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Que le prix du caviar explose peut sembler sans grande importance, mais les choses se compliquent lorsqu’il s’agit des matières premières, dont les prix s’envolent en raison de leur rareté croissante au niveau mondial : Le pétrole, le gaz naturel, le cuivre, le zinc, l’eau ou le bois dur de qualité deviennent de plus en plus rares sur les marchés internationaux. La civilisation industrielle a déjà épuisé les ressources d’excellente qualité les plus faciles à exploiter. Les stocks d’esturgeons arriveront peut-être à se reconstituer si on les laisse tranquille, mais le cuivre et le pétrole n'arriveront évidemment pas à se reproduire!
Alors que l’humanité fouille les derniers recoins de la planète en quête de ressources, nous entrons dans une nouvelle période historique au cours de laquelle les prix de certains produits de consommation indispensables ne sont plus fixés par l’offre et la demande selon les mécanismes traditionnels du marché, mais plutôt par les coûts d’accès aux ressources.
En avril dernier, 500 canards migrateurs ont trouvé la mort après s'être posés dans un bassin de résidus contenant des sables bitumineux appartenant à Syncrude Canada. Après s'être déclaré « très peiné » de ce qui était arrivé, le PDG de Syncrude, Tom Katinas, s'est empressé d'interdire aux médias l'accès au site, puis il fit parvenir la note de service suivante aux employés qu’il dirige : « Il est de notre devoir de veiller à ce que les intérêts primordiaux de notre entreprise continuent soient maintenus. » En clair cela signifie que l’important pour son entreprise, c’est de maintenir sa rentabilité, les canards venant très loin derrière dans l’échelle des priorités de la firme.
Il n'y a pas longtemps on vantait les qualités extraordinaires des sables bitumineux du Canada, capables, disait-on de résoudre la crise pétrolière mondiale. Cependant, leur croissante semble aujourd’hui anémique. Par exemple, Shell Canada a dû revoir ses coûts de production à la hausse : ils sont passés de 7,3 milliards CAN$ à 11 milliards CAN$, soit une brutale augmentation de 50 %. Puis il y a un mois le géologue Clement Bowman, à l'emploi de la Pétrolière Esso Impériale du Canada, a réclamé du gouvernement du Canada des investissements de plusieurs milliards de dollars afin de pallier « les immenses inconvénients liés à l'exploitation de la ressource », notamment la présence d'émissions de dioxyde de carbone, le détournement des eaux, la nécessité de construire une centrale nucléaire pour faire bouillir les boues, sans oublier la mortalité chez les canards et l'anéantissement de l'écosystème de la prairie. Bowman a souligné que si ces enjeux environnementaux n'étaient pas résolus « l'exploitation des sables bitumineux va presque aller dans le mur », c’est-à-dire courir à l’échec. C'est ici que la vérité apparaît. Car ce « mur », cet échec dont il s'agit est en fait une allusion à la rentabilité. Et la stratégie qu'emploie le « libre marché » pour éviter de se retrouver dans une voie sans issue consiste à faire appel à l’assistance publique : on socialise les coûts tout en privatisant les profits.
Ces compagnies milliardaires ne font jamais apparaître l'intégralité des coûts environnementaux et sociaux dans leurs budgets de fonctionnement. Les fonds publics et les lacs empoisonnés n'apparaissent jamais dans leurs bilans comptables. Pourquoi en est-il ainsi? Parce qu'il ne serait pas rentable de faire autrement. Les investissements consentis par le secteur public et la générosité de la nature ne se traduisent pas directement en des options sur actions, bien que les magiciens du libre marché aient besoin de ces contributions pour garder les entreprises rentables et éviter de se ramasser dans un mur.
Depuis 2003 les É.-U. ont dépensé plus de mille milliards de dollars et tué plus d’un million de personnes afin de s’assurer un approvisionnement stable en pétrole iraquien. Présentement, on prévoit qu’à long terme la guerre aura coûté au trésor public américain de deux à trois mille milliards US$, équivalant en gros à une subvention de 30 US$ pour chaque baril extrait à partir de toutes les réserves prouvées d’Iraq.
