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En 1969 Marie-Aimée entreprit un voyage de six jours à partir de Diego Garcia avec ses deux enfants à travers l’océan Indien pour leur faire subir un traitement médical dans l’île Maurice. Son mari, Dervillie Permal, demeura à Diego Garcia afin de travailler dans une usine d’huile de noix de coco et de s’occuper de ses animaux et du potager familial.

Après avoir consulté son docteur et acheté des provisions à Port Louis, Marie, accompagnée de ses enfants, se rendit au quai dans le but de s’embarquer pour Diego Garcia. C’est alors qu’un douanier du gouvernement britannique l’empêcha de monter à bord à du navire, ce qui eut pour effet de la bloquer, elle et ses enfants, à Maurice. Tout au long des semaines suivantes d’autres insulaires de Diego Garcia se retrouvèrent coincés dans un bidonville de Port Louis, vivant dans des huttes et des cabanes en tôle. Deux ans plus tard l’époux de Marie arriva à l’île Maurice avec pour tout bagage un petit sac et une histoire d’épouvante à raconter.

C’est à tort qu’on accuse parfois les environnementalistes de se soucier davantage des animaux que des êtres humains, car on ne compte plus les actions qu’ils entreprennent pour protéger les victimes des catastrophes industrielles et militaires. Ainsi, dans les années soixante-dix la campagne de Greenpeace ayant pour but de faire cesser les essais nucléaires dans le Pacifique sud avait permis de venir en aide aux victimes innocentes de l’île Rongelap qui avaient été déplacées et irradiées. Plus récemment, en mars 2008, deux anciens capitaines de Greenpeace ayant fait partie de l’équipage original du Rainbow Warrior, Jon Casle et Peter Bouquet, naviguèrent dans la lagune de Diego Garcia afin de protester contre le traitement réservé aux insulaires déchus, parmi lesquels figurent Marie-Aimée et ses descendants.

Propriété avec vue sur l’océan

Diego Garcia fait partie de l’archipel des Chagos situé à l’est des Seychelles et à1000 milles marins au sud de l’Inde. Au dix-huitième siècle la marine française prit l’habitude d’installer des lépreux sur l’île, sans leur donner la possibilité d’en sortir; la marine fonda ensuite des plantations de cocotiers dont la main-d’œuvre était formée d’esclaves.

En 1815 les Britanniques s’emparèrent des îles. Plusieurs années après ils abolirent l’esclavage, et les anciens esclaves devinrent des travailleurs liés par contrat; des ouvriers agricoles furent importés de l’Inde et de l’île Maurice pour combler les besoins en main-d’oeuvre. Marie et son époux descendent de ces ouvriers. Ce sont des Chagossiens.

En 1900 environ 2000 Chagossiens menaient une existence certes modeste mais agréable à Diego Garcia sous la gouverne de colons britanniques et d’officiers de l’armée. Les insulaires travaillaient dans les plantations de coprah, s’adonnaient à la culture dans des jardins potagers, élevaient des poulets, et se nourrissaient des homards et des poissons qu’offrait la lagune jadis grouillante de vie. Ce régime alimentaire varié et équilibré permettait aux enfants de croître sainement; ils fréquentaient l’école et pouvaient s’amuser au cœur de ce paradis marin.

Puis en 1961 des officiers de l’armée américaine sont venus. Ils cherchaient un endroit convenable dans l’Océan Indien pour installer une base militaire comportant une piste d’atterrissage destinée aux bombardiers. Diego Garcia, avec sa lagune corallienne bien abritée, offrait en outre d’excellentes possibilités de réception radio longue portée. Il y avait cependant un obstacle difficile à éliminer. Les Américains cherchaient un endroit tranquille loin des regards indiscrets, et ils ne tenaient donc aucunement à voir des indigènes à proximité de leurs futures installations.

La Grande-Bretagne accorda trois millions de livres à Maurice, sa colonie, en échange de droits illimités sur l’archipel des Chagos; elle créa alors le Territoire britannique de l’Océan Indien (TBOI) lequel comprenait les Chagos. Le premier acte juridique de la nouvelle entité s’intitulait «  Ordonnance no. 1 du TBOI : Expropriation des terres  » accordait le pouvoir de confisquer les territoires jugés nécessaires à la sécurité britannique et américaine.

En 1966 la Grande-Bretagne louèrent l’île à bail aux Américains pour une durée de cinquante ans à raison d’un dollar US par année; les Américains devaient en outre effectuer un paiement unique de 14 millions, ce qui représentait 5 millions de livres dans la monnaie d’alors. L’investissement des Britanniques leur rapportait déjà un très intéressant profit. Les É.-U. s’acquittèrent de leur dette en troquant des missiles nucléaires sous-marins de type Polaris à leurs alliés.

