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Survivre malgré les ravages infligés à la Terre


Si l’on considère la communauté planétaire dans son ensemble, on s’aperçoit qu’elle se comporte souvent comme une famille dysfonctionnelle. Il y a continuellement des chicanes, les puissants abusent des faibles, et nos soi-disant dirigeants agissent comme des drogués ne voulant pas renoncer à des habitudes destructrices ayant pour effet d’anéantir notre maison, la Terre. Et comme dans toute relation abusive, les puissants font en sorte que protester devienne tabou, et ils vilipendent ceux qui protestent ouvertement en les faisant passer pour des fous.


Dix millions de personnes parmi nos frères humains meurent de faim chaque année. Des enfants travaillent comme des esclaves dans des usines où ils se flétrissent, occupés à fabriquer des babioles pour les nantis. Pour couronner cette horrible injustice, on saccage chaque jour la seule véritable source de richesse : la Terre elle-même. On subit la perte de sols fertiles, on libère des quantités excessives de CO2 dans l’atmosphère, on éparpille des toxines dans l’environnement, on transforme les pâturages en déserts et l’on crée sur la mer des îles faites de rebuts en plastique.

L’anomie du système semble trop souvent resurgir de manière de plus en plus évidente, mais ceux qui nous gouvernent et les capitaines d’industrie font peu de cas de ces dysfonctions, ils promettent de « changer », de devenir les défenseurs d’un développement « plus durable », comme le parent alcoolique promet de s’amender, mais sans jamais donner suite à sa promesse. Par exemple, des génies de la mise en marché se livrent à une mascarade écologique en faisant croire aux consommateurs que les produits qu’ils avaient l’habitude de vendre sont désormais sains pour l’environnement : il leur suffit d’imprimer des images de la planète sur les bouteilles de détergent en plastique pour calmer les appréhensions des clients. Les voix autorisées à vanter le statu quo nous assurent que tout va bien. Au fur et à mesure que les fleuves meurent, asséchés, et que les espèces disparaissent, certains membres du genre humain assistent au drame en éprouvant de l’horreur, tandis que d’autres nient la réalité des faits.

Psychologie écologique


Dans le monde d’aujourd’hui, les personnes dont les sens n’ont pas été endormis ressentent un traumatisme psychique à la vue des abus de l’Homme sur la nature. Elles dénoncent bruyamment la situation et s’efforcent de corriger ce qui ne fonctionne pas. Cependant, certaines personnes risquent de ne pas se rendre compte qu’elles sont affectées par les mauvais traitements infligés à la nature, il se peut qu’elles ignorent ce qui fait défaut dans leur existence, et qu’elles travaillent dans un milieu technique 50 semaines par année. Certaines d’entre elles s’évadent ensuite dans la nature où elles se sentent vivre à nouveau, du moins pendant deux semaines.

On peut retracer l’origine des névroses, si fréquentes dans les pays industrialisés, dans le faussé qui s’est creusé entre les individus et la nature. Les merveilles et les commodités de la société technologique ne constituent qu’un mince vernis recouvrant notre nature profonde. Les humains sont restés des créatures animales biophysiques apparentées aux fourmis et aux ratons laveurs. Il y a plusieurs milliers d’années, certains primates ingénieux parvinrent à dominer toutes les autres espèces : en s’assurant la maîtrise du feu et en fabriquant des outils, ils étendirent leur emprise hégémonique à toute la Terre. En fait, les instincts, désirs et réactions fondamentaux de l’être humain demeurent le reflet d’un long processus évolutif.

Malgré les idées vaniteuses qui dominent en ce moment, Homo sapiens conserve à ce jour les modèles de comportement qu’il a acquis au cours de 50 millions d’années d’évolution comme primate, de 5 millions d’années comme hominidé, et de 500 000 années depuis qu’il appartient à une culture caractérisée par le transport et la maîtrise du feu, la fabrication d’outils, la chasse et la cueillette. Pendant cette longue genèse, l’humanité s’est développée en fonction des commodités et des contraintes d’écosystèmes alors intacts qui lui fournissaient les aliments nécessaires en plus de lui offrir des leçons indispensables à sa survie, un sentiment d’émerveillement devant la nature, et un foyer où habiter. Qu’il en soit conscient ou non, l’homme ressent un choc important en voyant son foyer anéanti sous les coups de boutoir d’un développement industriel exacerbé.

