
Vous êtes ici :
Mais cette époque est révolue. Il n'existe plus d'immenses réservoirs de ressources à exploiter. D'ailleurs, ce n'est pas à cause de leur génie que les pharaons parvinrent à amasser des fortunes colossales; leur succès provenait plutôt de leur facilité à duper leurs semblables. De nos jours, les vendeurs d'actions malhonnêtes n'agissent pas différemment en concoctant des prêts avec de l'argent imaginaire ou en misant sur les espoirs fallacieux que comportent les transactions effectuées avec du papier commercial adossé à des actifs, autrement dit en misant sur le marché volatile des « produits dérivés ». Quand on y songe, on s'aperçoit finalement que la prospérité découle en fait de la nature et des systèmes, de l'énergie et des matières qu'elle met en jeu.
Les marchés vont continuer de se redresser et de s'effondrer, les arnaqueurs vont continuer de refiler leurs papiers commerciaux et de remplir leurs coffrets de sûreté, mais au bout du compte, on doit réaliser que l'argent ne peut se substituer à la terre et à l'eau. Le produit national brut ne saurait tenir lieu de succédané au bien-être véritable.
Pendant l’automne 2008 les marchés ont dégringolé, et nombreux sont ceux qui se sont tordu les mains de désespoir. Il existe sous ces manifestations superficielles des phénomènes plus profonds, de nature écologique, qui se sont manifestés sourdement, tels des volcans profonds qui se réveillent, pour nous prévenir que la situation est urgente et qu’on ne saurait « ridiculiser la nature ».
« Nous abusons de l’environnement parce que nous le considérons comme une marchandise ordinaire dont nous pouvons disposer à notre guise écrivait l'écologiste Aldo Leopold il y a plus de cinquante ans. Mais lorsque nous serons en mesure de comprendre que nous faisons partie intégrante de la communauté biotique, nous pourrons commencer à l’utiliser avec amour et respect. »
Ces mises en garde qu'ont formulées les écologistes, les économistes les ont ignorées, voire ridiculisées. Résultat: la planète est désormais confrontée à une pénurie de terres fertiles en raison de l'érosion, de la salinisation, de la contamination, de la désertification et du gonflement de la population. Lennart Bage, le président du Fonds international de développement agricole de l'ONU, a déclaré l'été dernier que « Posséder des terres fertiles bien arrosées est devenu un enjeu stratégique. » En fait il en a toujours été ainsi, et pas seulement pour les humains, mais pour toutes les créatures vivantes.
La république iranienne a acheté plus d'un million de tonnes de blé auprès des É.-U. cette année, ce qu'elle n'avait pas fait depuis 1980. Le gouvernement iranien ne viendrait pas mendier auprès de son ennemi déclaré s'il pouvait faire autrement. Iraniens, Saoudiens et autres peuples du Proche-Orient riches en pétrole dépendent du marché mondial de l'agriculture pour s'approvisionner en céréales. Les Émirats arabes unis, par exemple, achètent des terres agricoles au Soudan et au Kazakhstan. La Corée du Sud cherche à se procurer des terres en Mongolie, en Chine et en Asie du Sud-est. Quant a la Libye, elle loue des exploitations agricoles en Ukraine.
Avec l'interruption des livraisons en provenance d'Ukraine, à peine trois grands exportateurs de céréales demeurent, soit l'Amérique du Nord, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Cependant, ces exportateurs internationaux dépendent entièrement des engrais et des combustibles fossiles. Or le phosphore, le principal constituant des fertilisants, est devenu rare et sa production décline, sans compter que l'ère des carburants bon marché tire à sa fin.
La mondialisation est littéralement en train de tomber en panne sèche. Les géologues présents à la conférence de l'Association pour l'étude du pic pétrolier (ASPO) ayant eu lieu en Californie en septembre dernier, ont confirmé que la production mondiale de pétrole avait cessé de croître et va inévitablement amorcer son déclin au cours de la prochaine décennie.
Une étude du ministère américain de l'Énergie (le Rapport Hirsch) datant de 2005, l'année du plafonnement de la production mondiale, formulait cette mise en garde : la société va avoir besoin d'une période de vingt ans pour mettre en place un nouveau plan énergétique optimal. Mais il est déjà trop tard pour réagir de manière modérée en appliquant un plan de ce genre, et cette incapacité à agir à temps résulte directement du refus des lobbyistes et des économistes qui exaltent la « croissance éternelle » tout en obscurcissant ou en niant la réalité qui s'offre sous leurs yeux.
