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Aussi loin que les archives remontent, on n’avait jamais vu de bateaux réaliser la circumnavigation du pôle Nord. Pourtant c’est arrivé l’été dernier. Pour un observateur distrait, cette possibilité nouvelle pourrait sembler une bonne chose : un entrepreneur écologique pourrait peut-être en profiter pour aménager des stations balnéaires aux Svalbard, ces îles « finlandaises ». Mais nous le savons très bien, la fusion de la banquise a son revers...
L’année 2009 pourrait être pour l’humanité une date charnière, le point de non-retour, le moment où la société va choisir entre prendre le taureau par les cornes en s’attaquant aux problèmes liés au changements climatiques ou balayer la question sous le tapis. La Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques, prévue en décembre à Copenhague, pourrait s’avérer pour l’humanité l’ultime occasion de prévenir une catastrophe mondiale. Déjà, une partie du chaos sera inévitable.
Cherchant des situations similaires dans l’histoire, une question m’est venue à l’esprit : Quand le premier habitant de l’île de Paques s’est-il demandé si c’était vraiment une si bonne idée d’abattre tous les arbres afin de pouvoir faire rouler les statues et de les tourner vers la mer? Une génération avant qu’ils se soient exterminés eux-mêmes?
D’après les nouvelles qui nous parviennent depuis un an sur le réchauffement planétaire, les répercussions engendrées par les émissions d’origine humaine des gaz à effet de serre sont d’un tout autre ordre de magnitude qu’auparavant. Ce qui frappe dans les changements, c’est l’échelle des impacts observés.
Les données qui émergent ont troublé à ce point les experts du climat que ceux-ci doutent que la publication de leurs résultats puisse documenter à temps les impacts qui se produisent sous leurs yeux, c’est pourquoi ils ont programmé un sommet d’urgence à Copenhague en mars et dont le but est de souligner aux gouvernements de la planète combien il est urgent d’agir dans le dossier climatique.
Des sonnettes d’alarme avaient d’ailleurs retenti l’été dernier à l’université d’Exeter, au R.-U., lorsque le climatologue Kevin Anderson avait soumis, dans le cadre d’une conférence sur le climat, des données prouvant que le processus de Kyoto avait eu un effet net nul, les émissions de gaz à effet de serre ayant augmenté au-delà de ce que les scénarios les plus sombres avaient prévu. À titre d’exemple, le rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), avait prévu que la glace de mer dans l’Arctique allait « disparaître presque complètement d’ici la fin du 21e siècle ». Or les données récentes suggèrent que la glace aura disparu d’ici 2015, un siècle avant les prévisions antérieures.
En 1992, année où les délégués rédigèrent la première ébauche de l’entente de Kyoto, les émissions nettes de CO2 augmentaient à un rythme annuel de 0,9 %. Le rythme actuel d’accroissement net des émissions a plus que triplé par rapport à 1992. La montée fulgurante des émissions de gaz carbonique est attribuable à la combustion des carburants fossiles en Europe et en Amérique du Nord, à la prolifération des centrales thermiques au charbon de la Chine, et à la vigueur de la croissance industrielle dans les pays en développement, le recul des forêts ayant pour effet d’envenimer le problème. Anderson et d’autres experts présents à la conférence avaient conclu que vouloir limiter le réchauffement sous le seuil des 2˚ C comme il avait été prévu auparavant était « un combat perdu ».
Pour sa part, l’ancien chef du GIEC, Bob Watson, prévient que le monde devrait se préparer à faire face à une augmentation de 4˚ C au moins, un réchauffement qui aura pour effet d’engendrer des sécheresses, des pénuries alimentaires, l’élévation des mers, et davantage de déboisement. Résultats : l’extinction de nombreuses espèces et des millions de personnes déplacées. Selon lui, nous sommes confrontés à la pire éventualité prévue suivant le pire des scénarios.
