Danger: Biomasse

Publication - 10 mai, 2008
Il est maintenant possible au Québec de faire de l’électricité en brûlant nos forêts, plus particulièrement la biomasse de nos forêts. C’est là un changement majeur dans l’utilisation de nos forêts publiques et dans la façon dont on les aménage. Bien qu’il s’agisse d’une ressource énergétique renouvelable (les arbres repoussent!) pouvant augmenter notre indépendance face aux énergies fossiles (pétrole, gaz naturel, mazout), la récolte et la combustion de la biomasse forestière ou sa transformation en biocarburant ne se sont pas sans impact pour l’environnement, au contraire.

Mais avant d’explorer les impacts de son extraction et de son utilisation, voyons tout d’abord ce que le gouvernement du Québec englobe dans ce qu’il considère comme de la biomasse forestière.

  • Les arbres ou parties d’arbres faisant partie de la possibilité forestière (les espèces commercialisables), mais n’étant pas récoltés ;
  • Les arbres, arbustes, cimes, branches et feuillages ne faisant pas partie de la possibilité forestière (pas mal tout ce qui pousse mais qui n’a pas de valeur commerciale). Jusqu’à 70% des résidus de coupe forestière sont aussi disponible à la récolte.
  • Les arbres en zone de feu ou provenant de toute autre perturbation naturelle. Il s’agit là de volumes ponctuels attribués par le ministre.
  • Les résidus industriels non commercialisables (boues, écorces, sciures, etc.).
  • Les souches et les racines sont exclues de la biomasse forestière au Québec, mais elles sont couramment récoltées dans les pays scandinaves.

L’engrais de nos forêts

Avant tout, la biomasse c’est l’engrais de nos forêts, la banque de nutriments qui permet à la forêt de se régénérer suite à une perturbation (naturelle ou humaine). C’est grâce à la décomposition des feuilles et des branches, des troncs et des racines que le sol forestier permet la remise en productivité de la forêt suite à la coupe. À cette biomasse en décomposition s’associe une biodiversité impressionnante, allant d’une grande variété de champignons à plusieurs centaines d’espèces d’insectes décomposeurs, sans oublier les espèces d’oiseaux qui dépendent de ces insectes pour leur survie.

La biomasse en décomposition alimente le sol et permet en même temps de régulariser l’acidité et la composition chimique de celui-ci. Elle agit comme « agent neutralisant » contre les pluies acides encore très courantes dans le Sud du Québec. Ainsi un sol avec beaucoup de matière organique (provenant de la biomasse forestière en décomposition) aura un pouvoir tampon, contre l’acidité des pluies, beaucoup plus élevé qu’un sol où l’on a retiré la biomasse suite à la coupe forestière. De récentes études montrent que certaines régions du Québec (Abitibi, Outaouais, Laurentides et Chaudière Appalaches entre autre) sont très vulnérables à l’acidification des sols suite à la coupe forestière. Cette situation serait évidement aggravée si l’on extrayait de la biomasse suite à la coupe comme il est maintenant prévu dans les nouveaux programmes du gouvernement du Québec.

Politiques sur la biomasse au Québec dans la dernière année

Octobre 2007 Programme de réduction de la consommation de mazout lourd. Comprend un volet de substitution du mazout par la biomasse.
 
Février 2008 Livre Vert sur l’avenir du régime forestier québécois. Énonce une Stratégie de Développement Industriel en 4 axes, dont 2 basées sur la biomasse (filière énergétique et filière de bioraffinage). Le dossier est par la suite exclu du document de travail soumis en commission parlementaire en octobre 2008.
 
Juillet 2008 Programme relatif à l’octroi d’un permis autorisant pour une certaine période la récolte annuelle de biomasse forestière dans les forêts du domaine de l’État. Autorise la récolte de biomasse en forêt, y compris des volumes non-alloués disponibles suite aux perturbations naturelles.
 
Septembre 2008 Règlement sur l’énergie produite par cogénération à la biomasse. Appel d’offre pour 125 MW d’électricité produit par cogénération à la biomasse. L’énergie produite sera achetée par Hydro-Québec.
 
Les utilisations possibles de la biomasse forestière sont :
 
Chauffage : Combustion de copeaux, bûches densifiées, de bois mort, etc. C’est cette approche qui est préconisée dans le programme de remplacement du mazout lourd lancé en octobre 2007. Ce programme fait partie des stratégies du Québec pour diminuer ses émissions de GES.
 
Cogénération :  La combustion de la biomasse alimente des turbines pour produire de l’électricité, tout en permettant le chauffage et le fonctionnement des installations en usine. Le surplus énergétique est vendu à Hydro-Québec Distribution. Bien que certaines usines utilisent déjà les résidus industriels à des fins de cogénération, les nouveaux programmes gouvernementaux ouvrent la porte à la récolte massive de biomasse dans les forêts de l’État, une première ! Les appels d’offre actuels de 125 MW d’électricité impliquent la combustion de 300 000 tonnes de biomasse annuellement. La fin des appels d’offre est prévue pour l’automne 2008, tandis que le programme s’étend sur une période de cinq ans.
 
