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Les Forêts : puits de carbone efficaces ou bombes à retardement?

Le déboisement accélère le réchauffement planétaire. Or une élévation progressive des températures terrestres a elle-même pour effet de tuer les arbres et d’endommager les forêts. Les arbres morts libérant une quantité importante de gaz carbonique dans l’atmosphère entrainent une augmentation des températures terrestres moyennes.

Ce cycle de l’effondrement forestier constitue un cycle de rétroaction; il s’agit d’un cercle vicieux qui stimulera considérablement le réchauffement climatique de la planète durant des siècles, modifiant les cycles biologiques qu’on retrouve sur la Terre, et marquant le début d’une transformation radicale de la civilisation humaine.

La coupe forestière, l’étalement de l’écoumène et la mise en place de cultures telles que le soja et l’huile de palme engendrent la disparition d’environ 13 millions d’hectares de forêt dans le monde par année. Ce qui subsiste de ces forêts sera dans bien des cas calciné sur place. Les arbres finiront aussi très souvent par mourir; quelques-uns connaîtront une croissance, mais une croissance extrêmement lente en raison du réchauffement planétaire. La forêt devient alors beaucoup moins productive; les arbres ayant moins besoin d’absorber de CO2 émettent davantage de carbone.

Sécheresse, chaleur et incendies

La sécheresse et la chaleur vulnérabilisent les forêts face aux insectes phytophages et aux incendies. David Gilbert, du Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation d’Australie, s’apprête à faire paraître cette année une étude qui prouvera qu’un climat plus chaud, non seulement accroîtrait la mortalité forestière, mais nuirait aussi au développement de la biomasse des forêts.

Des scolytes, par exemple, ont ravagé la forêt boréale des États-Unis, de la Russie et du Canada. Demeurant moi-même dans l’Ouest canadien, j’ai eu conscience des effets du réchauffement climatique à travers le ravage de plus de neuf millions d’hectares de pinèdes par des coléoptères, qui profitent de ces températures plus élevées que la moyenne. Évidemment, plus les arbres sont secs, plus les forêts deviennent vulnérables quant aux incendies. D’incontrôlables feux libèrent parfois le carbone que la forêt tenait séquestré depuis des siècles; c’est d’ailleurs ce qui est en train de se passer dans le sud de l’Australie depuis quelques années. Le nombre d’incendies surgissant partout à travers la planète est en forte croissance; ils représentent dorénavant le tiers du carbone atmosphérique émis par les combustibles fossiles.

Les modèles climatiques antérieurs prévoyaient que les forêts et les océans seraient capables d’absorber la quasi-totalité du gaz carbonique engendré par l’humanité. Contrairement à ces prévisions, les données récemment obtenues prouvent que les océans et les forêts sont beaucoup moins efficaces que ce qu’on croyait. Le réchauffement climatique et l’accumulation d’acide carbonique dans l’eau depuis 1981 ont grandement affaibli cette capacité que possèdent les mers de fixer le gaz carbonique. Des recherches publiées cette année nous indiquent que, suite au réchauffement climatique de la planète, les forêts absorbent moins de carbone en raison du déboisement industriel. [et de la mort des forêts.]

La déforestation est déjà coupable de la production de 20 % du réchauffement planétaire. Tout aussi inquiétant : certaines forêts boréales cessent peu à peu d’être des puits de carbone pour devenir des sources de gaz carbonique. Selon le professeur J. Michael Waddington de l’Université McMaster au Canada : « Nous espérions auparavant que les forêts séquestreraient le carbone, mais elles font désormais plutôt penser à des bombes à retardement dont le carbone va un jour s’échapper. »

Biocarburants et soja

Les experts du climat soulignent la nécessité de sauvegarder les forêts tropicales, qui constituent les puits de carbone les plus efficaces qui soient. Malheureusement, l’industrie forestière fait disparaître chaque jour une partie de la forêt tropicale, la remplaçant par d’immenses territoires consacrés aux cultures de soja, ou encore aux cultures destinées aux biocarburants ou à la production d’huile de palme. Pour Peter Frumhoff, chef du programme Climat de l’Union of Concerned Scientists, remplacer les forêts tropicales par des plantations destinées aux biocarburants équivaut à « isoler votre maison pour l’hiver en laissant vos fenêtres ouvertes. »

Au Brésil, la superficie des terres agricoles consacrée à la culture du soja double tous les cinq ans. En Argentine, j’ai vu des bouteurs évoluer comme des divisions blindées allemandes, ils aplanissaient et brûlaient la forêt au rythme d’approximativement 200 000 hectares par année. Dans les années quatre-vingt-dix, la production indonésienne d’huile de palme a triplé, pour encore tripler la décennie suivante. Dans tous les cas, on massacre la forêt, des espèces disparaissent et des collectivités indigènes forestières sont contraintes d’élire domicile dans des bidonvilles, tout cela pour fournir assez d’aliments destinés au bétail et fournir des denrées alimentaires ainsi que du biocarburant aux consommateurs aisés des pays industrialisés.