Rex Weyler fut autrefois le directeur de la Fondation Greenpeace originelle, le rédacteur du bulletin d'information de l'organisme naissant, et le cofondateur de Greenpeace International en 1979. Il agit comme photographe et reporter lors des premières campagnes de Greenpeace destinées à protéger les baleines et les phoques, en plus d'avoir rédigé une des histoires les plus remarquables et complètes de cette organisation environnementale (Raincoast, 2004).
Un de ses livres, intitulé Blood of the Land, raconte l'histoire des revendications des indiens d'Amérique. Cet ouvrage lui a valu d'être mis en nomination pour le prix Pulitzer. Dans sa chronique mensuelle intitulée « Vert foncé », Rex Weyler nous fait part de ses réflexions sur les racines de l'activisme, de l'environnementalisme, et sur le passé, le présent et l'avenir de Greenpeace. Les opinions présentées n'engagent que la responsabilité de leur auteur.
Depuis 1912, année où la marine britannique a laissé tomber le charbon pour le pétrole, on a assisté à près d’un siècle de conflits armés entre pays cherchant à s’emparer de cette ressource, ce qui avait fait dire à Churchill que :« Vous devez découvrir là où il y a du pétrole, l’acheter sur une base régulière et à bon marché en temps de paix, et être absolument certain de pouvoir vous en procurer en temps de guerre. » L’existence de cette tactique n’a pas échappé à la Chine. Selon Zhang Wenmu, un chercheur postdoctoral de l’Institut chinois des relations internationales contemporaines « Une grande puissance doit absolument accroître son emprise sur des ressources toujours plus nombreuses; or l’histoire ne fournit absolument aucun exemple où cette quête a pu s’accomplir pacifiquement. »
Afin d’assurer son accès aux forêts et aux champs pétrolifères, la Chine rémunère des brutes en Birmanie et au Soudan, une pratique qui ne diffère en rien du solide appui qu’accordent les Américains aux juntes sanguinaires du Salvador et du Chili, et la Russie procède de la même façon dans ses provinces. La Chine a rattrapé les É.-U. et l’Europe au chapitre de la consommation de certaines matières premières : elle utilise plus du quart de la production mondiale de cuivre et d’acier, et la moitié du ciment. Notez en passant que pour discuter des ressources mondiales, nous sommes obligés de nous servir de fractions représentant une partie importante de tout ce que la Terre peut fournir.
Dans les pays moins développés, les projets immobiliers piétinent parce qu’il n’y a tout simplement pas assez de ciment ou d’acier, peu importe le prix.
Les guerres, les subventions, les intrants en énergie et les indemnisations en cas de catastrophe environnementale font qu’il est de plus en plus coûteux de dénicher du pétrole, et cet accroissement des dépenses va avoir pour effet d’augmenter les coûts de tous les biens et services. Les économistes parlent d’« inflation poussée par les coûts »pour désigner ce phénomène. Il s’agit en fait d’un type d’inflation plus dangereux que celui dont parlent habituellement les économistes. En effet, les banques centrales sont impuissantes à contrer l’inflation poussée par les coûts en jouant sur les taux d’intérêts ou l’offre monétaire. Cette situation pénible est la conséquence logique de théories économiques pour qui la croissance est une obsession devant passer avant tout sur une planète aux ressources limitées que réchauffe une étoile modeste.
En 1979 des géologues soviétiques découvrirent en Afghanistan les plus importants gisement de cuivre non encore exploités au monde. Puis les Talibans, armés par les Américains, ont bouté les Russes dehors; ensuite, en 2005, des sociétés du R.-U., des É.-U. et du Canada furent en mesure de soumissionner pour acquérir les droits sur le dépôt cuprifère afghan d’Anyak. Finalement le montant à verser pour avoir la permission d’exploiter le site s’est élevé à environ 1,2 milliard de dollars US, une somme comprenant l’infrastructure, les routes, une centrale électrique, et une marge de profit acceptable aux yeux des actionnaires.