Le cimetière des animaux

Se conformant à une injonction de la cour, le Foreign Office du Commonwealth et du R.-U. (FCO) a par la suite rendu publics des documents dans lesquels les insulaires sont dépeints sous les traits de « Tarzans ou de serviteurs fidèles au caractère docile » possédant « peu d’aptitudes pour quoi que ce soit à part la culture des cocotiers ». Le FCO s’était engagé à procéder aux déportations de manière à « attirer le moins possible l’attention », et à « ne laisser aucune population indigène sur l’île à l’exception des mouettes ».

Lorsque Richard Nixon devint président des Etats-Unis en 1969, il confia le dossier Diego Garcia à son protégé de 32 ans, Donald Rumsfeld, un ex-étudiant en droit décrocheur. Agissant au nom de leurs clients américains, les officiers britanniques fermèrent les plantations de cocotiers, mettant du même coup la population au chômage. Ils s’efforcèrent d’inciter les familles à émigrer à Maurice en leur promettant des vacances gratuites, et ils leur interdirent ensuite de revenir à Diego Garcia : ils firent en sorte que les insulaires bloqués dans l’île Maurice, comme Marie-Aimée et ses enfants, ne puissent pas retourner chez eux.

Des soldats armés envahirent l’île en 1971. Ils contraignirent l’époux de Marie-Aimée, Dervillie Permal, à quitter l’île Maurice immédiatement, ne lui permettant de conserver que les effets personnels qu’il portait sur lui quand il se rendait de son lieu de travail à son domicile. Les troupes britanniques incendièrent les maisons, tuèrent le bétail et ils rassemblèrent quelque 800 chiens comprenant des animaux domestiques dans un édifice abandonné situé sur des plantations de coprah. Ils transformèrent l’édifice en une chambre à gaz en y installant des tuyaux d’échappement ayant appartenus à des véhicules motorisés, puis ils anéantirent les chiens sous les regards des familles éplorées.

Puis les militaires entassèrent les insulaires angoissés et traumatisés, hommes et femmes, dans des bateaux. Le périple de six jours à bord d’un navire analogue à ceux utilisés jadis pour la traite des Noirs fut si éprouvant pour Marie-Thérèse Mein qu’elle fit une fausse-couche. Quant à Christian Simon, qui avait 28 ans à l’époque, il se jeta à la mer, terrassé par le chagrin.

Permal retrouva ensuite sa femme Marie dans le bidonville de Port Louis où ils commencèrent à mendier et à effectuer des travaux subalternes. Nombreux furent les Chagossiens qui devinrent les victimes de l’alcoolisme, de la drogue ou de la prostitution. Leurs enfants furent l’objet de moqueries et d’humiliations dans les écoles de l’île Maurice. Pendant ce temps, les officiers britanniques en poste à Diego Garcia s’apprêtaient à livrer sur un plateau d’argent l’île désormais dépeuplée à M. Rumsfeld et aux généraux américains.

L’Empreinte de la liberté

Diego Garcia est dorénavant la plus grande base militaire à l’extérieur des États-Unis. Dotée d’arsenaux, de blockhaus et de hangars pour les bombardiers furtifs B2, sa lagune autrefois grouillante de vie est maintenant un port dont les eaux huileuses sont fréquentées par trente navires de guerre. Les bombardiers B52 décollent de Diego Garcia afin d’exécuter des raids en Iraq ou en Afghanistan. Il est ainsi possible de bombarder plus de paysans et de garantir à l’Amérique un accès sécuritaire aux champs pétrolifères et aux pipelines de la région.

Les 1450 militaires américains, les 2000 entrepreneurs civils et les 50 militaires britanniques ont plusieurs façons de se divertir : ils disposent d’un club de planche à voile et d’une marina, ils participent à des expéditions de pêche et organisent un concours de beauté annuel pour élire Miss Diego Garcia. Pour les membres des forces armées des États-Unis, les 6000 bases américaines qu’on retrouve disséminées sur la planète constituent ce qu’ils appellent l’« empreinte » de l’Amérique, et ils désignent Diego Garcia comme étant l’« Empreinte de la liberté ».

Au coeur de la base Empreinte de la liberté gît un centre de détention et d’interrogation que les militaires de l’endroit appellent le Camp Justice. Son existence avait été révélée par le député écossais Alex Salmon puis confirmé par le général américain Barry McCaffrey et le secrétaire aux Affaires Étrangères britanniques David Millibrand. Quant à Donald Rumsfeld, l’architecte de la solution finale aux problèmes soulevés par la présence des indigènes sur l’île et grand planificateur de la guerre iraquienne, il avoue que les États-Unis possèdent à l’extérieur de leur territoire des camps de « reddition extraordinaire » où l’on garde secrètement des « détenus fantômes » pour qu’ils soient interrogés.