La théorie économique classique a prétendu que les ressources sont pratiquement infinies, que le capital et le travail suffisent entièrement à créer de la richesse ». Mais le tarissement des puits de pétrole souligne le caractère prétentieux de cette croyance dont les conséquences sont tragiques. L'année dernière, la production pétrolière a baissé dans huit des douze principaux pays producteurs de pétrole. Tous les principaux champs pétrolifères de la planète sont en déclin, et le nombre de découvertes d'importance mondiale a atteint un sommet il y a quarante ans.
Pendant ce temps, les partisans enthousiastes de l'expansion économique s'attendent à ce que l'humanité double son parc automobile au cours de la prochaine décennie en le faisant passer d'un à deux milliards de véhicules, ce qui suppose la construction d’une quantité encore plus considérable de routes à travers les terres arables destinées à l'agriculture.
Certes, de nouvelles installations éoliennes et solaires vont permettre d'atténuer dans une certaine mesure la contraction énergétique qui s'en vient, mais elles ne permettront pas de remplacer les carburants liquides à bon marché. Les biocarburants, à condition d'être produits à partir de déchets agricoles, vont se révéler utiles à l'échelon local, mais leur impact au niveau international va demeurer insignifiant. Quant à l'éthanol-maïs, son emploi freine la production d'aliments; de plus, il ne permettra pas de remplacer le pétrole à bon marché, loin de là. Les projets de production de biocarburants à partir de cellulose et d'algues ne sont même pas capables d'engendrer de l'énergie nette, donc ils ne sont économiques à aucun prix.
La découverte de nouveaux gisements de pétrole et la mise au point de technologies de récupération plus efficaces ne suffiront pas à compenser à temps le déclin des champs pétrolifères classiques. Certes, des promoteurs de l'industrie pétrolière ont récemment proclamé que « 90 milliards de barils d'or noir » avaient été découverts dans l'Arctique. Ces lobbyistes ont toutefois omis de préciser que ce pétrole (en admettant qu'on arrive à en confirmer l'existence et à l'extraire) ne représente que trois années de consommation mondiale.
La façon la moins chère et la meilleure de se procurer de l'énergie consiste à la conserver. La seule solution écologique au défi de la fin de l’ère des carburants liquides bon marché est d'en brûler moins. L'expert en questions énergétiques Randy Udall, auteur de l'ébauche du Renewable Energy Mtigation Program du Colorado, lequel programme vise à diminuer l'utilisation des carburants fossiles en favorisant les énergies renouvelables, a confié aux participants de la Conférence ASPO que les compagnies productrices d’énergie n'ont que faire de la conservation. Elles vont au contraire chercher à fabriquer des carburants liquides à partir du charbon et à faire fondre du bitume à des températures artificiellement élevées dans le cadre de projets d'exploitation des sables et de schistes bitumineux dont l'efficacité est médiocre.
La période historique que nous traversons, Udall l'a qualifiée de « Grand feu de joie ». Nous consumons un million de tonnes de combustibles fossiles chaque heure ce qui a pour effet d'envoyer tous les jours 80 millions de tonnes de CO2 dans l'atmosphère. Le moment est venu de présenter la troisième fissure dans la mince façade des acharnés de la croissance à tout prix.
D'après le Global Carbon Project, les émissions de gaz carbonique ont augmenté de 2,9 % l'année dernière, au-delà des prévisions, ce qui a « engendré un forçage climatique plus important et plus hâtif que prévu ». Tous les rassemblements internationaux, les festivals d’échange des droits d’émission de carbone et les poignées échangées pour célébrer l'accord de Kyoto n'ont pas permis de réduire les émissions de gaz carbonique ni même de stabiliser le rythme de croissance de ces émissions.
Pendant ce temps, Orjan Gustafsson, un chercheur de l'université de Stockholm oeuvrant dans le cadre de l'International Siberian Shelf Study, un projet parrainé par l'Académie des sciences de Russie et l'Union géophysique américaine, faisait état de données probantes indiquant que des millions de tonnes de méthane à l'état gazeux (dont le potentiel de réchauffement planétaire est de 25 fois supérieur à celui du CO2) s'échappent dorénavant de la couche située sous les fonds marins arctiques et se diluent ensuite dans l'atmosphère. On se souviendra que le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) avait mentionné que le pergélisol profond risquait de commencer à dégeler. Il semble que la mise en garde de l'organisme soit en train de se matérialiser.
Des experts à bord du navire recherche russe Jacob Smirnitskyi ont constaté la présence de bulles de méthane se dirigeant vers la surface, avec pour conséquences que les concentrations de méthane mesurées dans l'atmosphère étaient cent fois supérieures aux niveaux ambiants normaux. Des expéditions antérieures avaient été organisées dans la région depuis 2003, mais aucune n'avait décelé de telles concentrations de méthane à l'état libre. Les données récentes font état d'émanations si intenses que le méthane, incapable de se dissoudre dans l'eau de mer, remonte jusqu'à la surface de l'océan en faisant des bulles. On a mesuré des dégagements gazeux semblables en Sibérie orientale et dans la mer des Laptev; en tout, ce sont des millions de tonnes de méthane gazeux qui s'échappent du pergélisol en cours de dégel situé sous la mer.
