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Depuis le pléistocène supérieur, il y a 100 000 ans, à une époque où quelques milliers d’Homo sapiens fourrageaient en Afrique, en Asie et autour de la Méditerranée, la population mondiale a doublé 22 fois. On s’attend à ce que celle-ci plafonne à 10 ou 14 milliards vers l’an 2100. La Terre ne sera alors plus capable de faire vivre autant de personnes et on aura dépassé sa capacité limite. En fait, la famine a déjà commencé à sévir à grande échelle dans certains milieux détériorés par l’activité humaine.

Vers une écologie plus profonde

S’il faut en croire les économistes, la consommation moyenne va s’accroître. On peut s’attendre à une croissance économique mondiale d’environ 1,5 % dans les pays riches et de 10 % en Chine ainsi que dans certains autres pays en voie de développement. Pour les spécialistes de l’économie, tout accroissement économique mondial inférieur à 3 % est le signe qu’une « récession » planétaire est en marche.

L’humanité est confrontée à un grave dilemme. D'une part, les théories économiques suggèrent qu’on ne peut mettre un frein à la croissance sans provoquer un effondrement de l’économie et d’autre part, la croissance débridée aura également pour effet de conduire à l'affaissement de l'économie mondiale. Nous ne pouvons pas tout bonnement réécrire les lois de la nature et du calcul différentiel et intégral parce que ça nous arrange.

Une croissance exponentielle (en fait toute augmentation naturelle exprimée sous forme de pourcentage, qu’il s’agisse de populations, d’économies ou de cultures de moisissures dans une boîte de Pétri) finit par diminuer selon un des deux scénarios suivants : (1) soit les organismes en croissance épuisent le substrat nutritif et le capital énergie de leur hôte et leur population s’effondre (2) soit ils trouvent une façon homéostatique de cohabiter avec leur hôte; ils peuvent alors s’établir durablement en vivant à partir des ressources offertes par le milieu en symbiose avec tout ce qui a pu y trouver une niche.

Nous aurons été prévenus. Pour l’essentiel, les calculs de Thomas Malthus, écorché par les apôtres enthousiastes de la croissance infinie pour n’avoir pas su prévoir l’emploi des combustibles fossiles et des pesticides sont corrects même s’ils datent de deux siècles. L’emploi du pétrole et l’utilisation de technologies agricoles plus modernes ont permis de retarder le point de rupture mais ils ne permettront certainement pas d’aller à l’encontre des lois de la nature. Avec son rapport publié en 1972 et intitulé Limites à la croissance que les économistes prétendent avoir réfuté depuis, le Club de Rome avait aussi mis l’humanité en garde. De son côté, l’auteur d’Overshoot, William R. Catton, avait clairement expliqué il y a une trentaine d’années le caractère illusoire d’une croissance illimitée. Rachel Carson, Paul Ehrlich, Greenpeace et bien d’autres personnes ou organismes ont souligné, même si c'est une réalité dérangeante, que nous vivons sur une planète aux ressources finies, assujettis comme tous les autres organismes aux règles régissant les systèmes vivants.

En supposant un « faible » taux de croissance économique annuel de 3,6 %, l’économie mondiale doublera d’ici 20 ans (72 divisé par la croissance en % = temps pour le doublement). Sera-t-il possible de doubler ainsi le PNB mondial? Une fois peut-être. Pourrions-nous doubler deux fois la taille de l’économie mondiale, c’est-à-dire quadrupler notre consommation actuelle d’ici 40 ans? C’est peu probable. La « technologie » permettra-t-elle d’atteindre un tel objectif? Non. Vous rappelez-vous comment les ordinateurs étaient censés nous faire économiser du papier? Ça ne s’est jamais produit. Les ordinateurs n’ont pas permis de protéger une seule rivière, ni de retarder l’érosion des sols ou la désertification. D’ailleurs, la technologie ne permet pas d’accroître l’énergie disponible, elle a plutôt pour effet d’en coûter. Tout au long de l’histoire, incluant l’ère informatique, les nouvelles technologies ont accentué l’épuisement des ressources. Le rêve d’un « remède technologique » capable de résoudre les problèmes environnementaux revient à renier les enseignements fondamentaux de l’écologie.

