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Obnubilée par la technologie, l’humanité dépasse la capacité limite de la planète
Le réchauffement planétaire est symptomatique des excès de l’entreprise humaine : la consommation excessive et la surabondance des déchets excèdent la capacité limite de la Terre. Si nous nous contentons d’essayer de réduire la fièvre sans guérir la maladie, nous ne pourrons au mieux que prolonger nos souffrances.
La plupart des espèces finissent par épuiser leurs milieux lorsqu’il y a abondance de nourriture et une absence de prédateurs. Les criquets pèlerins et les dendroctones du pin, par exemple, dévorent progressivement leurs hôtes puis leur population s’effondre. À force de se reproduire, des bactéries confinées dans une boîte de Pétri en viennent vite à épuiser les réserves alimentaires disponibles et mourir. Ce sont là autant d’exemples de dépassements de la capacité limite du milieu.
Autre exemple. En 1944, l’armée américaine a introduit vingt-neuf rennes sur l’île Saint-Mathieu, située dans la mer de Béring, afin de nourrir ses soldats. Une fois la guerre terminée, les Américains quittèrent l’île et abandonnèrent les rennes à leur sort. En l’absence de prédateur et bénéficiant d’une grande abondance de lichens, le troupeau se multiplia, dépassant les mille individus en quinze ans. Les biologistes sont d’avis que l’habitat insulaire des rennes aurait permis à mille d’entre eux de continuer à brouter tranquillement, sans aller au-delà de la capacité limite du milieu. En 1965 la population s’établissait toutefois à 6 000 mammifères. Puis, en un hiver, les lichens ayant été éliminés, les effectifs du troupeau se sont effondrés, s’établissant à seulement 44, à peu près au même niveau que lors de leur introduction dans l’île.
C’est ce qu’on appelle dépasser la capacité limite.
Les Rapanui de l’île de Pâques, dont la population ne comprenait que quelques centaines de sujets en l’an 900, avaient pris l’habitude de couper des arbres afin de se procurer le bois nécessaire au déplacement de leurs statues de pierre géantes. À force de couper une quantité excessive d’arbres, ils réduisirent gravement la capacité limite de l’île. En 1350 après J.-C., il y avait plus de 7 000 Rapanui dans l’île, la forêt disparut, les insulaires se divisèrent en sectes antagonistes et se battirent pour défendre ce qui restait de leur milieu de vie. À l’arrivée des Européens au 18e siècle (lesquels cherchaient à compenser les conséquences nocives d’une consommation excessive dans leurs pays d’origine) à peine quelques centaines de Rapanui survivaient péniblement sur une île dont ils avaient épuisé les richesses.
Tout au long de l’Histoire humaine, les humains, qu’ils aient habité des colonies ou des cités, ont exploité à l’excès leurs milieux immédiats, qu’il s’agisse des bassins versants du Pléistocène, des plaines inondables de Mésopotamie ou du Dust Bowl des États-Unis. Les communautés impliquées dans ces bouleversements pouvaient au moins migrer, trouver un autre endroit pour vivre ou modifier leurs sources d’approvisionnement alimentaire. Désormais, en ce 21e siècle, on peut dire que l’entreprise humaine a atteint une dimension planétaire. Mais cette fois-ci, nous ne pouvons pas quitter notre bassin hydrographique. Nous ne pouvons plus quitter notre patrie pour nous établir dans une île nouvelle ou découvrir un nouvel hémisphère. Nous sommes complètement à court d’hémisphères.
Selon une croyance utopique présentement à la mode, l’innovation permettrait de maintenir le haut niveau de consommation de l’humanité. Pendant des décennies, les politiciens et les chefs d’entreprises (ceux-là même qui disent nous représenter) ont carrément nié l’existence du réchauffement planétaire. Puis, pour expliquer le phénomène, ils ont attribué les taches solaires, ou bien ils ont prétendu que des températures plus élevées seraient les bienvenues, puisqu’on pourrait désormais faire pousser des avocats en Norvège ou forer des puits de pétrole dans l’Arctique.