Holly Gibbs, du Wood’s Institute for the Environment de l’Université Stanford, a analysé des images satellite dans le but de suivre à la trace le déboisement ainsi que la progression des changements climatiques. Ses données nous indiquent que de 1980 à 2000, plus de 80 % des terres agricoles récemment conquises proviennent des forêts pluviales, la plupart du temps intactes, « contrairement à ce que certains apôtres des biocarburants ont prétendu. »

Il s’agit là d’une dérive particulièrement inquiétante, soutient madame Gibbs. « Faire rouler nos voitures avec des biocarburants, c’est faire brûler les forêts pluviales pour remplir nos réservoirs à essence. » Elle ajoute qu’une catastrophe environnementale « est imminente si on n’instaure pas des politiques énergétiques plus réfléchies qui tiendront compte de leurs répercussions sur les forêts tropicales. » Celles-ci et leurs sols contiennent plus de 340 milliards de tonnes de carbone, ce qui équivaut aux émissions mondiales de dioxyde de carbone produites sur une période de quarante ans, par la combustion de carburants fossiles.

Points de basculement

Lors de leur réunion à Copenhague en mars dernier, les climatologues les plus éminents du monde ont exercé des pressions sur les gouvernements afin que ces derniers prennent des mesures énergiques en décembre 2009 dans le cadre du remplacement du traité de Kyoto sur le climat. Les scientifiques présents à la réunion ont souligné que le réchauffement planétaire et la fonte des glaces se produisent à une cadence plus rapide que celle entrevue par les scénarios les plus extrêmes. Les experts du climat sont très inquiets; ils craignent que le recul des forêts ainsi que la déforestation exacerbe cette tendance et conduisent à un réchauffement planétaire incontrôlable.

Les climatologues nous prévenaient autrefois quant à l’importance de limiter l’augmentation des températures mondiales moyennes à 2 °C afin d’éviter l’apparition de cycles de rétroaction insurmontables. Désillusionnés, ils nous confirment qu’il n’y a plus aucun espoir en ce sens, le climat mondial moyen de la Terre s’étant déjà réchauffé de 0,75 °C, nous devrions atteindre, selon eux le seuil de 2 °C d’ici 2050. D’après Chris Jones, du Hadley Centre d’Exeter, au Royaume-Uni, un pareil accroissement risquerait d’entraîner une diminution de 20 à 40 % de la forêt pluviale amazonienne.

Cette rencontre de Copenhague, affirme Chris Jones, pourrait être la dernière occasion qu’aura l’humanité de se comporter de manière responsable face aux changements climatiques. Il poursuit, la civilisation est à deux doigts de la plus grande catastrophe naturelle de notre histoire : un réchauffement planétaire hors de contrôle.

En outre, la recherche a démontré que les répercussions des changements climatiques se manifestent de façon non linéaire. Une fois le seuil de 2 °C franchi, nous n’assisterons pas à une détérioration constante et régulière de l’écosystème, avec un dessèchement des rameaux, une diminution de la biodiversité, et une fusion du pergélisol accompagnée d’une libération de CO2 et de méthane, mais plutôt à un virage extrême marqué par l’accélération spectaculaire de ces phénomènes. Une élévation de 5 °C des températures déclencherait définitivement l’effondrement de l’écosystème et rendrait les conditions de vie inhabitables pour la civilisation humaine telle que nous la connaissons actuellement.

Selon une étude scientifique récente, cette réaction non linéaire proviendrait d’une interaction entre trois éléments, correspondant à des points de basculement. Lorsque le basculement d’un des éléments survient, par exemple, la mortalité massive des forêts ou une dangereuse libération du méthane, il entraine d’autres facteurs critiques au-delà de leurs points de basculement.

De plus, réunis dans la capitale du Danemark, les experts ont révélé que l’assèchement des tourbières complique la situation. Elle augmente la respiration, oxyde la tourbe et produit de la chaleur, entrainant une libération plus élevée de CO2 produisant ainsi un nouveau point de basculement critique, enclenchant dangereusement un autre cycle de rétroaction.

Vue aérienne de la forêt amazonienne pendant la saison des brûlages effectués pour les plantations de soja ou l’élevage des bovins.

Vue aérienne de la forêt amazonienne pendant la saison des brûlages effectués pour les plantations de soja ou l’élevage des bovins.

Fragmentation

Après avoir assisté aux rencontres de Copenhague, Janet Cotter, de l’Unité scientifique de Greenpeace à l’Université d’Exeter, en a conclu que les modèles climatiques ne permettent pas encore de faire des liens satisfaisants entre le déboisement d’origine anthropique et la mortalité forestière causée par les incendies, la chaleur et la sécheresse. Les chercheurs s’efforcent d’ailleurs présentement d’incorporer ces variables à leurs modèles afin de formuler des prévisions éclairées. Rappelons-nous que les prévisions antérieures se sont avérées trop prudentes, la cadence des changements climatiques ayant été nettement sous-estimée.

