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Les économistes du futur finiront par comprendre le rôle capital de l'écologie dans l’économie

En 2009, des voix vont s'élever de toutes parts pour réclamer des solutions aux maux qui affligent l'économie. On cherchera avec énergie ce que Alan Greenspan, l'ex-président de la Réserve fédérale américaine, maintenant tombé en disgrâce à cause de la crise économique, a appelé la « faille » dans le raisonnement des économistes. La plupart de ces derniers ne sauront pas comment s'y prendre pour remettre l’économie sur ses rails.

Les propositions de sauvetage financier, les projets de réglementation et les programmes somptueux de dépenses gouvernementales ont tous en commun un vice fatal : elles ne supposent aucune limite physique ou biologique à la croissance des sociétés humaines. La plupart des économistes se cramponnent à une vision désuète datant du 18e siècle selon laquelle une « main invisible et divine » transforme, dit-on, l'intérêt égoïste des particuliers en un bien-être généralisé, une utopie.

Certes, quelques-uns parviennent à s'enrichir, mais ce n’est pas le cas des personnes dociles : elles héritent d'une Terre marquée par l'esclavage des enfants, les ateliers de misère; un monde où des millions d'affamés s'efforcent de survivre, où l'on trouve des tas de déchets toxiques, des fleuves empoisonnés, des aquifères épuisés, des forêts en voie de disparition, des réserves d'énergie en voie d'épuisement, des sommets montagneux arasés, des glaciers qui reculent et une atmosphère surchauffée comme un flambé.

Pendant ce temps, une sous-culture formée de scientifiques et d'économistes à l'esprit rigoureux travaille à libérer la science économique du bourbier dans lequel elle est empêtrée depuis le 18e siècle en réconciliant le projet humain avec les lois de la physique, de la biologie et de l'écologie. 

Le moment est venu pour eux de s'affirmer sur la place publique. L'année 2009 va marquer le début d’une authentique renaissance de la science économique qui va finir par évincer l'assemblage disparate de rationalisations tenant lie de justification à la cupidité. La nouvelle manière écologique de comptabiliser les coûts a pour noms  « équilibre dynamique », « état stationnaire » ou « économie biophysique ».  

Qu'en est-il de la technologie?

Les économistes de formation classique ont tendance à ne pas accorder à la nature toute la place qui lui revient; ils supposent à tort, et cela dénote de leur part une vanité certaine, qu'il est possible de faire progresser indéfiniment l'économie sans avoir à se soucier vraiment d'un manque éventuel de matériaux, d'énergie, ou de la présence croissante de la pollution. Ce manque persistant d'humilité devant la nature a des conséquences tragiques. L'économie biophysique, au contraire, reconnaît que la nature n'offre pas d'exemples de croissance illimitée.

Pour sa part, Albert Bartlett, professeur émérite de physique à l'université du Colorado, exhorte les économistes à se familiariser avec les lois de la nature. Si les choses immatérielles que sont la créativité, les rêves et l'amour sont susceptibles de connaître une expansion infinie, il n'en est pas de même pour les matériaux et l'énergie qui, dans le monde réel, demeurent assujettis aux exigences de la themodynamique et de la biologie. « La croissance démographique ou l'augmentation du rythme de la croissance n'ont rien de durable. Certes, une croissance habilement pensée vaut mieux qu'une croissance bêtement irrationnelle, dit Bartlett, mais les deux types de croissance ont pour effet de détruire le milieu.»

Mais la technologie pourrait-elle régler tous les problèmes? Certains économistes s'imaginent que les puces d'ordinateur ou la nanotechnologie vont nous permettre d'échapper aux lois de la nature, mais l'histoire nous enseigne que chaque progrès technique a eu pour effet d'accroître la consommation d'énergie et des ressources, et non l'inverse. Vous souvenez-vous que l'informatisation était supposée permettre d'économiser le papier? Cela ne s'est jamais produit. L'utilisation croissante de l'ordinateur a eu pour effet de faire passer la consommation de papier de 50 millions de tonnes par année en 1950 à 250 millions de tonnes maintenant. Durant cette période, nous avons perdu 600 millions d'hectares de forêts.