En plus d’être exigeante au plan physique, la vie primitive se caractérisait par un style de vie modeste, ce qui ne signifie pas qu’elle était dénuée d’avantages. En outre, cette vie façonnait notre nature. L’homme primitif, comme tous les animaux, parvenait à maturité dans des collectivités stables dotées d’un approvisionnement alimentaire relativement constant. Pendant des milliers d’années, la famille demeura intacte, les enfants grandirent en regardant leurs parents travailler au sein de la nature (considérée comme l’ultime ancêtre) qui les entourait, et ils s’instruisaient au contact de la nature sauvage et de toutes les espèces vivantes.

Ces commodités naturelles ont permis à l’humanité de se développer durant 99,99 % de son histoire. Puis, il y a de cela à peine quelques milliers d’années, l’apparition d’une agriculture éloignée des villes, la venue de métiers spécialisés et l’avènement d’une nouvelle sorte d’individus rusés, les courtiers de change, ont permis à quelques membres de l’espèce humaine de s’établir progressivement dans des espaces urbanisés. Depuis quelques siècles, la civilisation industrielle a élargi l’écart qui la séparait de la nature en divisant les familles, en anéantissant les collectivités locales, en produisant des personnes qui s’accrochent aux rares emplois disponibles, et dont les récompenses consistent en des aliments et des divertissements rappelant le « pain et les jeux » accordés à la plèbe par les empereurs romains.

En dépit de nos manières civilisées, la psyché humaine demeure attachée à ses origines primitives. C’est pourquoi en voyant les excès auxquels la Terre est soumise, l’anéantissement de la nature vierge, l’éradication de plusieurs espèces et la dépréciation de la Terre, l’homme éprouve un traumatisme considérable.

L’aptitude à sentir


Kathy McMahon est une psychologue clinicienne dont le site web Peak Oil Blues (les blues du pic pétrolier mondial) relate des cas de traumatismes dus à la détérioration de l’environnement. D’après elle, « nous vivons dans une culture malade. Plutôt que de marginaliser ceux qui réclament bruyamment des réformes, nous devrions considérer comme normale l’extériorisation de la douleur. Manifester et exprimer ses préoccupations sont des moyens normaux de faire face aux pertes subies et au chagrin. »

McMahon croit que nous étudions les mauvaises personnes : celles que la guerre, la violence et la destruction des milieux naturels ont traumatisées. « Nous devrions nous pencher sur ceux qui n’éprouvent pas ces symptômes, ces personnes soi-disant “normales” qui n’ont pas laissé ces horribles expériences miner leur vie de tous les jours. Quel genre de personne est-elle capable de rester insensible aux atteintes à la nature? Nous devrions étudier les cas soi-disant normaux, c’est-à-dire ceux qui n’éprouvent pas ou ne peuvent éprouver un sentiment de perte, et aussi ceux qui ne savent pas pourquoi ils boivent à l’excès ou se droguent, ce sont eux, les cas vraiment pathétiques. »

Dans son livre intitulé Off the Map (à l’autre bout du monde) et dans ses essais, dont l’un a pour titre Recovery from Western Civilisation, la psychologue Chellis Glendinning dépeint le « traumatisme » qu’entraîne le fait de devoir vivre dans une société industrielle où la technologie et la mondialisation ne parviennent pas à fournir les commodités essentielles que la nature et la communauté apportaient autrefois. Cette privation crée un vide que l’individu cherche à combler par la consommation, les drogues ou la mode, dit-elle. L’accoutumance aux drogues, la colère ou l’apathie sont des « manières désespérées de s’en tirer », le sujet s’efforçant de paraître « normal » en se conformant aux normes d’une culture malade.

Il y a un quart de siècle, Paul Shepard, ce pionnier de l’écologie, avait traité de l’aliénation par rapport à la nature dans des livres dont Nature and Madness. L’auteur avançait l’idée que la croissance du citoyen moderne était déficiente, cette insuffisance ayant mené la société à détruire son habitat. Les ancêtres de l’humanité étaient, pensait-il, très différents de ceux d’aujourd’hui, parce qu’ils entretenaient avec dame nature une saine relation de réciprocité : les enfants en bas âge pouvaient toujours compter sur la présence de leurs mères, les pères jouaient des rôles que les enfants comprenaient, des créatures non humaines évoluaient dans un milieu vierge, et l’initiation des adolescents à la condition d’adulte résultait d’un choix délibéré.