D’après ce qu’ils prétendent, les tenants de l’industrialisme accorderaient de l’importance au réchauffement de la planète. Les propositions destinées à ériger une « économie verte », à refroidir la Terre avec des aérosols sulfatés, à fertiliser les océans moribonds avec du fer, à construire des voitures hybrides et à construire d’énormes appareils fonctionnant à l’« énergie verte » ne ressoudent pas le problème, elles le masquent.
Certains de ces prétendus projets « verts » sont peut-être appelés à rendre service temporaire à l’humanité, mais à force de traiter les symptômes tout en ignorant la maladie, ils resteront inutiles. Un des mes amis qui habite Los Angeles me disait : « On avait l’habitude de voir des Porsche partout par ici. Maintenant tout le monde conduit une Prius. » Quant aux lobbyistes dans le vent de Washington, ils conduisent des voitures sport électriques Tesla de 100 000 dollars américains. Le fait d’avoir échangé sa Porsche pour une Prius ou une Tesla aide-t-il la planète? Aucunement, car la construction de ces voitures représente un coût pour la planète: elle suppose l’extraction de métaux, la fabrication de plastiques, la production d’énergie, de CO2 et de toxines, des matières dont le débit bourgeonnant est le symptôme d’une croissance que la Terre ne pourra supporter.
« Les clients soucieux d’acheter des produits écologiques, affirme Sandy Di Felice de Toyota Canada, ne veulent pas bouleverser leurs styles de vie. » Là réside le nœud du problème: les clients les plus voraces de la planète s’accrochent à l’espoir que grâce à la technologie, ils n’auront pas à modifier profondément leur façon de vivre. Les entrepreneurs et les politiciens pour qui les gadgets ont valeur d'évangile, de même que leurs défenseurs universitaires, font des pieds et des mains pour créer de nouveaux produits « écologiques ». Mais en ce faisant, ils évitent de s’attaquer l’original du problème: la consommation irresponsable par l’humanité des richesses abondantes de la Terre. Nous devons produire et consommer moins de « machins », pas plus.
Le constructeur ne disposant que d'un marteau considère toute chose comme s'il s'agissait d'un clou. De la même manière, l'administration Obama, quoique bien intentionnée, s'est empressée de tenter de résoudre le problème du réchauffement planétaire à partir des outils dont elle disposait : l'argent et l'ingénierie. Dans un monde qui réclame toujours plus d'énergie comme s'il s'agissait d'une drogue, l'administration américaine est à la recherche d'une variété plus propre, plus écologique de la drogue, ce qui ne l'empêche pas, chose contradictoire, de lancer simultanément des projets de construction d'autoroutes prêts pour la mise en chantier et d'essayer de s'en tirer avec des formules temporaires inaptes à prévenir les inévitables conséquences de son addiction à la consommation galopante d’énergie.
John Holdren, le conseiller scientifique du président Obama, a proposé de lancer des particules de sulfates dans l'atmosphère afin de bloquer les rayons du soleil. Pour être juste envers Holden, il avait reconnu qu' « Il serait de loin préférable de résoudre cette question épineuse en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. » Holden a cependant prétendu en avril que « le réchauffement planétaire est tellement épouvantable que l'administration Obama envisage présentement des technologies radicales pour refroidir l'atmosphère terrestre.»
Paul Crutzen fut le premier scientifique à proposer, en 1971, de refroidir l'atmosphère de la Terre avec des particules de soufre permettant de refléter l'énergie solaire et de compenser l'effet des gaz à effet de serre, les particules agissant comme celles d'un volcan. Son traitement vise les symptômes sans s'attaquer à la racine du mal. Le réchauffement planétaire est causé par la combustion des hydrocarbures et la disparition des forêts, pas par le soleil. Le soleil n'est pas notre ennemi.
Un programme comportant l'injection de sulfates dans l'atmosphère aura pour effet de brûler encore plus de carburants fossiles (ce qui est l’origine du problème), de mettre en danger la couche d'ozone et sans doute d'assécher les climats de la Méditerranée et du Proche-Orient. Bloquer les rayons du soleil c’est faire un pas en arrière pour essayer de rendre durable ce qui ne peut pas l’être.
