Greenpeace et Oil Change International viennent de publier un rapport pour mettre les banques en garde quant aux risques pour leur réputation et leurs revenus en raison de leur investissement dans des pipelines des sables bitumineux.

Cette publication survient alors que la concentration en CO2 dans l’atmosphère atteint un sommet inégalé depuis 3 à 5 millions d’années (la température était alors de 2 à 3 ° C plus élevée et le niveau de la mer était de 10 à 20 mètres plus haut que maintenant), qu’on voit une augmentation des événements météorologiques extrêmes et que les Nations unies nous rappellent que les pays n’en font pas assez pour respecter l’Accord de Paris.

Dans la lignée du mouvement de Standing Rock

Le rapport intitulé « Dans les pipelines: risques pour les financiers des pipelines de sables bitumineux » est le premier rapport qui examine en profondeur l'éventail de risques en lien avec les trois projets de pipelines de sables bitumineux (l’expansion de Trans Mountain de Kinder Morgan, Keystone XL de TransCanada et l’expansion de la Ligne 3 d’Enbridge).

Parmi les risques identifiés, mentionnons les défis légaux, l’opposition des peuples autochtones et des communautés locales, les risques climatiques ainsi que les dangers pour la salubrité de l’eau et la fragilisation de l’économie. En finançant ces projets, les banques risquent le même genre de traitement que celui observé dans l’affaire de l’oléoduc Dakota Access (Standing Rock) où plus de
5 milliards de $ ont été désinvestis des banques qui soutenaient ce projet.

Desjardins , TD et les autres doivent suivre l’exemple

JPMorgan Chase, TD et Barclays font partie des principales banques qui financent ces pipelines de sables bitumineux ainsi que les compagnies qui sont derrières ces projets. Au Québec, le Mouvement Desjardins est également visé, car il a octroyé ce printemps un prêt de 145 millions de dollars à Kinder Morgan pour la construction de son projet de pipeline Trans Mountain.

Desjardins, à l'instar d'autres banques, s’en va totalement à contre-courant de la tendance mondiale, alors que plusieurs institutions financières comme
ING, BNP Paribas (8e banque au monde), le plus grand fonds pension suédois (AP7), US Bank commencent à tourner le dos aux pipelines de sables bitumineux.

L’intensification des politiques climatiques, l’opposition grandissante de la population et l’absence de consultation avec les peuples autochtones ont déjà contribué à l’annulation de deux importants projets de pipelines (1). Les trois projets de pipelines restants sont également menacés pour les mêmes raisons, faisant d’eux des projets à hauts risques qui ne généreraient que peu de profits, ce qui devrait faire réfléchir les institutions comme Desjardins.

Le rapport identifie les principaux risques suivants :

  • Absence de consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause de toutes les communautés autochtones affectées par les pipelines. La résistance est d’ores-et-déjà visible le long des tracés d’expansion des pipelines Trans Mountain de Kinder Morgan et la Ligne 3 d’Enbridge. Paradoxalement, JPMorgan Chase continue de financer ces pipelines alors que sa politique sur les droits humains (2) énonce que la banque attend de ses clients qu’ils mettent en œuvre les prérequis du consentement préalable. Les Premières Nations pressent également le Mouvement Desjardins de retirer son soutien financier au projet de pipeline Trans Mountain (3).

  • Impacts néfastes sur l’environnement incluant la contamination de l’eau potable due aux déversements. Ces compagnies qui proposent de construire trois nouveaux pipelines de sables bitumineux sont responsables d’un déversement de pétrole par semaine en moyenne depuis 2010 aux États-Unis. Les nouveaux pipelines menacent ainsi des milliers de cours d’eau, de plans d’eau et d’aquifères. Le pipeline Trans Mountain de Kinder Morgan traverse le Parc national Jasper, un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui contredit aussi la politique de la banque TD de ne pas financer des projets sur de tels sites.

  • Le succès des pipelines des sables bitumineux repose sur l’expansion des sables bitumineux. Le bas prix du baril et les changements structurels dans la demande de pétrole – incluant le virage des marchés asiatiques et européens vers les véhicules électriques -  soulèvent des questions quant à la viabilité à long terme des sables bitumineux et des pipelines dont ils dépendent pour l’expansion de la production.

  • Les décisions de prêt à court-terme minent l’action des banques et des investisseurs pour soutenir le climat. Les trois pipelines en question peuvent ajouter jusqu’à deux millions de barils par jour à la capacité des pipelines. Faciliter l’expansion des sables bitumineux et nous enfermer dans une économie haute en carbone pendant des décennies sapent les politiques des banques telles JPMorgan Chase et Desjardins qui disent reconnaître les objectifs de l’Accord de Paris, de TD qui dit vouloir évaluer et divulguer les risques et les opportunités liés au climat, ou de Barclays qui planifie développer une approche plus durable sur le plan global de leur portfolio énergétique pour leurs clients.

Ne plus financer les pipelines de sables bitumineux

Le rapport recommande aux banques de ne plus financer et de cesser tout arrangement financier en lien avec les nouveaux projets de pipelines des sables bitumineux. Il encourage également les créanciers actuels à retirer leurs fonds en totalité ou à ne pas renouveler leurs lignes de crédits. Le rapport fournit notamment une liste de questions pour les investisseurs banquiers afin qu’ils puissent les poser aux gestionnaires des banques impliquées pour savoir si l'évaluation des risques est adéquate.

Soutenir les sables bitumineux est « immoral et irresponsable » sur le plan financier

Selon Hannah McKinnon, directrice du programme Énergies Futures et Transitions chez Oil Change International, « soutenir  les sables bitumineux est immoral et irresponsable sur le plan financier. Les banques doivent choisir de quel côté de l’histoire elles veulent se positionner. Le monde s’éloigne des énergies fossiles et les banques qui manqueront ce train se retrouveront avec un portefeuille rempli d’actifs échoués qui seront sans valeur et une grave atteinte à leur réputation pour avoir financé la crise du climat. »

Plus tôt ce mois-ci, la Nation des Secwepemc en Colombie-Britannique - dont le territoire est traversé par le tracé de Trans Mountain - a aussi commandé et publié un autre rapport qui détaille davantage les risques liés aux peuples autochtones et l’affirmation de leurs droits et de leur propriété sur des terres non cédées.

Les banques ne peuvent plus ignorer les Premières Nations, les communautés et l'Accord de Paris, sinon elle en paieront le prix.

***

[1] ‘Northern Gateway’ d’Enbridge a été annulé par le gouvernement fédéral en Novembre 2016. Énergie Est de TransCanada a été annulé par la compagnie en Octobre 2017.

[2] JPMorgan Chase & Co. 2016. Environmental and Social Policy Framework.

[3] Desjardins sous la pression des Premières Nations, Le Devoir, 25 août 2017, Alexandre Shields,