Mais comme l’explique Shepard, les cultures industrialisées actuelles sont très différentes. Elles ont abandonné la nature et divisé les familles, ce qui a eu pour effet d’arrêter la croissance des personnes. Des adultes manquant de maturité, dit Shepard, éprouvent un sentiment de dualité infantile entre eux-mêmes et la nature. Ils craignent le monde organique et cherchent à réaliser leurs fantasmes infantiles en cultivant la ferveur patriotique, en adhérant au fondamentalisme ou en recherchant un statut social plus élevé. Comme Glendinning et McMahon, Shepard perçoit dans les traitements psychothérapiques lourds, la consommation de substances intoxicantes et le besoin de s’évader souvent de la réalité sont les symptômes d’une « enfance bâclée ».

« S’il existe une société plus terrifiante que celle décrite dans le roman de Golding Sa Majesté des mouches, où des enfants font la loi, soutient Shepard dans Nature and Madness, alors il s’agit d’une société dirigée par des adultes dont la mentalité est restée enfantine. »

Les facilitateurs


Typiquement, les drogués de l’industrialisme et ceux qui malmènent la Terre nient leurs faits et gestes, promettent de s’amender et récompensent les facilitateurs adultes, ceux qu’on a convaincus de se taire en les intimidant ou qu’on a incités à joindre les tenants du statu quo en leur accordant une partie des récompenses du pouvoir.

McMahon pense qu’accepter « comme si c’était normal » les destructions infligées à l’environnement ou au contraire nier leur existence ou même en soutenir le déroulement, « ne constitue pas que de la bêtise mal inspirée, c’est aussi le signe que l’appât du gain entre en jeu. La plupart des citoyens participent intimement au mensonge ou en dépendent, dit-elle. Chose aberrante, on arrive à faire un paquet d’argent en épuisant et en endommageant la biosphère. »

Les apôtres du statu quo parviennent à résister aux changements en ridiculisant ceux qui tirent la sonnette d’alarme. « C’est ainsi que les médias stéréotypent les gens qui se préoccupent des enjeux écologiques, dit McMahon. Ils les affublent d’étiquettes malveillantes, ils les traitent de “carborexiques”, de “pessimistes ou de prophètes de malheur”, ils inventent une maladie mentale bidon dont seraient affectées les personnes que rendent craintives les mauvais traitements infligés à la Terre. »

Jay S. Bybee et John C. Yoo, deux avocats ayant travaillé sous la présidence de Bush, ont rédigé une justification de la torture. Ce sont des cas typiques de facilitateurs. Pour leurs contributions, Bybee a été nommé juge à vie à la cour fédérale et Yoo a obtenu une chaire d’enseignement à l’Université de la Californie. Lorsque l’association américaine de psychiatrie s’est prononcée publiquement contre la torture, l’association américaine de psychologie a « décidé » de s’opposer à cette prise de position. Pour récompenser les psychologues, l’armée américaine leur a accordé des bourses et des contrats dont n’ont pu bénéficier les psychiatres au parler franc.

Le projet de loi américain Waxman-Markey illustre comment un drogué est capable de simuler une amélioration sans modifier ses habitudes. Le projet de loi que vient juste d’entériner la Chambre des représentants offre aux pollueurs importants la possibilité d’obtenir des permis de polluer, et il comporte en outre des échappatoires qui aideront les pollueurs à ne pas vraiment réduire leurs émissions. Bien que les scientifiques estiment maintenant que l’humanité devrait réduire ses émissions de 50 à 80 pour cent par rapport aux niveaux de 1990 pour éviter une catastrophe climatique, la loi adoptée suggère des réductions de 4 pour cent. Cela n’a pas empêché le New York Times de saluer le projet de loi comme étant « la loi la plus ambitieuse en matière d’énergie et de réchauffement planétaire à n’avoir jamais été débattu devant le Congrès », une affirmation véridique qui masque la faillite et la superficialité du faux-semblant.

