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Paul Ehrlich, l’auteur de Population Bomb, avait alors exhorté les délégués à débattre des moyens qui permettraient d’atténuer les dommages importants que la croissance démographique infligeait aux écosystèmes. Barry Commoner, le premier scientifique à avoir détecté la présence du Strontium-90 dans les dents des enfants, ne partageait pas le point de vue d’Ehrlich. La croissance démographique, soutenait-il avec force, ne constituait aucunement une grave menace pour l’environnement. La technologie, croyait-il, nous donnerait les moyens de nourrir des milliards de personnes supplémentaires; le véritable problème, d’après lui, était la consommation des riches, la source de gaspillage par excellence.
Ehrlich reconnaissait que les plus fortunés consommaient trop, mais il soutenait que la démographie galopante à elle seule aurait pour conséquences de détériorer les écosystèmes de la planète et de causer des catastrophes humanitaires et écologiques. C’est pourquoi il pressait les environnementalistes de préconiser un mouvement mondial en faveur de la contraception afin de restreindre le nombre des grossesses non désirées et de diminuer les taux de fécondité. Les propositions d’Ehrlich se heurtèrent toutefois à des résistances d’ordre culturel, politique et religieux. Résultats : la conférence de Stockholm n’a pas voulu se pencher sur le problème de la population et le mouvement écologique a presque entièrement ignoré le défi posé par la croissance démographique depuis 1972. Il n’en reste pas moins que 36 années plus tard et avec trois milliards d’habitants en plus, ce problème agaçant demeure entier.
Le refus d’aborder la question démographique provient en partie d’une réticence instinctive à tenir les habitants les plus pauvres de la planète responsables des problèmes écologiques. Voilà pourquoi la plupart des groupes environnementaux se sont surtout efforcés de dénoncer la pollution, la disparition des espèces, les excès de la société de consommation, et de militer en faveur de la protection des milieux naturels, autant d’objectifs louables. Par exemple, la politique chinoise de l’« enfant unique » destinée à lutter contre l’explosion démographique est-elle apparue en Occident comme la mesure d’un État totalitaire cherchant à limiter la liberté des personnes.
Les adeptes inconditionnels de la croissance économique illimitée, par exemple les promoteurs immobiliers, les détaillants et autres personnes bénéficiant de l’accroissement démographique, soutiennent avec force que nos sociétés sont capables de «croître indéfiniment». Julian Simon, lobbyiste auprès de la grande entreprise à Washington D.C., est le plus impressionnant meneur de ban de ce groupe d’optimistes invétérés. Simon écrivait en 1995 que : « Nous tenons dans nos mains la technologie dont nous aurons besoin pour nourrir, vêtir et alimenter d’ici les sept prochains milliards d’années, une population mondiale toujours en croissance... Même si nous cessions complètement d’ajouter à nos connaissances, ... nous serions encore capables de poursuivre notre croissance démographique indéfiniment. »
Par tromperie ou ignorance, Simon dénature la vérité concernant la croissance des populations en milieu naturel. Toute croissance exprimée en pourcentages, qu’elle soit stable ou variable, comme les intérêts composés dans un compte bancaire, possède un temps de doublement, et après plusieurs doublements elle atteint des valeurs extrêmes. Même si l’actuel taux d’accroissement démographique de 1,14 p.100 pouvait être ramené à la moitié, soit 0,5 %, la population humaine doublerait encore à tous les 140 ans. Après cinq doublements, c’est-à-dire dans 700 ans (on peut difficilement parler ici d’« éternité ») la population s’établirait à plus de 200 milliards d’habitants, soit 32 fois la population actuelle de 6,7 milliards. On ne pourra jamais atteindre une telle croissance, ni même sans approcher. Si Julian Simon comprend l’impossibilité mathématique d’une telle prolifération, alors il doit trouver avantageux que son auditoire ne puisse pas faire de même.
Les tenants d’une expansion socio-économique sans fin nient l’existence de limites naturelles à la croissance, et ce ne sont d’ailleurs pas les seuls, car même les organismes environnementaux et les agences gouvernementales préfèrent souvent éviter de discuter des moyens de stabiliser ou de réduire la population. Par exemple, les Objectifs de développement du millénaire préconisés par les Nations Unies, à savoir éradiquer la faim et la pauvreté; réduire la mortalité et les maladies infantiles; réaliser l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes; promouvoir la santé des mères, rendre l’éducation à la portée de tous, et favoriser le développement durable, pour inspirants qu’ils soient, ne mentionnent jamais la nécessité de stabiliser la population mondiale.