De son côté, Nicholas Stern avait soumis en 2006 au gouvernement du R.-U. un rapport sur les changements climatiques que les sceptiques du climat avaient promptement écarté du revers de la main. Aux yeux de Stern, ce rapport semble désormais trop prudent. « J’ai, dit-il, gravement sous-estimé... les dommages et les risques liés aux changements climatiques ». La fonte des glaciers himalayens et andins a réduit le débit des rivières et la quantité d’eau potable dont peuvent disposer des milliards d’habitants. L’insuffisance des ressources hydriques affecte l’agriculture en Chine, au Pérou, en Afrique orientale et dans le sud-est des É.-U. Le nouveau secrétaire à l’Énergie des États-Unis, le physicien Steven Chu, a confié à un auditoire américain en février que « Nous sommes sur une voie qui me fait peur ».
L’écologue Christopher Field, de l’Université Stanford, conclut en disant que « Nous entrevoyons présentement un avenir climatique qui va au-delà de tout ce que nous avions anticipé en nous fiant aux simulations des modèles climatiques qui nous paraissaient vraisemblables ».
L’hôte du sommet climatique d’urgence tenu au début de mars 2009, Katherine Richardson, de l’université de Copenhague, a affirmé : « Il ne s’agit pas ici d’une conférence scientifique ordinaire. Il s’agit d’une tentative délibérée d’influencer les politiques des gouvernements. » Les scientifiques ont eu l’occasion de présenter de nouvelles données « dérangeantes » illustrant le rythme d’augmentation du réchauffement mondial.
En décembre, les délégations du monde entier seront présentes à Copenhague afin de remplacer le Protocole de Kyoto, une entente critiquée de toutes parts et qui s’est avérée inefficace. Pour l’humanité, il pourrait s’agir de la dernière chance de prévenir l’apparition d’un réchauffement planétaire incontrôlable et d’empêcher que la planète Terre ne subisse le même sort que l’île de Pâques.
Jim Hansen, chercheur à la NASA, prévient qu’à force de temporiser, de nier l’évidence et de censurer les conclusions des recherches climatologiques, on a fini par amener l’humanité à un point de non retour où tout bascule, au-delà duquel la boucle naturelle de rétroaction du climat s’efface pour laisser la place à un réchauffement et à une élévation des mers débridés qu’on ne sait plus comment enrayer. Les mécanismes de rétroaction sont déjà bien connus de la science :
L’albédo désigne le pouvoir réfléchissant des surfaces : l’eau et la neige réfléchissent de 35 à 85 % de la lumière solaire. Les étendues de terre ou d’eau liquide laissées après la fusion des glaces sont plus foncées que ces dernières, c’est pourquoi elles absorbent plus de chaleur. L’eau ne réfléchit que 6 % environ de la lumière solaire, et elle absorbe le reste sous forme de chaleur, ce qui a pour effet d’échauffer l’atmosphère et de faire fondre plus de glace.
D’un bout à l’autre de la partie septentrionale du Canada, de l'Alaska, de la Sibérie et de la Finlande, le sol soi-disant gelé en permanence appelé pergélisol fond en libérant du méthane, un gaz qui retient 25 fois plus la chaleur dans l’atmosphère que le CO2. Un groupe de recherche russo-américain, l’International Siberian Shelf Study, a signalé que des « cheminées de méthane » situées sous la mer laissent échapper des bulles de méthane, les concentrations du gaz dans l'atmosphère étant 100 fois supérieures aux niveaux ambiants normaux.
Katey Walter, chercheuse à l’université d’Alaska, a obtenu des flammes de sept mètres de haut en mettant le feu aux émanations qui s’échappent à la surface de la toundra. Le pergélisol fond dorénavant à cinq mètres sous la surface; le méthane qu’il renferme représente une masse de carbone équivalente à plus de deux mille milliards de tonnes métriques (la formule du méthane est CH4). Une fois dans l’atmosphère, ce méthane aura pour effet de réchauffer la planète, de faire fondre plus de glace et de pergélisol, et de faire fondre plus de méthane encore, en un cercle vicieux.