Al Gore a salué l’adoption du projet de loi, qui lui semble être « une étape cruciale ». Pour sa part, le physicien et climatologue Joseph Romm s’interroge : « mes connaissances en climatologie m’incitent à faire preuve de réalisme et à exiger des mesures beaucoup plus musclées que celles du projet de loi Waxman-Markey; mes connaissances des réalités politiques m’incitent au contraire à recommander avec réalisme l’adoption d’un projet de loi pourtant inadéquat. Comment puis-je concilier ces deux points de vue apparemment contradictoires? La réponse est simple : il n’y a présentement pas d’alternative à la loi Waxman-Markey. Selon moi, si on entérine le projet de loi Waxman-Markey, il y aura alors de 10 à 20 chances sur cent d’éviter un désastre. »

Accepterait-on que ses enfants aient une chance sur dix d’échapper à la catastrophe? Romm, Gore et les journalistes du New York Times sont des gens intelligents, peut-être croient-ils que cette mince chance est la seule qui puisse actuellement être obtenue pour la famille humaine. Chose certaine, ils sont aussi profondément engagés dans la défense du statu quo. Comme la femme violentée invente des excuses pour son mari alcoolique, ils paraissent effrayés à l’idée de rompre avec la structure du pouvoir actuellement dominante.

Concrètement, la nouvelle loi va avoir pour effet de torpiller les efforts de ceux qui, lors de la conférence de Copenhague sur le climat prévue pour décembre 2009, chercheront à lutter efficacement contre le réchauffement planétaire. Dix chances sur cent d’éviter une catastrophe? Il n’y a guère là de quoi réconforter nos enfants.

Al Gore, par exemple, est le président du fonds de capital de risque Generation Investment Management, en compagnie de David Blood et d’autres anciens de Goldmann-Sachs, l’entreprise qui a orchestré la récente bulle des produits hypothécaires dérivés toxiques et toutes les grandes arnaques dites « pump and dump » d’Amérique depuis 1920. Ils sont en position de faire beaucoup d’argent à partir des échanges de crédits de carbone, la future grande bulle du marché boursier. Cette société va-t-elle être bonne à quelque chose? Peut-être bien. Va-t-elle sauver la planète? Probablement pas. Leur entreprise va rendre une poignée de gens riches encore plus riches et stimuler la consommation. Là où je veux en venir, c’est que ces facilitateurs sont intimement liés à la structure du pouvoir pour qui le maintien du statu quo est important, et au système économique actuel responsable de la consommation débridée dont les excès dépassent la capacité limite de la Terre. Ces individus vont protéger ceux qui malmènent la planète. Leur appui au projet de loi édulcoré de Waxman et Markey, qui est favorable à la grande entreprise et nie la réalité de l’urgence environnementale, souligne la loyauté dont ils font preuve envers les détenteurs du pouvoir.

Rétablissement


Chellis Glendinning a écrit : « le but ultime du processus de rétablissement consiste à retrouver notre place au sein de la nature... à sentir à nouveau, à renaître à la vie, à émerger du fracas assourdissant des machines et de se libérer d’une vision du monde mécaniste. » De son côté, Paul Shepard a trouvé de quoi rêver dans le fait que « Sous le vernis de la civilisation se cache non pas un barbare et un animal, mais un être humain sachant ce qui est juste et nécessaire pour devenir pleinement humain. »

Pour Shepard, le rétablissement passe par la redécouverte de l’humain dans sa « plénitude et ce qu’il a d’authentiquement naturel. » Il soutient que la reconstruction d’adultes sains va exiger que les enfants soient élevés dans un milieu paisible, un environnement riche et non humain. Une jeune personne en santé doit s’occuper de tâches convenant à son âge, utiliser des outils simples et apprendre « la discipline inculquée par l’histoire naturelle ». Finalement, les adolescents doivent saisir la « signification métaphorique » des phénomènes naturels et passer par « l’initiation rituelle et les stades ultérieurs du mentorat adulte. »

L’humanité emprunte actuellement un chemin qui mène à son anéantissement, c’est pourquoi une intervention est nécessaire. Comme l’a si bien écrit Jiddu Krishnemurti dans les années soixante-dix : « Le fait d’être bien adapté à une société profondément malade ne signifie pas qu’on soit en santé. »

- Rex Weyler -