons publiée sans nom d’auteur.

1976 : Déclaration d’interdépendance de Greenpeace


« Nous sommes arrivés à un moment de l’histoire où des actions décisives doivent être entreprises afin d’éviter une catastrophe environnementale générale. Compte tenu de la prolifération des réacteurs nucléaires et de la présence de plus de 900 espèces sur la liste des espèces menacées d’extinction, il n’est plus permis de procrastiner, ou alors un sombre avenir attendra nos enfants.

La Fondation Greenpeace espère pouvoir inciter l’adoption de mesures concrètes et intelligentes capables d’enrayer la vague de destruction dont la planète est victime. Nous sommes « des militants de l’arc-en-ciel », nous représentons chaque race, nation ou créature vivante. Nous sommes les patriotes non pas d’une nation, d’un État, ou d’une coalition militaire, mais de la Terre entière.

On doit comprendre que derrière le terme innocent d’« écologie » se cache un des concepts les plus révolutionnaires depuis que Copernic découvrit que la Terre ne se situait pas au centre de l’univers. Grâce à l’écologie, la science s’est mis en quête d’explorer les grands systèmes d’ordonnancement qui sous-tendent le flux complexe de la vie sur notre planète. Cette recherche nous a transportés au-delà des rives de la pensée scientifique traditionnelle. Comme la religion, l’écologie cherche à répondre aux mystères infinis de la vie elle-même. Munie des outils puissants que sont la logique, la déduction, l’analyse et l’empirisme, l’écologie pourrait sans doute permettre de réaliser la première véritable synthèse entre la science et la religion.

C’est à ce moment que Copernic nous a enseigné que la Terre ne se situait pas au centre de l’univers, et c’est avec la même soudaineté que l’écologie nous enseigne que l’humanité n’occupe pas une position centrale parmi les organismes habitant cette planète. Chaque espèce a son rôle à jouer dans la grande chaîne de la vie.

L’écologie nous a appris que la planète entière faisait partie intégrante de notre « corps » et que nous devions apprendre à la respecter autant que nous nous respectons nous-mêmes. L’amour que nous portons envers nous-mêmes, nous devons aussi l’éprouver pour toutes les formes de vie présentes dans le système planétaire (les baleines, les phoques, les forêts et les mers). La pensée écologique nous indique la voie à suivre pour réacquérir une compréhension de la nature qui a été perdue. Une compréhension dont la possession est indispensable si nous voulons éviter l’effondrement intégral de l’écosystème planétaire.

L’écologie nous a permis de discerner plusieurs propriétés des systèmes vivants. Nous pouvons les classer parmi les trois lois de « l’écologie », lesquelles régissent toutes les formes de vie : poissons, végétaux, insectes, plancton, cétacés et humains. Ces lois s’énoncent comme suit :

Première loi de l’écologie : Toutes les formes de vie sont interdépendantes. La proie a autant besoin du prédateur pour réguler sa population que le prédateur a besoin de sa proie pour s’alimenter.

Deuxième loi de l’écologie : la stabilité (l’unité, la sécurité, l’harmonie, la cohésion) des écosystèmes est tributaire de la diversité (de la complexité). Un écosystème comprenant 100 espèces différentes est plus stable qu’un écosystème qui n’en comporte que trois. Par exemple, la forêt pluviale des tropiques est plus stable que le fragile habitat arctique.

Troisième loi de l’écologie : tous les types de ressources existent en quantités finies (les aliments, l’eau, l’air, les minéraux, l’énergie) de sorte qu’il existe des limites à l’expansion de tous les systèmes vivants. Au bout du compte, ces limites sont dictées par la taille finie de la planète Terre, et par l’apport également fini de l’énergie solaire.

Déclaration de Bob Hunter dans les locaux de Greenpeace à Amsterdam, en 1998.

« Si nous ignorons les implications logiques des trois lois de l’écologie, nous continuerons à commettre des crimes contre les écosystèmes terrestres. Les tribunaux ne nous condamneront pas pour ces crimes, c’est la Terre elle-même qui se chargera de rendre la justice en nous infligeant son châtiment. Car la destruction de la biosphère conduirait inévitablement à l’anéantissement de l’humanité.

Par conséquent, unissons-nous afin de mettre fin à la détérioration des écosystèmes de notre planète en luttant contre ces forces maléfiques que sont la cupidité et l’ignorance humaines. Nous devons orienter dans des directions nouvelles l’évolution des valeurs et des institutions humaines, et nous pourrons y parvenir grâce à une compréhension des principes régissant l’écologie. Les calculs économiques à court terme doivent céder la place à des actions motivées par la nécessité de conserver et de préserver l’écosystème planétaire tout entier. Nous devons apprendre à cohabiter en harmonie non seulement avec nos frères humains, mais aussi avec toutes les merveilleuses créatures de notre planète. »

Si une partie de ce discours peut sembler vieillot, les principaux problèmes qui y sont exprimés exigent plus que jamais des solutions urgentes. Le sens profond de l’écologie a souvent été perdu de vue par la faute d’expédients politiques mus par une vision anthropocentrique du monde, mais les lois de la biologie, de la physique et de l’énergie persisteront à jamais. Peu importe que nous vivions en 1970 ou en 2070, le fait demeure que nous autres humains n’occupons pas une position centrale dans la biosphère. Nous ne sommes que des formes la vie ayant étourdiment bouleversé notre habitat. Notre plus grand défi va consister à apprendre à vivre en sachant que nous ne sommes qu’une parcelle de la nature.

- Rex Weyler -