En 2002, pendant la phase préparatoire ayant précédé l’invasion de l’Iraq, le gouvernement américain s’est servi du USS Bataan pour amener un prisonnier du nom d’Ibn al-Sheik al-Libi sur Diego Garcia. D’après le groupe londonien de défense des droits de l’Homme Reprieve, al-Libi a été torturé jusqu’à ce qu’il « admette » que Sadam Hussein possédait des armes de destruction massive et collaborait avec al-Qaïda, deux affirmations fausses qui ont servi de prétextes à Rumsfeld et George W. Bush pour déclencher leurs guerres du pétrole. D’après une enquête du Conseil de l’Europe, le « Camp Justice » à Diego Garcia est un important centre d’interrogation destiné aux « prisonniers politiques particulièrement importants ».

L’État de droit

L’histoire tragique de Diego Garcia découle logiquement d’un monde occidental devenu fou et militarisé à outrance, dans lequel les riches et les puissants bouleversent les paysages et subjuguent les peuples les moins capables de leur opposer une résistance. Mais le peuple chagossien, bien que privé de ses terres, ne s’est pas avoué vaincu et il a décidé de contre-attaquer.

En 2003, des représentants chagossiens ont intenté une action en justice aux États-Unis contre Rumsfeld et d’autres personnages ayant joué un rôle de premier plan dans la prise de l’archipel des Chagos; on trouvait parmi ceux-ci le vice-président des É.-U. Dick Cheney, l’ambassadrice américaine Anne Armstrong, Lawrence Eagleburger, et Halliburton, la firme qu’ils avaient administrée et qui détenait le contrat pour construire la base. Les défendeurs faisaient face à des accusations d’enlèvement, de génocide, de torture. Ils étaient en outre accusés d’avoir fait subir des traitements dégradant à des victimes innocentes. La Cour suprême des États-Unis a toutefois refusé d’entendre la cause. Pour leur part, les médias américains n’ont pratiquement pas parlé de l’affaire.

Le peuple chagossien a cependant eu plus de succès en Grande-Bretagne, car trois jugements de la Haute Cour lui ont donné raison contre le gouvernement de Sa Majesté. D’après le tribunal, les expulsions étaient illégales. En outre les juges ont affirmé que le droit de vivre dans un foyer national faisait partie des « libertés fondamentales » telles que définies par les lois britanniques et internationales. Bien que les gouvernements de Tony Blair et de Gordon Brown aient par la suite fait appel de ces décisions, la cause est maintenant entendue devant la Chambre des Lords de Grande-Bretagne, dont on attend la réponse dans le courant d’octobre.

Un comité dirigé par le Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme à Genève a statué en juillet 2008 que la G.-B. « devrait s’assurer que les insulaires des Chagos puissent exercer leur droit au retour sur leurs territoires [et] qu’elle devrait faire enquête concernant des allégations de transport secret de prisonniers par avion au-dessus de son territoire ».

Les autorités britanniques ont procédé à l’arrestation de Jon Castle et de Peter Bouquet dans la lagune de Diego Garcia, en plus d’avoir saisi leur bateau, le Musichana. Martini Gotje, un autre ancien militant de Greenpeace qui s’était illustré dans les années soixante-dix à bord du Fri et du Rainbow Warrior, deux navires au service de la paix, fait régulièrement le point sur la situation du peuple des Chagos à partir de son site Web The People’s Navy. En outre, la Chagos Support Association du R.-U. publie régulièrement des mises à jour du dossier juridique. Enfin, le département d’anthropologie sociale et culturelle de l’université libre d’Amsterdam a inauguré le 21 août une conférence intitulée Le Sort des Chagossiens.

Le destin tragique du peuple chagossien fait ressortir les faux-fuyants de la civilisation industrielle. En effet, quoique les dirigeants des pays riches proclament l’importance de la liberté et de la démocratie, la plupart des sociétés paysannes et des milieux naturels restent continuellement confrontés aux assauts néfastes de l’industrie. Des sociétés indigènes de l’Inde, d’Afrique, de Chine, du Tibet, du Canada, des É.U., du Brésil d’Argentine ou d’ailleurs dans l’hémisphère occidental vivaient paisiblement dans leurs forêts, leurs prairies ou leurs îles. Au nom du progrès, on les a arrachées à leur mode de vie durable pour les parquer dans des bidonvilles misérables. La détérioration du milieu par le complexe militaro-industriel demeure éternellement liée à l’assaut mené à l’encontre des peuples les plus pauvres de la Terre.

- Rex Weyler