Le déboisement est la cause d’approximativement 20 pour cent des gaz à effet de serre d’origine anthropique qui s’ajoutent à l’atmosphère. Par ailleurs, plus de la moitié des forêts qui pouvaient être exploitées ont déjà disparu, et nous perdons à peu près 13 millions d’hectares de forêt par année. Pour comble, la hausse des températures favorise la pullulation et la migration des insectes xylophages qui s’en prennent aux forêts boréales, de sorte que celles-ci séquestrent moins de carbone; l’augmentation des températures qui en résulte est néfaste à ce type de forêt.
Les mers absorbent les quantités excessives de gaz carbonique qui aboutissent dans l’atmosphère, mais cette absorption produit de l’acide carbonique mortel pour les récifs coralliens, les mollusques et les crustacés. Le réchauffement des océans les rend moins capables de dissoudre l’oxygène, ce qui fait surgir des zones mortes à la surface de l’eau en plus de perturber les chaînes alimentaires. Et puisque les organismes morts libèrent du gaz carbonique, les mers absorbent moins de CO2 que ce qu’avaient prévu les modèles climatiques.
Les incendies. L’élévation des températures favorise l’apparition des incendies qui ravagent l’Australie et d’autres points du globe. Ces feux libèrent à la fois de la chaleur et du gaz carbonique ce qui accentue le réchauffement en plus d’accroître les risques d’incendie.
Au fur et à mesure que les glaces polaires fondent, des rivières parviennent à se frayer un chemin à travers la calotte glaciaire en profitant des crevasses, et des trous apparaissent dans la glace. Les cavités ainsi ouvertes exposent les glaces profondes à de l’air et de l’eau moins froids, c’est pourquoi la fusion de la calotte se produit plus vite que les modèles du GIEC l’avait prévu.
Si jamais ces boucles de rétroaction atteignaient un certain seuil (si cela n’est pas déjà fait), le réchauffement deviendrait hors de contrôle et nous ne pourrions plus faire quoi que ce soit pour l’empêcher.
Dans l'Ouest canadien où j'habite, la diminution de la couverture de neige a pour effet de réduire le débit annuel des rivières. Par exemple, le débit de la rivière Cowichan dans l'île de Vancouver est devenu si faible cette année que les saumons ne sont pas parvenus à remonter son cours. Des habitants désespérés ont même eu recours à des camions pour transporter les saumons jusqu'en amont; en ce faisant ils ont donc brûlé du carburant et émis plus de gaz carbonique. On dira que cet étrange transport de poissons n'a pas beaucoup aggravé le réchauffement climatique, pourtant il illustre très bien le dilemme auquel l'humanité est confrontée. Nous brûlons davantage de carburants fossiles pour essayer de « résoudre » les difficultés que soulève notre consommation excessive de carburants fossiles.
Dans une publication de la NOAA (Administration nationale des océans et de l'atmosphère) des É.-U., Susan Solomon explique que l'environnement demeurerait perturbé même si nous arrivions à maîtriser maintenant les émissions. « Nous avons l'habitude de croire que les problèmes de pollution sont quelque chose que nous pouvons régler. Nous n'avons par exemple qu'à réduire nos émissions polluantes et le problème du smog disparaît bientôt... De la même manière, le public croit volontiers que le climat retournera à la normale d'ici un siècle ou deux à la condition de ne plus émettre autant de dioxyde de carbone. Ce que nous sommes en train de prouver ici c'est ...que des changements irréversibles vont persister pendant plus de mille ans. »
Puisque le réchauffement climatique est plus prononcé à mesure qu'on s'approche des pôles, la fusion des calottes glaciaires du Groenland et de l'Antarctique ouest s'accélère. Katherine Richardson pense d'ailleurs que le rapport 2007 du GIEC a manqué de mordant dans son traitement de la montée du niveau des mers.