La notion de « développement durable » est devenue populaire après la publication par les Nations Unies en 1987 du Rapport Brundtland. Les auteurs du rapport étaient sans doute animés de bonnes intentions lorsqu’ils écrivaient : « Ce dont nous avons désormais besoin est une nouvelle ère de croissance économique... à la fois vigoureuse tout en étant durable aux plans social et environnemental. Le développement ne saura être durable que si la taille de la population et la croissance démographique s’accordent avec le potentiel productif changeant de l’écosystème. »
Les rédacteurs du rapport n’expliquent pas ce qu’ils entendent par « durable », par « potentiel productif changeant » d’un écosystème, ou comment une population pourrait croître en « s’accordant » avec ce potentiel changeant. Chose certaine, toutes ces notions ambiguës ne modifient en rien les lois de la nature. Toutes les communautés naturelles en croissance, qu’il s’agisse de bactéries dans une boîte de Pétri, de moules sur leur plate-forme intertidale, ou des humains sur leur planète, finissent par atteindre leurs limites physiques, cessent de croître et parviennent à maturité. Comme le souligne Albert Bartlett, professeur émérite de physique à l’université du Colorado « Toute croissance survenant après le stade de la maturité est un signe d’obésité ou de tumeur cancéreuse».
La croissance des espèces vivant dans un milieu naturel évolue soit vers une phase homéostatique stable en équilibre avec le milieu, soit vers son effondrement. La notion de «croissance durable» est plaisante à utiliser, tout comme celle de «mouvement perpétuel», mais toutes deux n’existent pas dans le monde physique réel où nous vivons. Comme l’explique le professeur Bartlett (lequel presse scientifiques, environnementalistes et politiciens d’aborder franchement la question de la croissance), « Le Rapport Bruntland discute du concept de "durabilité" en des termes à la fois optimistes et vagues. La Commission a sans doute senti que pour être accepté, le concept se devait d’être discuté d’une manière optimiste, mais quand on considère les faits, on réalise que les commissaires n’avaient d’autre choix que d’être vagues et de se contredire parce que l’idée même de croissance durable est un oxymoron. »
Dans la version écrite de son oeuvre intitulée Une vérité qui dérange, Al Gore soutient que « Le lien fondamental unissant notre civilisation au système écologique terrestre a été complètement et radicalement transformé par la puissante convergence de trois facteurs. Le premier étant l’explosion démographique. » Paradoxalement, lorsqu’il en vient à présenter sa liste des 36 façons de changer la société (améliorer l’efficacité de l’éclairage, recycler) il s’abstient totalement de mentionner l’augmentation rapide de la population. Y aurait-il une raison quelconque de taire le « premier puissant facteur » ayant chamboulé l’environnement ?
À la rigueur, il est concevable que des politiciens et même des journalistes, dont les notions mathématiques sont notoirement sommaires, puissent avoir du mal à saisir les caractéristiques des systèmes vivants mentionnés précédemment. Pour leur part, les économistes devraient réaliser qu’il existe des limites à la croissance, puisque la plupart d’entre eux ont acquis des connaissances mathématiques solides; le problème est que la plupart des économistes sont à l’emploi des personnes à qui la croissance profite, c’est pourquoi ils s’intéressent médiocrement aux sciences de la nature. On doit cependant savoir que quiconque se prétend être un écologiste ou un scientifique doit d’abord être en mesure de saisir les lois élémentaires de la croissance : c’est seulement à cette condition qu’on pourra espérer des économistes et des politiciens qu’ils y comprennent quelque chose.
Le rythme d’accroissement de la population terrestre s’est continuellement accéléré depuis des temps immémoriaux jusqu’à environ 350 av. J.-C. lorsque l’encombrement urbain, la maladie et la guerre eurent pour effet de décimer les populations humaines. Ce grand « effondrement urbain » s’est poursuivi pendant deux millénaires jusqu’au 18e siècle lorsque les progrès de la médecine et l’amélioration des conditions sanitaires permirent de retrouver un taux de croissance comparable à ceux de l’Antiquité, c’est-à-dire un modeste 0,2 p.100 par année. Plus tard, la croissance démographique a décollé pour de bon, le taux maximal annuel de 2,2 % ayant été atteint en 1963, lorsque les carburants étaient bon marché et l’extraction des ressources intensive. Depuis le taux annuel de croissance démographique a diminué pour atteindre 1,14 p.100 et il continue de décroître.