Pour leur part, des ingénieurs de l'université Columbia s'efforcent de réaliser un « épurateur à CO2 » capable de retirer de l'atmosphère plus de 300 tonnes de gaz carbonique par année. Cette approche représente un défi colossal, quand on sait que l'humanité en produit actuellement plus de 20 milliards de tonnes par année, et que ces émissions augmentent de 3 % annuellement. Or la capture de ne serait-ce que la moitié de ce gaz carbonique par des épurateurs exigerait une mise de fonds de plus de 6 000 milliards de dollars US, sans compter les frais de fonctionnement, la maintenance et le remplacement périodique des épurateurs. Si le public consent à débourser cette somme, l'ampleur des fonds utilisés pour renflouer les entreprises énergétiques correspondra à celle des montants engloutis dans l'actuel sauvetage des banques, et une dépense aussi faramineuse favoriserait le déclenchement d'une autre récession mondiale.
Mais comme l'a si bien souligné Herman Daly il y a quelques dizaines d'années dans Steady State Economics, là n'est pas le plus important, car il faut comprendre que dans les faits, ces mesures d'atténuation issues de la « géoingénierie » nous rendraient plus vulnérables. À partir du moment où nous commençons à renforcer nos habitudes non durables par des contre-technologies, nous sommes pris au piège. Nous renforçons notre dépendance envers les solutions technologiques prétendument capables de nous tirer d'affaire, mais lorsque les générations de demain ne pourront plus recourir à ces solutions, l'effondrement se produira très vite et il sera pire.
Daly avait aussi fait remarquer que ces gadgets technologiques font partie des « coûts » d'opération d'une société, et non de ses « profits », même si les économistes ont souvent tendance à les confondre en additionnant ces coûts au produit intérieur brut comme s'ils étaient des profits contribuant à la santé de l’économie. Nous devons chercher à recréer un monde où règne une qualité de vie véritable plutôt que de mettre notre espoir dans la stimulation d'une croissance non durable, avec son cortège de babioles et d'agitation.
Les émissions de gaz carbonique ont pour conséquences d'acidifier les océans, de ravager les récifs coralliens et de favoriser le dépérissement des espèces marines. L'ajout de chaux en poudre dans les mers pourrait théoriquement inverser le processus d'acidification. Par ailleurs, l'addition de fer dans les océans dans un but de fertilisation pourrait stimuler la photosynthèse du phytoplancton, favorisant ainsi une plus grande absorption du CO2.
Ces « solutions » pourraient à première vue aider à combattre les changements climatiques, mais elles constituent tout de même un ensemble hétéroclite de mesures d'atténuation comportant des coûts supplémentaires. Par exemple, l'apport de fer et de chaux dans les océans imite le transport éolien du sable fin au-dessus des mers, un processus naturel, mais des problèmes surviennent, car pour que les organismes du phytoplancton arrivent à séquestrer le CO2, ils doivent mourir et couler au fond de l'eau. Une étude récemment parue dans la revue scientifique Nature indique que les expériences réalisées ont piégé beaucoup moins de gaz carbonique que l'on s'y attendait.
De la même manière les essais de fertilisation avec le fer menés à l'Institut Alfred Wegener « ont refroidi l'enthousiasme quant aux possibilités de voir l'océan Austral séquestrer des quantités importantes de dioxyde de carbone et par conséquent d'atténuer le réchauffement planétaire. » Certes, le fer a légèrement aidé la croissance du plancton appartenant au genre Phaeocystis, quoique l’accroissement observé n’ait pas eu l’ampleur des fleurs d’eau naturelles. Puis, les copépodes ont rapidement dévoré l'algue souple dépourvue de coquille. Par la suite, les copépodes sont devenus les proies des amphipodes à l'allure de crevettes, lesquels ont servi d'apport alimentaire aux calmars et baleines. En soi il s'agit d'un résultat positif, cependant l'expérience n'a pas eu pour effet de séquestrer de manière sécuritaire des tonnes de CO2 sur le fond marin comme on l’avait escompté.