Il ne faudrait d'ailleurs pas penser qu'Internet est un royaume éthéré où les idées s'échangent « gratuitement ». La fabrication des ordinateurs exige du cuivre, du silicium, du pétrole, des produits chimiques toxiques; l'utilisation des réseaux de serveurs demande d'énormes quantités d'énergie; et une fois mis au rebut, les gadgets électroniques s'empilent, formant des montagnes de déchets. Dans tous les pays industrialisés, la consommation d'énergie et de matériaux est à la hausse et non l'inverse. On ne doit pas confondre technologie et énergie. En fait la technologie coûte de l'énergie.

La pensée de Malthus mérite un nouvel examen

Dans les années soixante-dix, Herman Daly, alors économiste à la Banque mondiale, avait publié un ouvrage intitulé Steady-State Economics dont le but était d'esquisser l'avenir de l’économie écologique, ou éconologie. Daly avait alors établi une distinction entre la « croissance » durable, qui est impossible, et le « développement durable », lequel est naturel. « La biosphère représente un grand système qui englobe l'économie humaine, celle-ci n'étant qu'un sous-système de cette biosphère, affirme Daly. Nous pouvons nous développer qualitativement, mais nous ne saurions croître en allant au-delà des limites imposés par la biosphère. »

Une commission du R.-U. présidée par Sir Nicolas Stern a qualifié le réchauffement planétaire de « la plus grande défaillance du marché jamais vue ». De son côté, Pavan Sukhdev, économiste à la Deutschbank, estime que la destruction des forêts fait disparaître chaque année 2,5 billions $ en « capital naturel ». Par ailleurs, Mark Anielski, un économiste d'Edmonton, considère que les « services écologiques » rendus par la forêt boréale du Canada (capture du carbone, et filtration de l'eau) valent annuellement environ 93 millions $. Il revient à deux économistes du 19e siècle, Thomas Malthus et John Stuart Mill, d'avoir introduit l’idée d'économie écologique. Ils avaient mis en garde leurs contemporains contre le risque de voir un jour l'expansion des sociétés humaines dépasser la capacité limite  de la nature. Les industriels se sont moqués de Malthus et ils ont ignoré Mill pendant deux siècles, mais l’analyse des faits suggère actuellement que la découverte du pétrole n'a fait que retarder les conséquences de l'expansion démographique.

Nombreux sont les économistes qui reconnaissent maintenant que Malthus et Mill avaient raison pour l’essentiel. Par exemple, les économistes ayant rédigé en 2008 un rapport pour Goldman-Sachs concernant les pénuries des produits de consommation courante affirmaient que « la situation présente semble s'expliquer dans une certaine mesure par une analyse économique malthusienne ». En mai 2008,  un conseiller en investissements publics, James Dines, a affirmé à New York lors d'une conférence sur l'investissement que les pénuries en aliments et en carburants sont « la conséquence d'une limite planétaire de type malthusien ».

Selon Anita M. Burke, anciennement conseillère en développement durable pour la pétrolière Shell et Hydro C.-B., « Les limites à la croissance sont bien réelles. Nous devons adopter de nouvelles stratégies d'adaptation qui nous permettront d'établir de nouveaux liens avec nos semblables et la planète. Les solutions que propose la science économique classique, pour qui la croissance est une obsession, sont illusoires et ne fonctionnent pas. Une théorie économique reconnaissant les limites imposées par les lois naturelles devra les remplacer.    

L’Économie biophysique

Selon Charles A. Hall de la State University de New York « L’énergie utilisée dans l’ensemble des activités économiques de notre pays...permet d’évaluer de manière indirecte le travail réellement accompli ». Dans les années quatre-vingt, Hall et quelques autres chercheurs avaient émis l’hypothèse selon laquelle « À la longue, la valeur du Dow Jones doit finir par refléter assez fidèlement la valeur du travail réellement effectué ». 

Vingt ans après la formulation de cette hypothèse, l’examen d’un siècle de données sur les marchés et l’énergie confirme qu’à chaque fois que l’indice Dow Jones enregistre un pic supérieur à la consommation américaine d’énergie, il s’effondre, comme ce fut le cas lors du krach de 1929, dans les années soixante-dix, avec la bulle point-com, et maintenant avec la débâcle immobilière.