Certains experts en foresterie considéraient comme inutile de conserver des forêts destinées à disparaître suite aux changements climatiques. D’après leur conception, il vaudrait peut-être mieux concentrer les efforts sur la protection des forêts résilientes capables de supporter les modifications climatiques uniquement.

Cotter affirme que « la communauté des experts de la forêt subit encore la domination des forestiers plutôt que des écologistes, et la thèse voulant qu’il ne faille pas protéger les forêts de certaines régions révèlent peut-être le parti pris de ceux qui veulent y pratiquer des coupes. » L’étude scientifique des écosystèmes forestiers nous indique que la fragmentation provoquée par les coupes rend les forêts plus vulnérables à la sécheresse. Cotter continue, « en maintenant les écosystèmes forestiers en bonne santé, sans se soucier d’un éventuel déclin dû au réchauffement, on les rend moins vulnérables. C’est pourquoi on a contesté l’analyse voulant qu’il faille abandonner certaines forêts. »

Une publication tirée des actes de l’Académie nationale des sciences des États-Unis (Malhi, et. al. 2009) se penche sur la probabilité que la forêt amazonienne dépérisse pour faire place à une prairie. Cette dramatique éventualité est évitable si l’on prévient le déboisement et les incendies qui y sont liés.

Les auteurs du rapport « Le dessèchement des forêts d’Amazonie orientale au cours du 21e siècle oriental n’a rien d’inévitable, mais il demeure tout à fait possible » nous informe que « tout comme l’activité humaine et la propagation accrue des incendies pourraient jouer un rôle de premier plan dans l’effondrement de la résilience forestière et le dessèchement des rameaux des arbres, une intervention directe destinée à maintenir les superficies boisées et à limiter la propagation des incendies offre la possibilité de maintenir la résilience de la forêt et d’éviter atteindre tout point de basculement. […] Procéder ainsi pourrait suffire à garder l’Est amazonien loin d’un éventuel point de basculement, au-delà duquel le maintien d’une grande forêt pluviale ne saurait durer longtemps. »

L’étude conclut en constatant que « non seulement le maintien du couvert forestier constituerait-il une stratégie d’atténuation des changements climatiques, de développement régional et de conservation de la diversité biologique, mais il s’agirait aussi d’une éventuelle stratégie d’adaptation » puisque le climat de l’Amazonie aura inévitablement tendance à changer.

Le moment décisif est arrivé

Nous sommes actuellement coincés dans un cercle vicieux. Les forêts constituent d’immenses puits de carbone. Cependant, l’anéantissement de nos forêts a pour effet de libérer ce carbone, et donc d’accroître le réchauffement planétaire, ce qui conduit au dessèchement des forêts. Le déboisement amplifie les changements climatiques; en fragmentant la forêt, il la rend plus sèche donc plus vulnérable aux incendies provoquée par la sécheresse. Le plus grand danger réside dans l’apparition de modifications climatiques devenues incontrôlables, dont les conséquences représentent une réduction de la biodiversité et des services indispensables rendus par la biosphère.

Un économiste de la Deutsche Bank, Pavan Sukhdev, a publié, l’automne dernier, une étude portant sur les écosystèmes dans laquelle il expliquait comment la déforestation réduit la valeur du capital naturel de la Terre (séquestration du carbone, biodiversité, filtration de l’eau, etc.) d’un montant allant jusqu’à 5 billions de dollars américains. Cela signifie une perte annuelle de cinq mille milliards, en regard des 1 500 milliards en papier-monnaie qu’a engloutis la récente débâcle financière mondiale.

Le Sommet climatique onusien de décembre devra absolument faire de la protection des forêts primaires intactes sa priorité. La rencontre de Copenhague pourrait être la dernière chance qu’aura l’humanité d’aborder sérieusement les changements climatiques. La civilisation est à deux doigts de la plus grande catastrophe naturelle de l’Histoire : le réchauffement incontrôlable de la planète. Dix-sept années d’ébauche de projets, de conférences, d’atermoiements et de poignées de main suivant l’adoption du Protocole de Kyoto n’ont même pas permis de réduire d’un iota les émissions de GES. Nonobstant quelques succès notables remportés en Europe, l’humanité dans son ensemble n’a même pas encore réduit le rythme de croissance des émissions ou celui de la destruction des forêts. Nous ne pouvons plus nous payer le luxe d’échouer ou de nier davantage la réalité des changements climatiques.

Il est déjà trop tard pour éviter une partie du chaos qu’a engendré notre consommation irresponsable des richesses faisant partie des systèmes biophysiques de la Terre. Nous pouvons éviter la catastrophe absolue, mais seulement si nous agissons avec un sérieux absolu. Nous devrons dorénavant prendre nos décisions en faisant preuve de sagesse et de courage. Nous devons agir ensemble immédiatement pour radicalement réduire nos émissions de carbone. Pour ce faire, nous devons préserver chaque centimètre carré des forêts de notre planète.

- Rex Weyler

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