Qu’est-ce que l’écologie a de si profond?

Le premier à parler d’« écologie profonde » fut le naturaliste et philosophe norvégien Arne Naess à l’occasion de la Troisième conférence mondiale sur la population tenue à Bucarest. Greenpeace venait à peine de naître. Naess avait alors souligné que l’environnementalisme s’était déjà divisé en deux courants, soit (1) un mouvement profond, écocentrique et à long terme prônant le respect des milieux naturels pour leur valeur intrinsèque, et (2) une écologie « superficielle », anthropocentrique considérant la nature comme une « ressource » utile à l’économie.

Que la nature possède une valeur en soi indépendamment des besoins de l’humanité a servi de fondement aux travaux ultérieurs de Dolores LaCapelle, Paul Shepard, Gary Snyder, Lynn White et quelques autres. Certains environnementalistes, insultés d’être taxés de superficiels, ont répliqué en qualifiant le mouvement écologiste profond d’élitiste. Naess n’avait pourtant voulu que faire une distinction entre les valeurs écologiques fondamentales et les intérêts économiques des sociétés. Il employa le concept d’« écosophie » pour désigner l’approche consistant à aborder le problème de la sagesse à partir du point de vue de la nature.

Quelques années auparavant, en 1964, Paul Sears avait appelé l’écologie la « matière subversive » parce qu’elle signalait l’apparition d’une conscience nouvelle apte à révolutionner toutes les activités humaines : sciences économiques, politique, biologie, mythes culturels, génie, bref tout ce qui concerne l’occupation du territoire par l’homme sur la Terre.

Nous avons le choix entre assimiler véritablement les préceptes de l’écologie profonde ou faire l’expérience d’une déchéance brutale. Il ne faudra pas se contenter de fabriquer des tasses en papier recyclé à 10 %, d’installer des panneaux solaires sur nos chalets de ski et de construire des voitures hybrides. Non, nous devrons réaliser que nous restons une espèce naturelle en quête d’un espace vital qui nous permettra de cohabiter en paix avec la Terre et de nous intégrer pleinement aux systèmes dont nous dépendons pour notre survie. Cette prise de conscience signifie qu’il faudra concevoir la technologie autrement, à une échelle permettant le maintien d’une planète en santé. Être à l’écoute de la nature pour en tirer des leçons, c’est cesser de mettre l’accent sur la consommation et s’intéresser plutôt à ce qui compte vraiment dans la vie.

Cette démarche originale, Naess l’a formulée avec éloquence il y a une quarantaine d’années par cette formule : « des moyens simples pour des objectifs riches de sens ». À peu près à la même époque, Ivan Illich, l’auteur de La convivialité, préconisait la transition d’une société technologique recourant à d’énormes systèmes centralisés vers un monde où on se servirait d’outils moins complexes favorisant l’efficacité et l’autonomie des personnes. Pour lui, la bicyclette constituait l’exemple parfait d’une technologie respectueuse de l’humanité.

On peut parler d’une conscience écologique dite « profonde » lorsque l’humanité et la nature sont réunies. Nous sommes des animaux et nonobstant nos technologies, nous vivons grâce aux produits que nous offrent les habitats naturels. Nous avons beau comprendre peu à peu les leçons de l’écologie et les lois régissant la croissance géométrique, nous ne pouvons pas façonner ou « gérer » la planète uniquement en fonction des projets et des besoins de l’humanité.

Si dans les années 70, Greenpeace s'est employée à mener plusieurs campagnes en mer pour protéger les baleines et les phoques ce n’était pas pour faire plaisir aux humains. Nous avions souligné alors que les cétacés possédaient une valeur en eux-mêmes, qu’ils appartenaient à des troupes particulières de mammifères et qu’ils avaient des besoins vitaux à satisfaire pour survivre. Si nous protégeons d’abord et avant tout les baleines les phoques et les forêts, c’est en raison de leur valeur intrinsèque.

