Vous êtes ici :
Comme on pourrait s’y attendre, il y a un hic. L’utilisation de l’énergie nucléaire a pour effets de faire croître très rapidement les dépenses en capitalisation, d’accumuler les déchets radioactifs, de multiplier les lacunes entourant la sécurité nucléaire, de réduire la couverture des risques en cas catastrophe, et de faire proliférer les armes atomiques. En outre, la mise hors service des réacteurs est dispendieuse et elle ne fera qu’envenimer le problème de la gestion des déchets.
La prétention selon laquelle la production d’énergie nucléaire est « exempte de carbone » et constitue donc une solution au réchauffement planétaire est erronée, car elle ne tient pas compte du cycle du combustible. Il faut extraire le minerai d’uranium, l’usiner, l’enrichir et le transporter; il faut aussi forger l’acier servant aux cuves pressurisées des réacteurs; créer d’énormes centrales dont la technologie est complexe; enfin, on doit manipuler les déchets, les expédier, les retraiter et les entreposer. Tout cela exige des quantités considérables de carburants fossiles. De plus, le traitement des matières fissiles fait appel à des composés halogénés ayant pour effet d’abîmer la couche d’ozone, et dont le potentiel de réchauffement planétaire, à volume égal, est plus important que celui du gaz carbonique.
Cet automne, le professeur Mark Z. Jacobson a publié à l’université Stanford une étude intitulée « Review of Global Warming Solutions » dans laquelle il passait en revue plusieurs solutions possibles au réchauffement planétaire. Il avait pour cela évalué diverses sources d’énergie à partir de leurs émissions calculées en équivalents-CO2 tout au long du cycle de vie. D’après lui, l’énergie éolienne et l’énergie solaire concentrée émettent de 3 à 11 grammes de CO2 par kilowattheure (kWh) d’électricité. L’énergie géothermique et l’énergie solaire classique émettent entre 16 et 64 grammes; l’énergie de la houle, marémotrice et hydroélectrique émettent de 34 à 71 grammes. Quant à l’énergie atomique, elle émet entre 68 et 180 grammes par kilowattheure. Jacobson a conclu en disant que « Le charbon... et l’atome présentent moins d’avantages [et] entraînent un manque à gagner ».
L’investissement d’un dollar dans l’énergie nucléaire a pour effet d’accentuer le réchauffement planétaire car on consomme en ce faisant des ressources rares qu’il vaudrait mieux affecter à de vraies solutions.
Le milliardaire Warren Buffet, dont les talents d’investisseur sont tout à fait exceptionnels, a pris la décision de ne plus appuyer financièrement la construction d’un réacteur atomique en Idaho, ce qui a eu pour résultat de supprimer le projet. Pourquoi? Parce que l’énergie atomique n’est pas rentable, tout simplement.
Les coût du retraitement des déchets demeurent difficiles à évaluer, de même que les montants nécessaires à la mise hors service des centrales, de sorte qu’encore aujourd’hui on n’arrive pas à quantifier précisément les coûts reliés à l’énergie nucléaire, d’autant plus que la présence de milliards en subventions publiques obscurcit davantage le tableau d’ensemble. Amory Lovins et Imran Sheikh ont néanmoins calculé qu’un kilowattheure produit à partir d’une centrale atomique neuve revient à environ 14 cents comparé à 7 cents pour un parc éolien. Ce résultat ne tient cependant pas compte des dépenses en immobilisations, des coûts liés à la sûreté, à l’élimination des déchets, aux assurances ou aux impacts sanitaires. Aucune centrale nucléaire n’est assurée de façon à couvrir pleinement les coûts qui résulteraient d’un catastrophe d’ampleur similaire à celle de Tchernobyl, même lorsque l’État fournit des garanties. L’absence de couverture complète constitue un passif caché qui ne figure jamais au bilan de la comptabilité nationale.
Le bilan historique de la sécurité des centrales nucléaires depuis l’origine est lamentable, des milliers d’accidents s’étant produits dans des réacteurs privés, publics ou militaires. Tchernobyl en Ukraine, Kyshtym en Russie (1958), Three Mile Island et Idaho Falls (1955) aux États-Unis, ne sont pas de simples accidents de parcours mais bien les catastrophes les plus spectaculaires. Depuis 1977, quatre accidents graves sont survenus au réacteur américain Davis-Besse dans en Ohio. L’accident le plus récent à s’y être produit est survenu en 2002. George Bush avait antérieurement instauré une ère de déréglementation qui permettait de reporter à plus tard les contrôles de sécurité. C’est dans ce contexte que le dernier accident est arrivé. Pendant que l’équipe d’inspection du président Bush « dormait au gaz », de l’acide borique rongeait quinze des seize centimètres d’épaisseur du couvercle de la cuve pressurisée. Une brèche complète aurait pu endommager le coeur du réacteur et provoquer sa fusion. En conséquence, on a dû fermer la centrale pendant deux ans, le temps de réparer des dégâts à hauteur de 600 millions de dollars. Ce type de dépenses imprévues représente un fléau pour l’industrie du nucléaire.