Mais durant l’automne 2007, coup de théâtre, la Chine a proposé à l’Afghanistan 2,8 milliards US$ pour le cuivre d’Anyak, doublant ainsi d’un seul coup la valeur réelle de la mine. Parce qu’elle finance le déficit commercial des États-Unis, la Chine détient une montagne de devises américaines dont la valeur diminue rapidement, des billets qu’elle préfèrerait échanger pour des ressources, du pétrole soudanais par exemple, du cuivre d’Afghanistan ou des andains dans le nord de l’Alberta. Les réserves estimées à 12 millions de tonnes du gisement d’Anyak, les plus importantes au monde à n’avoir pas été encore exploitées, vont permettre à la Chine de s’approvisionner pendant quatre ans.
Aucune entreprise à but lucratif n’était en mesure d’égaler l’offre faite par la Chine pour le gisement de cuivre, parce que la transaction aurait été non rentable. Du jour au lendemain les prix mondiaux du cuivre ne dépendaient plus de l’offre et de la demande comme autrefois mais de l’accès à la ressource. Depuis 2003 le prix du cuivre a explosé, passant de 81 cents US la livre à plus de 3,90$ US., pour une appréciation annuelle d’environ 38 p. 100. La théorie économique classique prévoit que l’augmentation du prix des produits courants freine la consommation et dope l’offre en rendant rentables les gisements miniers d’importance marginale. Mais en ce qui concerne le pétrole, le cuivre et d’autres ressources naturelles limitées, c’est dorénavant le contraire qui est vrai. Malgré l’augmentation galopante des prix des matières premières, la demande mondiale n’en poursuit pas moins sa croissance. Résultat : les réserves exploitables s’amenuisent davantage, ce qui a pour effet de déchaîner l’hyperinflation.
L’envolée des prix des denrées de base s’accompagne en outre de nombreuses souffrances humaines. Selon Sean Kelleher, chroniqueur économique à Gulf News, « nous sommes parvenus à un nouveau paradigme » . La flambée des commodités « pourrait bien être le pactole pour les investisseurs, mais elle va certainement être un fardeau pour les moins nantis de toutes les sociétés ». La création traditionnelle de la richesse dévoile son côté sombre. Le quotidien chinois Southern Metropolis Daily rapporte par exemple l’existence en Chine d’un trafic prospère et non dissimulé d’enfants. Des gérants d’entreprises se rendent dans les marchés publics du Sichuan pour acheter des enfants « comme s’ils étaient des choux », pour les expédier ensuite dans le delta de la Rivière des Perles, au coeur de l'industrie chinoise, suivant en cela la tradition léguée par les manufactures anglaises de textiles, les négociants belges en caoutchouc du Congo, ou les magnats américains du coton. Nous sommes maintenant à même de percevoir le véritable visage de l’industrialisme moderne. Il consiste à piller les fonds publics, dévaster les milieux de vie, planifier l’obsolescence des produits, et vendre de la pacotille dans des magasins à rayons géants. En théorie tout cela est profitable. En réalité le navire de l’industrie fonce à toute vapeur vers un iceberg comme l’avait fait le Titanic.
Selon une autre croyance favorite des économistes entichés de croissance la « technologie » saura nous préserver de l’épuisement des ressources. L’éthanol va se substituer à l’or noir. Oh pardon! Nous avions oublié que le maïs croît là où il y avait naguère des forêts ou des cultures alimentaires.
Les innovateurs vont parvenir, nous assure-t-on, à trouver des produits de substitution pour tout. En fait il n’en est rien. Le cuivre et le pétrole, par exemple, possèdent des caractéristiques uniques. Une conduite d’eau en cuivre demeure résistante et flexible pour une vaste étendue de températures, elle possède des vertus antibactériennes et son utilisation est facile. Le cuivre va demeurer une composante nécessaire pour les appareils électroniques de pointe censés nous permettre de réaliser des économies d’énergie.