Favoriser la renaissance de l’écologisme ne signifie aucunement faire en sorte que la Terre puisse avoir une capacité d’accueil de 12 milliards d’habitants; cela ne veut pas dire non plus extraire des nutriments de chaque acre de terrain disponible, détourner chaque fleuve ou brûler le dernier gisement de houille. Participer à la renaissance de l’écologisme, c’est respecter la nature tout en éprouvant la joie d’être un organisme vivant naturel dans un environnement paradisiaque qui jadis nous nourrissait malgré l’absence de fermes, de champs pétrolifères ou de puces informatiques.

12 principes pour baliser la voie vers la conscience écologique profonde

Arne Naess, Chellis Glenndinning, Rachel Carson, Aldo Leopold, Bob Hunter le cofondateur de Greenpeace et d’autres ont exposé avec éloquence les idées mentionnées ci-dessous. Voici donc une liste de valeurs témoignant d’une conscience écologique authentique et non anthropocentrique.

1. La flore et la faune sauvage, la nature, la diversité et la symbiose entre les espèces possèdent une valeur en soi, indépendamment de l’existence de l’humanité ou de ses besoins.

2. Tout ce qui existe dans la nature appartient à des systèmes étroitement liés. Aucune espèce n’existe indépendamment des autres. L’« espèce dans son milieu » constitue l’unité de base permettant la survie et l’évolution des espèces qui coévoluent avec tous les autres systèmes vivants.

3. Un soi écologique. La conscience de soi doit prendre de l’expansion et englober ces systèmes vivants. Cette conscience s’oppose à l’idée économique fausse et très répandue voulant que les personnes se lancent à titre privé, « individuellement » à la recherche du bonheur. Cette notion prétentieuse ne peut que conduire à l’échec.

4. En vertu de la biocracie, il convient de généraliser la notion de « droits » à tous les êtres vivants et, ce qui est encore plus important, au système écologique lui-même. Il faut conséquemment réduire l’action perturbatrice de l’humanité sur la nature.

5. La nature n’est pas une « ressource ». Les éléments naturels que nous nommons « ressources » (1) fournissent aussi des ressources pour toutes les autres créatures vivantes et (2) et possèdent une valeur en elles-mêmes, in situ. Un fleuve constitue une partie vivante d’un système, il s’agit bien plus qu’une « ressource » destinée aux besoins de l’espèce humaine.

6. Un dessein écologique : Nos outils doivent être utilisés en imitant les habitudes, les lois et les conceptions de la nature. En clair, cela veut dire du recyclage à 100 %, une utilisation énergétique aussi modeste que possible, des systèmes vivants intégrés, un faible impact écologique, et ainsi de suite.

7. Lutter contre le traumatisme lié à la dégradation de l’environnement. La détérioration de l’habitat a eu pour effet d’infliger un traumatisme à l’humanité, elle a accentué le problème de la pauvreté et semé la désolation chez les économiquement faibles, en plus d’augmenter les niveaux d’anxiété, de violence et d’accoutumance aux drogues parmi les personnes financièrement à l’aise. À preuve, le recours à des « vacances » à la montagne, en forêt ou à la mer, est une façon de s’automédicamenter pour atténuer le traumatisme lié à la détérioration de l'environnement. Au moment d’écrire ces lignes, je suis en train d’observer un couple de parulines à calotte noire ayant établi leur nid dans un fourré situé derrière ma maison. Je ne saurais quantifier la valeur thérapeutique de ce charmant spectacle. Chaque recul de la nature sauvage a pour effet de réduire la santé physique et morale des êtres humains.

8. Justice sociale, égalité des sexes et paix entre les nations de la Terre : non seulement les guerres, le sexisme, le racisme et l’injustice entraînent-ils directement des souffrances, ils favorisent de plus l’apparition de désastres écologiques.