La fusion complète des calottes glaciaires et des autres glaces de la planète ferait monter de 60 à 70 mètres le niveau des mers. La civilisation s'en trouverait ravagée, des espèces seraient condamnées à disparaître. La montée des eaux entraînerait la création de milliers d' « Atlantides » qui prendraient la place des récifs coralliens morts, et sur lesquelles la vie marine pourrait recommencer. Ce scénario forcerait nos descendants à remettre la civilisation sur ses rails, à cultiver plus en hauteur sous des températures plus élevées et sur des sols appauvris.
La conférence climatique qui se tiendra à Copenhague en décembre prochain pourrait être notre dernière chance d'éviter ce scénario catastrophe et de tirer notre épingle du jeu. Il n'en reste pas moins que les experts ne parlent plus d'une augmentation du niveau de la mer en centimètres, ils prévoient désormais une élévation de 4 à 7 mètres au cours du présent siècle, c'est à dire durant la vie de nos enfants et petits-enfants. Une élévation de 7 mètres suffirait à inonder Shanghai, Bangkok, Miami, Decca, Trieste, Venise, Mombassa, Lincolnshire, Bruges, Rotterdam, Amsterdam, Brème, Gdansk et mille autres villes côtières.
Pendant ce temps, des sceptiques » du climat grassement payés profitent des incertitudes inhérentes à la science pour maintenir en vie le courant négationniste qui nie l'existence des changements climatiques. Il y a une dizaine d'années, ces faiseurs d'image niaient l'existence même du réchauffement planétaire; puis ils ont blâmé les taches solaires. Maintenant que nous savons que les émissions anthropiques de gaz carbonique et l'anéantissement des forêts ont provoqué le récent réchauffement, nous entendons les négationnistes prétendre qu'après tout l’augmentation des températures planétaires pourrait être « bénéfique » à certaines régions.
Un rapport du PIRC (Public Interest Research Center) ayant mis à jour des données portant sur la fusion polaire suggère qu'à force de saboter les efforts de réduction des gaz à effet de serre et de se traîner les pieds, les gouvernements ont fini par ne laisser à l'humanité qu'une seule option : suivre un régime particulièrement sévère de réduction de la consommation énergétique allant bien au-delà de tout ce qu'on avait envisagé jusqu'ici. Nos actions ne seront pertinentes que si elles s'exercent à une échelle comparable à celle des changements climatiques. Nous devons diminuer immédiatement d'au moins 60 % nos émissions issues des carburants fossiles avant d'espérer voir les concentrations atmosphériques en CO2 cesser d'augmenter. Or dans toute l'histoire de l'humanité nous n'avons jamais assisté à une diminution de ces concentrations.
Même si nous parvenons à effectuer ces réductions, l'énergie thermique emmagasinée dans les océans va continuer de réchauffer l'atmosphère des décennies durant. Le CO2 va perdurer dans l'atmosphère pendant mille ans ou davantage, et il pourrait s'écouler des milliers d'années supplémentaires avant que le climat planétaire ressemble à celui sous lequel l'humanité a évolué, un climat ponctué d'épisodes modérés de réchauffements et de refroidissements.
La rencontre de Copenhague en 2009 devra être plus fructueuse que les deux décennies durant lesquelles les négociateurs du Protocole de Kyoto ont échangé des poignées de mains enthousiastes. Si nous échouons, nous n'auront pas été plus malins que les bactéries prisonnières de leur boîte de Pétri, que les rennes confinés sur la petite île Saint-Mathieu, ou les anciens habitants de l'île de Paques. Si nous échouons, alors nous abandonnerons la Terre comme l'ont fait ces anciens sculpteurs de statues sur leur île paradisiaque: en laissant derrière nous des monuments érigés à notre ignorance et dont le regard fixera éternellement la montée des eaux.
- Rex Weyler