Bioéthanol : Il est possible de produire du biocarburant avec la biomasse forestière en fermentant celle-ci et en la transformant en éthanol cellulosique. Procédé dit de « 2e génération », on investit beaucoup dans cette filière actuellement (sera probablement commercialement viable à grande échelle dans quelques années). Le seul producteur d’éthanol actuellement au Québec est à Varennes (maïs-grain), mais Enerkem ouvre sous peu une usine d’éthanol cellulosique en Estrie (5 M litres/an) : l’approvisionnement sera de vieux poteaux électriques et d’autres « matières premières disponibles » pour lesquels Enerkem sera payé pour utiliser. D’ici 2012, Québec vise une production de 400M litres d’éthanol par année. Environ 120M viendront de Varennes, le reste de biomasse agricole, forestière, et déchets urbains. 1 tonne de biomasse ≈ 400 litres d’éthanol cellulosique. Donc environ 700 000 tonnes de biomasse par année seraient nécessaires (agricole/forestier/urbain confondus) en 2012 pour atteindre les objectifs de production de bioéthanol de la province.

Impacts et préoccupations

Ainsi les programmes nouvellement lancés permettent, après la coupe forestière, d’aller récolter des volumes indéterminés (aucune limite n’est pour l’instant fixée) de biomasse en forêt publique et/ou d’utiliser les résidus industriels suite à la transformation en usine (sciures, écorces, etc.). Si la valorisation des résidus est définitivement souhaitable, la récolte en forêt est beaucoup plus risquée d’un point de vue environnemental, économique, et social. Bien que cette filière énergétique offre plusieurs potentiels intéressants, le gouvernement se lance actuellement à la hâte dans des programmes sans fixer de balises claires, ce qui alimente les préoccupations des communautés scientifiques et environnementales, tout en laissant planer un risque sur la viabilité économique du dossier. Explorons les risques et faiblesses associés à cette filière :

  • Augmente la pression sur nos écosystèmes : les nouveaux programmes de récolte de biomasse risquent d’accélérer
    • la coupe par arbre entier, une pratique qui était de plus en plus bannie car trop dommageable pour la régénération,
    • l’exploitation dans les zones de feu et d’épidémie déjà très vulnérables,
    • l’épuisement et l’acidification des sols dans certaines régions du Québec, ce qui risque d’hypothéquer la productivité des forêts à long terme,
    • la perte de biodiversité en forêt,
  • Contribue aux changements climatiques : Bien qu’il s’agisse d’une ressource renouvelable, la combustion de la biomasse libère de grande quantité de GES. Cette filière est climatiquement valable si elle est utilisée pour remplacer les énergies fossiles comme le mazout lourd. Par contre si elle est utilisée pour produire de la nouvelle électricité, comme il est proposé dans les appels d’offre actuels de 125 MW, elle augmente considérablement les émissions de GES au Québec. Plusieurs promoteurs présentent cette filière comme étant « carbone-neutre », ce qui est faux. En stipulant que le carbone émis lors de la combustion sera séquestré par les nouveaux arbres qui pousseront suite à la coupe, les promoteurs omettent de mentionner qu’une centaine d’année (temps nécessaire à la remise en productivité de la forêt et à la croissance des arbres) sera nécessaire avant de capter le carbone émis lors de la combustion. De plus, il ne faut pas oublier que l’extraction de la biomasse est une activité extrêmement énergivore qui nécessite pétrole, machinerie, transport et donc implicitement émissions de GES. Les sols perturbés suite à la récolte seront aussi de grands émetteurs de GES pendant plus d’une décennie.
  • Encourage la perte de confiance dans le secteur forestier : le gouvernement s’apprête à donner gratuitement la biomasse de nos forêts sans avoir consulté les citoyens au sujet de balises claires, de limites de volumes, de pratiques d’extraction souhaitables, de zones à exclure de la récolte, etc. afin de la brûler et d’en faire de l’énergie. Au pays de l’hydro-électricité, en pleine lutte contre les changements climatiques, au cœur d’une réforme forestière s’orientant sur un aménagement durable de nos forêts, est-ce vraiment une avenue à prendre pour regagner la confiance des québécois envers le secteur forestier? Il y a un potentiel extrêmement intéressant dans cette filière si elle est développée de façon intelligente. Le gouvernement va actuellement dans la mauvaise direction en développant cette filière à huis-clos, à la hâte, sans consulter la population et sans fixer de balises claires. C’est là une merveilleuse occasion ratée de faire un développement réellement durable!

Des solutions à cette potentielle dérape

Le Québec est à l’aube de grands changements dans la façon dont on veut gérer notre forêt publique. La biomasse forestière peut y jouer un rôle fort intéressant si cette filière est mise en valeur dans un cadre respectueux de l’environnement. Pour se faire, voici les recommandations des spécialistes de Citoyens pour la nature :

  • Mettre en place immédiatement une consultation publique générique sur la filière biomasse sous l’égide du Bureau d’audience publique en environnement (BAPE)
  • Valorisation au maximum de la biomasse provenant des résidus industriels dans une chaîne intégrée de production et limiter la récolte en forêt
  • Éviter la récolte de biomasse dans les zones à risques élevés : zone de feu et d’épidémie, tourbières forestières, peuplement de pin gris, forêts sur sables grossiers, zones en pente forte, bordures de cours d’eau, régions à risque élevé d’acidification des sols.
  • Éviter la remontée de la méthode de coupe par arbres entiers (ébranchage sur le bord des chemins forestiers et empilement de biomasse par « andins»)
  • Favoriser la récolte de biomasse dans les andins existants et à proximité des usines
  • Fixer un prix reflétant la réelle valeur de cette ressource
  • Mettre en place des projets pilotes de récolte de biomasse dans différentes régions du Québec avec suivis scientifiques rigoureux face aux impacts sur la biodiversité, le cycle du carbone, la régénération, la composition chimique des sols et la remise en productivité de la forêt exploitée.
  • Élaborer une étude indépendante sur l’empreinte climatique totale de la filière biomasse, de l’extraction à la combustion jusqu’à la captation du carbone émis.

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