9. Diminuer la population mondiale : une civilisation capable de comprendre la nature saura limiter son empiètement en réduisant ses effectifs. Une bonne initiative consisterait à se fixer un objectif (à atteindre peut-être au bout de deux siècles) de réduction de la population. On pourrait par exemple viser une population mondiale d’un milliard d’habitants, soit en gros le nombre d’habitants que comptait la Terre en 1800. Le mouvement mondial en faveur de l’émancipation de la femme et l’accès grandissant à la contraception seraient de nature à favoriser l’atteinte de cet objectif. Les discussions entourant la réduction de la population suscitent des craintes quant aux droits de la personne, aux droits qu’ont les cultures d’exister, au racisme et à l’immigration. Qui a le droit de dire à ses semblables qu’ils doivent s’abstenir de se reproduire comme ils l’entendent? La réponse est que la Terre possède ce droit, et elle va l’imposer à notre place si nous ne le faisons pas nous-mêmes. La croissance démographique excessive réduit la qualité de vie des terriens et celle de tous les autres organismes vivants.

10. La simplicité : il s’agit d’apprendre à améliorer la qualité de la vie en usant des moyens les plus simples et en perturbant le moins possible les milieux naturels. Pour redécouvrir la joie liée à la simplicité et à au milieu qui nous soutient, nous devons modifier nos attentes. Il s’agit des satisfactions que nous apportent la nature, la paix, la communauté, la famille et la créativité. Moins de trucs inutiles et plus de tranquillité d'esprit, voilà ce dont nous avons besoin.

11. Nécessité d’agir : Nous ne pourrons pas résoudre notre dilemme en philosophant ou en répandant des slogans. La société écologique nouvelle devra agir à tous les niveaux. Nous devons avant tout protéger la nature sauvage sur une large échelle et réimplanter l’habitat humain dans des lieux différents afin de restaurer l’environnement.

12. Vouer un culte à ce miracle qu’est la vie sur Terre : depuis l’avènement des empires, de l’agriculture et de la fondation des villes, l’humanité a trouvé le paradis là où il n’était pas, dans l’abondance des biens, dans le pouvoir, l’argent et dans des royaumes invisibles situés au-delà du temps et de l’espace. L’être humain semble posséder un sens inné du mystère et du caractère sacré de la vie qui semble le transcender, mais nous avons cependant omis de vouer un culte (d’accorder de la valeur) à cette chose unique qui nous permet d’exister : la Terre.

 

Un long chemin à parcourir

Si nous prétendons agir pour le bien de la Terre, ou si nous avons la prétention de négocier avec les gouvernements ou les grandes entreprises au nom de la nature, souvenons-nous que c’est d'abord envers notre client que nous devons notre loyauté. Il n’est pas question pour nous de vendre notre planète à rabais. Si les écologistes désirent parler au nom de la Terre lors des forums de discussion environnementaux, ils doivent souligner que la nature possède ses propres valeurs et ses finalités. Ce couple de parulines que j’observe s’occupe d’affaires aussi nobles, aussi importantes que les miennes paraissent à mes yeux. Peu importe combien nous semblons puissants et astucieux, nous ne sommes pas chargés de décider de l’évolution de la nature sur notre planète. Les écologistes doivent préparer la société à l’ampleur des virages profonds qui sont pour très bientôt : il lui faudra comprendre que la Nature est dotée de valeurs, de lois et de limites qui transcendent les desseins du genre humain. Certes, une planification intelligente est indispensable, mais nous ne pourrons tous simplement pas nous sortir du cruel dilemme économique dans lequel nous nous sommes enfermés sans changer notre manie de la consommation exagérée. Nous ne pourrons pas nous libérer en apposant superficiellement une étiquette « verte » sur tous les projets que nous entreprenons. Les lois de la nature elle-même devront être notre principal guide.

L’écologie était et demeure une science subversive. La seule chance qu’a l’humanité de prospérer à long terme sur cette planète consiste à réviser l’organisation de la société pour que celle-ci devienne un invité inoffensif parmi les systèmes biologiques de la Terre.

— Rex Weyler