Quelque 439 centrales nucléaires sont désormais en opération dans le monde. Si l’on voulait remplacer ne serait-ce que le quart de l’énergie présentement obtenue à partir du pétrole et du charbon, il faudrait construire plus d’un millier de nouveaux réacteurs, en plus de remplacer les centrales existantes au fur et à mesure qu’elles atteignent la fin de leur période de fonctionnement. La mise au rancart de 400 centrales et la fabrication de 1 400 nouvelles coûteraient au minimum de 10 à 20 mille milliards de dollars, et la quantité de déchets nucléaires se verrait alors multipliée par trois. On aggraverait considérablement le problème de l’augmentation des combustibles usés, auquel on est d’ailleurs incapable d’apporter des solutions. Un plan de construction aussi ambitieux aurait en outre pour conséquence d’épuiser les réserves mondiales d’uranium bien avant que les 1 400 centrales soient construites.
Sur les 36 projets actuels de centrales, 14 demeurent bloqués, et la plupart des autres projets ayant survécu appartiennent à l’État russe, chinois ou indien. L’énergie nucléaire semble être une proposition attrayante pour les entrepreneurs privés, à condition de pouvoir socialiser les coûts et de privatiser les profits tout en laissant aux générations à venir le soin de se débrouiller avec les déchets radioactifs. À eux seuls, les 104 projets « privés » de centrales nucléaires en territoire américain ont reçu plus de 130 milliards de dollars en subventions gouvernementales, ce qui représente plus d’un milliard par réacteur, des coûts que les contribuables devront assumer. Or il faudra dépenser des milliards en supplément pour régler le problème de l’amoncellement des déchets radioactifs.
Le problème de la disposition des déchets atomiques demeure la bête noire de l’industrie nucléaire. Après 40 ans d’efforts, les chercheurs ne sont pas parvenus à entreposer un seul kilogramme de combustible épuisé hautement radioactif dans un site permanent. Le plutonium est un élément radioactif mortel dont la demi-vie est de 24 000 ans. Bien qu’une partie du combustible ait été retraitée (l’industrie du retraitement étant en elle-même polluante), les trois quarts de tous les déchets ayant été engendrés jusqu’à ce jour demeurent entreposés à titre temporaire dans les sites de cinquante pays.
D’après le prix Nobel Mohamed El Baradeï, directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), la plupart des pays ne disposent pas de sites d’entreposage valables, et plusieurs n’ont ni l’expertise nécessaire ni la volonté pour s’attaquer aux problèmes des déchets radioactifs. Or les risques de fuite persistent et les déchets demeurent des cibles potentielles pour les terroristes.
Dans une étude publiée en 2002, la Société Royale du R.-U. a réprimandé l’industrie nucléaire pour avoir « négligé... le problème grave et urgent... de l’élimination des déchets nucléaires ». L’étude estimait qu’il en coûterait 85 milliards £ (108 milliards d’euros, ou 139 milliards $ US) pour stocker convenablement les déchets du Royaume-Uni. À ce tarif, l’entreposage de tous les déchets nucléaires accumulés sur la planète exigerait une somme de 3 000 milliards, beaucoup plus que le sauvetage mondial des banques de 2008, soit 6 milliards par réacteur, un passif caché qui n’apparaît sur aucun bilan d’entreprise.
Qu’il s’agisse de grandes sociétés, de politiciens ou du grand public, personne ne veut avoir de déchets radioactifs dans son milieu de vie. D’où l’idée de les enfouir profondément dans le sol. C’est dans cet esprit que la Commission réglementaire nucléaire des É.-U. (NRC) avait annoncé dans les années quatre-vingt son intention d’emmagasiner des déchets radioactifs dans une caverne de Yucca Mountain, au Nevada, d’ici 1998. Aussi sera-t-on surpris d’apprendre que le porte-parole de NRC, Edward McGaffigan, a confié au New York Times que le lieu de stockage du Nevada pourrait ne pas entrer en fonction avant 20 ans, voire même jamais en raison de difficultés techniques, notamment parce que des rapports géologiques frauduleux auraient été produits. Sept ans après avoir établi les prévisions de dépenses à 58 milliards $ pour le site d’entreposage du Nevada, la NRC les révise et les porte dorénavant à 96 milliards, dont les contribuables sont supposés s’acquitter.
Les déchets nucléaires que l’industrie américaine a stockés dans 121 sites temporaires représentent pour elle un fardeau; dans sa gestion des déchets radioactifs, l’industrie a connu des dépassements de coûts et elle a pris 20 ans de retard sur le calendrier prévu; les déchets fuient et subissent l’effet de la corrosion en plus de constituer des cibles vulnérables et de poser des risques à la sécurité.