Comme James Kunstler le disait si bien dans son livre The Long Emergency, il ne faut pas confondre la technologie avec l’énergie. La technologie coûte de l’énergie. La magie de l’électronique ne pourra pas remplacer une planète dont les ressources seront épuisées. Compte tenu du rythme actuel de consommation du cuivre, du plomb ou de l’étain, leur utilisation pourrait bien se maintenir pendant une vingtaine d’années avant d’être frappée par le « syndrome du caviar ». Quant aux gisements de bauxite et de fer, ils pourraient tenir le coup pendant encore 50 ans. Mais les secondes s’écoulent inexorablement à l’horloge, il y aura trois milliards d’habitants de plus sur la Terre dans cinquante ans, et la nature ne tolérera pas qu’on s’en moque.
D’après Robert Ayres, professeur émérite à l’école de commerce INSEAD de France, les économistes partisans de la croissance éternelle font quatre suppositions erronées :
À cette liste de suppositions erronées on peut ajouter la théorie de la soi-disant « main invisible » d’Adam Smith. Selon cet auteur, c’est en laissant les particuliers s’occuper de leur intérêt individuel qu’on pourra guider la civilisation vers « le meilleur des mondes possibles ». Les exemples qu’offre l’histoire prouvent qu’une telle main invisible n’a jamais pu métamorphoser la cupidité collective en un paradis. L’histoire de l’esclavage, des ateliers de misère et les lacs morts d’avoir été empoisonnés par des boues toxiques démontrent le caractère fallacieux du concept de main invisible.
Les économistes classiques, aussi bien socialistes que capitalistes, ont supposé que la production industrielle pouvait être augmentée éternellement. D’autres économistes, plus visionnaires, dont Donella Meadows, Herman Daly, Hazel Henderson et E.F. Schumacher ont souligné il y a longtemps que la théorie économique classique ne tenait pas compte des écosystèmes et de la vraie valeur la nature.
Certains économistes classiques en sont même arrivés à prendre conscience de leur erreur. Dans un rapport produit par la firme Goldman-Sachs destiné aux investisseurs et portant sur les pénuries des produits de base, on pouvait lire « nous voyons des parallèles avec la théorie économique malthusienne ». Désormais, les ingénieurs, les planificateurs, les conseillers de l’ONU et les banquiers d'affaires s’entendent généralement pour dire que l’économiste Malthus, même s’il a été beaucoup critiqué, avait fondamentalement raison. Son oeuvre ne fait appel à rien de plus compliqué qu’à des mathématiques de niveau secondaire. Les limites à la croissance sont bien réelles.
Nous réalisons désormais que la croissance accélérée de nos économie repose sur des aumônes offertes par l’État, sur l’endettement massif, la guerre, les excès, le gaspillage et une planète amoindrie. Les rivières se meurent, les espèces et les forêts disparaissent, l’avancée des déserts se poursuit et l’humanité en souffre. Cette situation lamentable indique la présence d’une dysfonction sociale aux dimensions planétaires. Le monde industrialisé fait preuve d’un comportement à la fois sociopathique et « écopathique ». Des citoyens innocents semblent parfois traumatisés, même quand ils s’efforcent de rester optimistes et de mettre en pratique des solutions originales.
Daly, Genderson, Ayers Mark Anielski, Nocholas Stern et bien d’autres économistes avisés ont mis de l’avant des théories économiques plus réalistes qui prennent en compte la qualité de la vie et la vraie valeur de la nature. Pour que l'entreprise humaine soit durable l’humanité devra comprendre ceci : L’écologie est l’économie.
Tout ce que nous utilisons, chacune de nos innovations, toutes les entreprises humaines et tous les plaisirs simples que nous éprouvons reposent sur la générosité de la Terre. Les économistes qui ignorent la dimension écologique de leur science nous placent dans une situation dangereuse. La fin du mécanisme classique des prix nous aura au moins permis de percevoir avec plus de justesse la valeur de l’écologie et de la nature et d’en comprendre la valeur inestimable.
- Rex Weyler