Ces rejets de méthane représentent d'énormes exhalaisons issues d'hydrocarbures anciens sans doute capturés durant le Paléozoïque ancien, une ère chaude pendant laquelle les amphibiens, dont les ancêtres vivaient dans la mer, ont rejoint les continents. Le carbone s'était échappé une fois auparavant, pendant l'effondrement écologique du Permien il y a 225 millions d'années, ce qui avait mené au pic thermique du Mésozoïque. Au cours des cent millions d’années qui se sont écoulées depuis maintenant, ce carbone s’est fait capturer à nouveau sous forme de méthane. Les climatologues préviennent que la libération de cette importante réserve de carbone ancien pourrait provoquer un réchauffement planétaire incontrôlé : les technologies humaines s’avérant complètement impuissantes à séquestrer les gaz efficacement afin d’en contrer les effets dévastateurs.
Cette libération imprévue du méthane dans l’atmosphère, caractéristique de l’ère du grand feu de joie dans laquelle nous vivons, représente un impondérable dont les coûts n’apparaissent pas au bilan des entreprises. Bien que les petits prodiges de la spéculation soient parfaitement capables de faire disparaître les créances douteuses de leurs bilans financiers, ils n’arriveront jamais à imposer leurs règles de fonctionnement à la nature parce qu’elles vont à l’encontre de ses lois.
Malgré le recours à des mesures exceptionnelles de sauvetage financier, qui ne sont d’ailleurs que des pis-aller, l’économie va continuer d’évoluer de manière impulsive et irrégulière en subissant ces effondrements qui nous sont familiers. Il en sera ainsi jusqu’à ce que l’humanité parvienne à vivre en harmonie avec la nature en atteignant un équilibre écologique réel, ce qui suppose non pas une économie en expansion constante, mais une économie stable en équilibre avec le milieu naturel. Pour cela, l’humanité devra finalement comprendre que l’écologie constitue le fondement de l’aventure humaine. Dans un système physique, les cultures constituées d’organismes vivants ne disposent que de deux options : vivre en homéostasie ou s’effondrer.
Les générations à venir auront parfaitement le droit de répudier l’ère du « grand feu de joie », et de la considérer comme une période marquée par l’ignorance et des excès déraisonnables. Mais je veux m’assurer que les générations montantes comprennent ceci : Nombreux auront été ceux de ma génération qui ne vous auront jamais trahis. Nous aurons gardé les yeux ouverts en témoignant de la vérité, nous aurons fait de notre mieux pour mettre en garde la civilisation contre sa myopie, sa tendance à s’agiter et à ne rien faire d’efficace.
J’ai l’occasion de m’adresser à de nombreux jeunes gens qui se disent terrifiés ou choqués par l’état actuel du monde, ses dépenses extravagantes, son gaspillage, la destruction insensée des écosystèmes. J’avais réagi de la même façon étant enfant en apprenant que les armes atomiques étaient assez puissantes pour volatiliser la surface de la planète. Lorsque nous sommes petits, nos familles, nos instituteurs nous tiennent à l’abri de certaines vérités déstabilisantes. Celui qui fait la sourde oreille aux avertissements en refusant de tenir compte de certaines vérités dérangeantes sur l’état du monde se cantonne dans la naïveté et l’ignorance; un jour, s'il comprend enfin l’ampleur du problème environnemental, il risquera fort de se sentir traumatisé et scandalisé.
La meilleure façon de ne jamais connaître de désillusions consiste dès le départ à ne pas se faire d’illusions.
Ce n’est pas avec un tour de passe-passe que nous pourrons réintégrer la place que nous occupions sur cette Terre. Désormais, la survie de l’humanité va consister aussi bien à faire preuve de résilience durant la phase des changements qu’à découvrir des « solutions » capables de nous protéger des scénarios insupportables qui se profileront à l’horizon. Notre résilience va entre autres exiger que nous redécouvrions la possibilité de mener des vies plus riches en signification bien qu’en recourant à des moyens plus limités. Nous devrons réapprendre à apprécier une qualité de vie qui n’a pas de prix, une qualité de vie dont on ne peut comprendre la richesse qu’en en faisant l’expérience.
La société peut changer, et en fait elle le doit. Ne soyez pas déprimés pour autant. Renseignez-vous et soyez actifs.