L’industrie nucléaire française se prétend sécuritaire. En fait elle fait face à des problèmes critiques de pollution et de gestion des déchets. L’usine de retraitement de La Hague, par exemple, conserve dans des sites temporaires la plus grande partie de son combustible épuisé hautement radioactif. L’usine libère dans les villages avoisinants du krypton, du tritium, de l’iode et du carbone-14 radioactifs, en plus de rejeter quotidiennement quelques millions de litres d’effluents radioactifs dans la Manche. Des scientifiques du monde médical français mettent la population locale en garde contre les risques de contracter la leucémie, et Greenpeace fait campagne depuis 1997 pour obtenir la fermeture du site.
Après l’entrée en vigueur de la Convention de Londres limitant le rejet de déchets en mer, le Royaume-Uni, la France et d’autres pays ont eu recours à des immersions clandestines de déchets radioactifs dans le golfe de Gascogne à partir des navires MV Topaz et Gem. Lors de son voyage inaugural en 1979, le Rainbow Warrior, un des navires appartenant à la flotille de Greenpace, a réussi a prouver l’existence de ces immersions illicites et à confronter les contrevenants. Grâce au succès de cette opération, une nouvelle interdiction a pris effet dans les années quatre-vingt.
Le problème n’avait pourtant pas été définitivement réglé, car quelque temps après le tsunami de 2004, de lourds barils de déchets toxiques ou radioactifs en provenance de l’océan Indien se sont échoués sur quinze plages de Somali. Des villageois ont trouvé la mort ou ont été brûlés ou contaminés en tentant d’ouvrir les barils aux déchets dangereux. On ne sait pas encore si lesdits barils provenaient de France, du R.-U., des É-U. ou ailleurs, mais chose certaine leur échouage souligne les dommages imprévus qu’on inflige à l’environnement marin et aux citoyens en immergeant secrètement des matières radioactives en mer.
Puisque les déchets radioactifs s’empilent année après année dans une cinquantaine de pays, il n’est pas surprenant de constater que des immersions clandestines continuent de survenir, comme le prouve l’échouement des barils sur les côtes somaliennes. Le professeur Geoffrey Boulton, de la Société Royale à Londres, avait prévenu que la quantité des déchets serait « multipliée par 50 » au fur et à mesure du déclassement des centrales présentement en opération. D’ailleurs, la plupart des centrales nucléaires existantes, construites dans les années soixante-dix et quatre-vingt), vont bientôt parvenir à la fin de leur cycle de vie, et aucun plan efficace n’a encore été soumis pour traiter l’énorme quantité de déchets qui proviendront de ces centrales désaffectées.
Affirmer que l’énergie nucléaire va résoudre le défi posé par le réchauffement planétaire, ou même qu’elle va en tout cas aider à régler le problème est une fumisterie. Comparée aux énergies éolienne, solaire, géothermique ou hydroélectrique, l’énergie nucléaire apparaît comme un ogre insatiable pour qui le carbone est indispensable. Du strict point de vue de la rationalité économique, l’énergie nucléaire ne passe pas la rampe. Qui pis est, l’accumulation des déchets, les risques d’accidents ou de sabotage et la prolifération des armes atomiques constituent autant de fardeaux supplémentaires infligés à la société.
Souvenez-vous, tous ces risques, toute cette pollution émanent d’une tentative de faire bouillir de l’eau. Amory Lovins avait fait remarquer dans les années soixante-dix que « se servir de la fission nucléaire pour porter de l’eau à ébullition équivaut à utiliser une tronçonneuse pour couper le beurre ».
La société doit désormais se préparer au déclin inévitable de la consommation d’énergie. L’ère du pétrole aura fourni une énorme quantité d’énergie relativement facile à exploiter dont on aura pu profiter que pendant une période limitée; il n’existe aucune solution de rechange crédible capable de se substituer à l’immense quantité d’énergie engendrée par le pétrole Par le volume des économies engendrées, la conservation vient au premier rang des sources d’énergie propre; elle ne coûte rien et n’émet aucune quantité de carbone.
La co-génération, qui consiste à récupérer la chaleur actuellement perdue par les hautes cheminées d’usine, arrive au second rang. Enfin, nous pourrons créer des capacités grâce à différentes sortes d’énergie renouvelable : énergie éolienne, solaire, hydroélectrique et géothermale, à condition de produire localement, à petite échelle, ce qui nous permettra de créer plus d’emplois et d’obtenir un meilleur retour sur investissement qu’avec les centrales nucléaires.
Il existe un secret que la civilisation industrielle n’a pas encore compris, à savoir qu’on peut améliorer la qualité de la vie en consommant moins d’énergie et en fabriquant moins de marchandises. Une qualité de vie meilleure est à notre portée sans que nous ayons à blesser mortellement la planète en y creusant une myriade de galeries, et sans obliger les générations futures à s’occuper de nos déchets toxiques .
- Rex Weyler