L'Enterprise Institute, un groupe de réflexion des États-Unis niait autrefois la réalité du réchauffement planétaire. Il a désormais décidé de prendre le train en marche puisqu'il propose la construction d' « arbres artificiels », des tours géantes qui en principe aspireraient le dioxyde carbonique atmosphérique pour ensuite l'emmagasiner. Mais comme pour le plan consistant à construire des épurateurs à gaz carbonique, cet appareil exigerait davantage de ces matériaux et de ces énergies fossiles qui sont à la source du problème.
D'autres préconisent de fertiliser les arbres avec de l'azote pour stimuler l'absorption du CO2, mais l'azote à des concentrations élevées engendre des émissions d'oxyde nitreux (un gaz à effet de serre), la contamination des eaux souterraines et une demande plus forte en eau puisque les arbres nécessitant de plus grandes quantités d'azote exigent également plus d'eau.
Dans le cadre d'un épisode de la série télévisée Project Earth présentée au canal Discovery, on a cherché à tester un système consistant à laisser tomber du haut des airs de jeunes plants insérés dans des contenants biodégradables, plutôt que de planter les arbres à la main comme cela se fait traditionnellement. Le projet a échoué. Le Jour de la Terre 2009, le conseiller spécial d'Obama pour la création d'emplois écologiques, dont le travail consiste à mettre de l'avant les avantages liés aux mesures d'atténuation environnementales, a affirmé en direct à CNN que « les arbres ne se plantent pas d'eux-mêmes ». M. Jones semble être une personne gentille et bien intentionnée, mais sa déclaration trahit une conception fondamentalement erronée de l'écologie des systèmes naturels. Flash d'information : les arbres sont très bien capables de se planter. Tout ce qu'il leur faut, c'est une forêt intacte. Larguer des arbres à partir d'avions et ériger des « arbres artificiels » géants représente des projets typiques d'un industrialisme poussé jusqu'à la folie.
Les prétendues solutions technologiques à base de gadgets souffrent d'un vice fondamental en ce que leurs concepteurs ne comprennent pas l'écologie. Ils tentent de préserver un style de vie axé sur une surabondance de biens et de services qui n'est pas durable. Ils s'abstiennent de comptabiliser l'énergie nette mise en jeu et les coûts en carbone, comme il le faudrait. Ils exigent une offre toujours croissante en matières premières et en énergie tout en s'abstenant de prendre en compte l'analyse écosystémique holistique.
L’humanité vit au-dessus de ses moyens. Chaque jour, sans que nos bulletins ou articles d’« information » y fasse beaucoup allusion, nous réduisons la capacité limite de notre planète, nous accroissons la population mondiale, et nous nous penchons toujours un peu plus au-dessus du bord de la falaise de la durabilité, avec rien en dessous pour arrêter notre chute.
Pire encore, les gadgets technologiques proposés supplantent les solutions véritables : l’humanité doit consommer moins, pas davantage. Nous devrions remplacer ces symboles de notre culture que sont nos voitures grosses consommatrices d’essence par des trains légers sur rail. Nous devrions faire de l’agriculture une activité locale, sauvegarder les terres agricoles, tout recycler, instituer des collectivités locales résilientes et mettre sur pied un système économique stationnaire. Si nous voulons vraiment combattre le réchauffement planétaire et sauvegarder la nature sauvage, nous devons stabiliser la population mondiale avec des moyens efficaces comme la promotion des droits de la femme et la contraception, en évitant les faux-fuyants. Nous devrions laisser tranquille les débris de nature vierge qui subsistent afin qu’ils se restaurent selon des processus naturels.
La mise en pratique de ces remèdes authentiquement efficaces va exiger des pays riches et de leurs consommateurs qu’ils modifient radicalement leurs styles de vie; l’achat de voitures hybrides n’est pas la solution. Ces changements sont politiquement difficiles à mettre en place, mais ils constituent le chemin qu’on doit inévitablement suivre pour retourner au paradis.
- Rex Weyler