La production mondiale de pétrole a atteint un plateau en 2005. Quant au prix de « l’or noir », il a bondi de 35$ le baril en 2004 à 147$ en 2008. Cette augmentation s’est traduite par un coût annuel de 3 500 milliards de dollars que l’humanité doit désormais acquitter. « Cette flambée des prix a réduit les revenus discrétionnaires » précise Hall.  Un effet domino s’en est suivi, dit-il : « La réduction a conduit à une contraction de la demande globale, surtout en ce qui a trait aux hypothèques de banlieue ». Une opinion que partage Jeff Rubin, économiste en chef à CIBC Marchés mondiaux : « Les chocs pétroliers engendrent des récessions mondiales ».

Par ailleurs, les rédacteurs d’une publication bien connue des milieux de Wall Street, The Corporate Examiner, s’apprêtent à faire paraître dans le courant de l’année une édition spéciale sur la « fin de la science économique dogmatique », comportant un article de Hall et de ses collègues. Hall a organisé en octobre dernier la première Conférence sur l’économie biophysique à Syracuse, dans l’État de New York; il s’apprête en outre à faire paraître un livre en 2009. « Puisque la science économique étudie la production ou le transfert de biens et de services nécessitant une dépense d’énergie, il s’agit d’une science biophysique, pas d’une science sociale » soutient-il.

Robert Costanza, directeur du Gund Institute for Ecological Economics à l’université du Vermont, va lancer deux périodiques cette année : une anthologie universitaire dont la parution sera annuelle, The Year in Ecological Economics, et un magazine bimestriel, Solutions. On y trouvera des articles techniques ou de vulgarisation concernant l’écologie et l’économique. Selon la rédactrice Ida Kubiszewski « Si nous voulons recoller les morceaux de notre système économique, nous devons réaliser que les problèmes environnementaux et sociaux grandissants auxquels nous sommes confrontés sont de nature systémique. Les articles de Solutions vont privilégier une approche systémique holistique ». Le comité de rédaction regroupe des pionniers de l’économie écologique, dont Herman Daly, Ernest Collenbach et Bill Rees de Vancouver, ce dernier ayant mis au point l’analyse par « empreinte écologique » à l’université de la Colombie-Britannique. Selon les calculs de Rees, ce que l’homme prend dans la biosphère « excède déjà de 30 % ce qu’elle peut fournir, ce qu’il consomme dépasse son pouvoir de régénération. Nous devons prendre en compte l’environnement, poursuit-il, réduire la consommation totale puis nous attaquer à la question de la distribution équitable des richesses ».

« La consommation est en train de nous tuer » affirme Peter Dauvergne, conseiller en développement durable à université de la
C.-B. du livre The Shadows of Consumption. « La mondialisation inégale des coûts de consommation est en voie de placer les écosystèmes et les milliards de personnes qui les habitent dans des situations dangereuses ».

Il sera possible d’instaurer le développement « durable » à une condition : L’humanité devra effectuer un changement de paradigme radical, aussi profond que la transition qu’a réalisée Copernic au seizième siècle en montrant que la Terre n’est pas située au centre de l’univers. Alors que Copernic nous a montré que nous ne sommes pas au centre du cosmos, l’écologie nous enseigne que l’humanité n’occupe pas une position centrale par rapport à la biosphère. Imitant en quelque sorte les acolytes du pape qui refusaient de regarder dans la lunette astronomique de Galilée, certains économistes refusent d’observer à travers leur fenêtre ce qui permet à l’humanité de durer : la photosynthèse, les matières précieuses, et l’énergie concentrée. Comme l’a formulé en des termes imagés l’écologiste David Abram « Tôt ou tard la civilisation technicienne devra se soumettre à l’invitation de la gravité et se repositionner...en respectant les rythmes qu’une Terre-plus-qu’humaine lui imposera.

Au 21e siècle l’activité humaine atteint désormais une dimension planétaire. Il nous faut apprendre à mesurer la place que nous occupons dans le grand livre de la nature. Ces calculs, nous pouvons les réaliser grâce à l’économie biophysique. Ce changement de paradigme semble inévitable. Il en résultera une nouvelle culture biophysique.

- Rex Weyler