Les économistes entichés de croissance aiment prétendre que le taux de fécondité chute en raison d’une hausse de l’activité économique mondiale (PNB), mais les faits suggèrent une autre explication. Avant 1964 les taux d’accroissement de la population et le PNB mondial augmentaient de concert. Depuis lors, les taux de fécondité sont tombés à zéro dans plusieurs pays européens, mais non aux É.-U. et en Arabie Saoudite où des contraintes d’ordre religieux ou culturel ont maintenu les taux à un niveau élevé. Et si les taux de fécondité ont régressé en Espagne et en Italie au cours des années soixante-dix, ce n’est pas en raison d’une appréciation soudaine du revenu national, mais plutôt à cause de l’émancipation de la femme et de l’accès aux contraceptifs. En Colombie le taux de natalité a chuté de 6 à 3,5 % 15 ans après que les moyens de contraception eurent été rendus largement disponibles.
D’aucuns craignent que l’idée de stabiliser ou de réduire la taille de la population soit un pas vers le totalitarisme et l’oppression, la politique chinoise de contrôle des naissances ou quelque chose d’encore pire. Les politiciens tremblent de peur à la simple pensée de devoir remettre en question les tabous religieux entourant la contraception. Il existe pourtant deux moyens simples dont les retombées pour l’humanité sont positives et qui se sont avérés efficaces pour stabiliser la population mondiale, à savoir :
1. Réaliser l’égalité des sexes et l’autonomisation de la femme dans le monde
2. Rendre possible l’accès à la contraception.
La population mondiale a doublé 19 fois en 200 000 ans, depuis l’époque où 10 000 Homo sapiens archaïques habitaient la Terre, pour atteindre 6,7 milliards aujourd’hui. Nous sommes entrés dans la période du dernier doublement qui, d’ailleurs, ne pourra même pas s’accomplir. En fait, la population mondiale ne va sans doute pas atteindre douze milliards d’habitants; elle va probablement plafonner et cesser de croître pour la première fois de l’histoire (si on excepte de brèves périodes comme celles de l’effondrement urbain et des épidémies).
À moins qu’un effondrement cataclysmique ne vienne accélérer la tendance, les taux d’accroissement démographique vont atteindre zéro quelque part entre 2050 et 2080. À ce moment-là, la planète comptera environ dix milliards d’habitants. Actuellement 880 millions d’humains, soit 13 p.100 des 6,7 milliards que compte la Terre connaissent la famine, sont mal nourris ou affamés. L’ONU cherche à nourrir environ 8 p.100 de ces affamés (soit 75 millions de personnes), mais malgré la modestie de cet objectif l’organisation internationale a annoncé durant l’année présente qu’elle ne sera même pas en mesure de l’atteindre en raison de la flambée des prix des denrées alimentaires.
Puisque la population va nécessairement connaître une croissance zéro, l’humanité aura le choix entre deux alternatives : faire preuve de sagesse et de prévoyance en planifiant le ralentissement de la croissance démographique, ou choisir la solution de facilité et accepter que la nature en dicte les termes, avec tous les désagréments que cela pourrait entraîner pour nos enfants et petits-enfants. Car la nature, malgré toute sa glorieuse beauté, ne fait pas dans le sentiment. Lorsque qu’elle intervient pour mettre un cran d’arrêt à la croissance, elle ne fait pas de cadeaux, comme en témoignent les contrées les plus ravagées de la planète, où 25 000 personnes meurent de faim tous les jours.
En évitant de se compromettre en matière de limitation des naissances, on a malheureusement rendu la Terre malade. Depuis la tenue de la première Conférence des Nations Unies sur l’Environnement en 1972, trois milliards de personnes supplémentaires ont ajouté leur poids aux écosystèmes. La croissance démographique et la consommation excessives favorisent toutes deux la détérioration de l’écosphère. La croissance démographique nord-américaine est, bon an mal, d’environ 1 p.100, mais puisque les Nord-Américains consomment environ 15 fois plus d’énergie et de ressources que les pays en développement, cette croissance de 1 p.100 représentent l’enjeu démographique le plus urgent de tous.
Pendant ce temps, selon l’estimation du médecin britannique Malcom Potts, 220 000 grossesses non planifiées et non désirées se produisent tous les jours, ce qui constitue une immense «demande non satisfaite dans le domaine du planning familial des naissances». Nous pourrions éviter à nos descendants d’incalculables misères en ramenant la croissance démographique à zéro, voire à des valeurs négatives. Pour cela il faudrait nous réveiller et cesser de nier l’importance cruciale de la démographie pour l’avenir du genre humain. Afin d’empêcher une croissance galopante, nous devrions inciter nos gouvernants à réaliser l’égalité des sexes et l’autonomisation de la femme partout dans le monde et à généraliser l’accès aux contraceptifs. Les environnementalistes pourraient jouer un rôle de premier plan dans la réalisation de cette transformation profonde des attitudes.
- Rex Weyler