Il existe toute une variété de tactiques pour limiter le droit des individus à s’exprimer. Celles-ci sont utilisées non seulement par les gouvernements oppressifs à travers le monde, mais aussi par des compagnies peu scrupuleuses qui tentent de faire taire les critiques au moyen de coûteuses poursuites judiciaires.

Greenpeace fait en ce moment face à une poursuite très importante intentée par Produits forestiers Résolu pour tenter de faire taire l’organisation. Cette poursuite frappe au coeur même de notre identité. Greenpeace a été fondée autour de l’idée de donner une voix à notre planète et à ses habitants. Le mouvement s’est créé en 1971 quand un groupe de militants s’est rendu jusqu’à Amchitka pour s’opposer aux essais nucléaires. Le groupe n’a pas été capable d’y mettre fin par son action, mais le témoignage que ces premiers activistes ont partagé a lancé un mouvement mondial contre les essais nucléaires.

La parole, c’est le pouvoir. C’est le plus grand vecteur de changement, un outil à la portée de tous pour construire le futur que nous voulons.

©Tim Aubry / Greenpeace

Aujourd’hui, aux États-Unis, nous sommes gouvernés par un président qui planifie de réduire drastiquement le budget et le personnel de l’Agence de protection environnementale (EPA), censurer les scientifiques, renier les engagements envers la protection de l’eau, de l’air et du climat, et compromettre les droits des personnes au prétexte de leur origine et de leur religion. Et la voix des citoyens n’a jamais été si forte.

Les journalistes partout dans le monde documentent jour après jour la faillite éthique de cette administration. La pression sociale de millions de personnes a poussé Uber à lui retirer son soutien, et les voix s’étant élevées lors des marches des femmes ou en soutien à la communauté musulmane après le Muslim ban se font de plus en plus fortes chaque jour.

Aujourd’hui, les médias sociaux font office de mégaphone et permettent aux individus de partager leurs histoires. Si celles-ci font le tour du monde, c’est en raison du pouvoir des mots que ces gens utilisent, non pas grâce à l’argent. Les gens s’expriment, écrivent, partagent, s’organisent et manifestent, et ils ne sont pas prêts de s’arrêter.

Mais actuellement, la liberté de Greenpeace de s’exprimer pour l’environnement est menacée par de multiples poursuites intentées par Résolu – une poursuite de 7 millions de dollars intentée en Ontario contre Greenpeace Canada, et une poursuite de 300 millions de dollars (CAD) dans l’état de Géorgie (États-Unis) contre Greenpeace U.S. et Greenpeace International.

Qui est Résolu et pourquoi veut-elle nous réduire au silence ?

©Dave Taylor / Greenpeace

Résolu est une compagnie qui opère dans la forêt boréale canadienne, et les arbres qu’elle abat sont récoltés afin d’être transformés en une variété de produits allant du papier absorbant à la pâte de bois servant à fabriquer le papier utilisé pour l’impression des livres, journaux et magazines. Résolu poursuit Greenpeace en raison d’une série d’enquêtes au travers desquelles l’organisation a mis en avant les pratiques non durables de la compagnie; la forêt boréale doit conserver des habitats intacts pour maintenir la santé de son écosystème unique et permettre la survie d’espèce comme le caribou forestier. La forêt abrite aussi les territoires de Premières Nations qui dépendent de ses ressources, et détiennent le droit de décider de l’utilisation de leur territoire.

Au lieu de s’attaquer au problème que dénonce Greenpeace, Stand.earth et d’autres, Résolu nous dit — vous dit — de cesser d’en parler. 
Les poursuites comme celle-ci s’appellent des Poursuites Stratégiques Contre la Mobilisation Publique ou poursuites-bâillons, et elles sont un outil dangereux aux mains des corporations pour réduire le public au silence.

Elles sont généralement efficaces, conçues pour intimider et pour s’assurer que de grandes compagnies ayant les moyens de dépenser d’importantes sommes d’argent dans un processus juridique rendent la possibilité d’exprimer des critiques trop difficile pour des individus, des scientifiques ou des organismes sans but lucratif.

Un autre aspect troublant à propos de la poursuite intentée aux États-Unis est que la réclamation de 300 millions de dollars est faite en vertu de la Loi RICO (Racketeer Influenced & Corrupt Organizations Act) — élaborée pour lutter contre le crime organisé, la mafia notamment. Le principal argument de Résolu étant qu’une organisation comme Greenpeace, qui critique les pratiques non durables de la compagnie, est une « entreprise criminelle ».

 

 Le concept est tellement ridicule que nous ne nous attendons pas à ce que Résolu obtienne gain de cause, mais ça ne rend pas la poursuite moins menaçante pour autant. La pire chose à propos des poursuites-bâillons est qu’elles peuvent être sans fondement, mais avoir tout de même un impact désastreux financièrement et sur le long terme, ainsi qu’un fort potentiel d’intimidation sur les individus ou les organisations de la société civile.

Greenpeace sait depuis longtemps gérer les intimidateurs, nous n’allons donc pas arrêter de parler de la forêt boréale et des raisons pour lesquelles elle doit être protégée. Tout comme nous n’arrêterons pas d’expliquer à Résolu pourquoi elle doit changer ses pratiques pour être en phase avec l’opinion scientifique. Mais cette situation pourrait avoir des répercussions bien plus vastes.

Imaginez un monde sans Greenpeace, où des poursuites comme celle-ci puissent aboutir, et où les organisations fassent le choix de se taire en raison des trop grands risques.

Maintenant, imaginez un monde où nous n’avons pas d’Amnesty International faisant campagne mondialement pour les droits humains, où des organisations de défense des droits civils ne peuvent se permettre de se battre pour la justice raciale ou l'égalité des droits de la communauté LGBTQ. Imaginez qu’il n’y ait plus du tout de revendication, que les groupes défendant les vétérans, les enfants, les personnes avec un handicap, les personnes malades, les démunis, aient été démantelés en raison du coût exorbitant des poursuites intentées contre eux.

Imaginez que des médias de presse écrite soient dans l’obligation de cesser leur activité parce qu’ils ne peuvent faire face aux poursuites en diffamation de personnes comme Trump, et que les coûts et les conséquences juridiques soient rendus si élevés qu’il ne soit plus permis de s’exprimer librement. 

Ça peut sembler dramatique, mais si un précédent est établi démontrant que la Loi RICO peut être utilisée de cette manière, cela pourrait ouvrir la voie vers des scénarios similaires.

Déjà, nous avons vu deux poursuites calquées sur celle de Résolu : la première intentée au Texas par un climatosceptique contre plusieurs groupes environnementaux incluant Greenpeace ; la seconde à New York contre des sociétés de médias, ciblant leur couverture médiatique des changements climatiques et leurs articles parlant de l’élection présidentielle américaine.

Nous devons réagir avant que la situation ne s’aggrave. Résolu tente de cacher ce qu’elle fait en forêt boréale, mais je sais que vous ne les laisserez pas faire. Partagez cette histoire. Soyez à nos côtés pour faire savoir à Résolu que nous ne nous laisserons pas réduire au silence.

 

Molly Dorozenski est la Directrice des communications de Greenpeace U.S.. Elle a travaillé à la planification de campagnes telles que la campagne sur le climat, l’Arctique, la marée noire de BP dans le golfe du Mexique, ainsi qu’au sein d’une variété de campagnes visant à faire évoluer des compagnies vers des pratiques plus durables. En 2015, elle a été la récipiendaire d’un Prix Effie pour son travail avec l’agence VIA qui a poussé des compagnies de hautes technologies à s’engager à utiliser une plus grande part d’énergie renouvelable.