Lettre à Claude Béchard - « Désormais », on coupe - Février 2008

Publication - 7 mars, 2008
Le 19 décembre dernier, votre Ministère a fait approuver en toute vitesse par l’Assemblée nationale, sans la moindre consultation transparente auprès de la société civile, une mesure des plus contradictoires sur le plan de la conservation de la biodiversité. En effet, cette mesure, l’article 20 du projet de Loi 39, donne un pouvoir discrétionnaire au Ministre pour autoriser l’industrie forestière à couper « les peuplements en dégradation ou susceptibles d’être affectés par des désastres naturels en raison de leur état ou de leur âge ». Ainsi, donc la simple genèse d’un doute sur d’éventuels feux, épidémies ou grands vents suffit « désormais » au ministre pour en demander la coupe…

En adoptant une telle politique de liquidation des vieilles forêts, vous n'avez pas manqué de temps pour relancer la controverse, M. Béchard. En agissant de la sorte, vous vous assurez d'être qualifié de cancre, sur la scène mondiale, en ce qui a trait à la protection des forêts anciennes. À quelques semaines de la parution de votre livre vert, la réputation du Québec risque d'en prendre pour son rhume.

La mythique des industriels et vous

En effet, l'article 20 du projet de Loi 39, sévèrement critiqué par Louis Bélanger, professeur en aménagement forestier durable à l'Université Laval, met en péril la préservation des plus vieilles forêts du Québec. Encore une fois, votre gouvernement fait fi de la science et se range derrière les arguments économiques de l'industrie forestière, qui véhicule à tort et à travers qu'il est beaucoup plus rentable de raser les vieilles forêts du Québec plutôt que de les laisser brûler ou pourrir sur place… Ce discours n'est pourtant rien d'autre que le mythe véhiculé par votre prédécesseur, M. Guy Chevrette.

Greenpeace estime que vous auriez dû consulter le rapport de la Commission Coulombe, qui résulte d'une Commission parlementaire sur la gestion de la forêt publique, mandatée par votre gouvernement. Il est précisé dans ce rapport que l'un des plus grands défis au maintien de la biodiversité est d'assurer la conservation des vieux peuplements de résineux sur le territoire du Québec « puisque certaines espèces animales ou végétales n'atteindront leur plein développement que dans des forêts mûres ou surannées ». On y apprend aussi que « la récolte du bois a nécessairement tendance à réduire cette proportion de vielles forêts; de plus, les pratiques de reboisement et d'éclaircie visent spécifiquement à réduire la durée des stades intermédiaires de succession. »

M. Béchard, vous ne pouvez ignorer la valeur, en terme de biodiversité, des vieilles forêts, aussi appelées forêts anciennes. À cela s'ajoute une nouvelle série d'arguments scientifiques en trait à la lutte aux changements climatiques, une lutte que votre gouvernement planifie pourtant de mener énergiquement.

Liquidation d'importants stocks de carbone

De récentes recherches démontrent que les grands territoires de forêts intactes, composés en grande partie de vieilles forêts, sont essentiels à la sauvegarde du climat. En effet, les changements climatiques engendrent un cercle vicieux. Les températures plus élevées en forêt peuvent augmenter les épisodes de perturbations naturelles (feux, épidémies, etc..) qui ont pour conséquence des émissions de GES. À leur tour, ces émissions réchauffe le climat, qui réchauffe nos forêts et ainsi de suite… Or, les vastes écosystèmes de forêts intactes seront plus résistants, plus résilients et plus aptes à se rétablir des impacts du réchauffement climatique que les forêts fragmentées par l'activité humaine. Ils peuvent ainsi contribuer à diminuer les émissions de GES.

Là où le bât blesse encore plus, c'est dans la capacité de la forêt boréale de stocker du carbone. La forêt boréale canadienne emmagasine près de 186 milliards de tonnes de carbone, soit l'équivalent de 27 années d'émissions mondiales de carbone provenant de l'utilisation de combustibles fossiles. Et, à l'opposé des forêts tropicales ou tempérées où le carbone est principalement emmagasiné dans la biomasse des arbres, près de 84 % du stock de carbone en forêt boréale est enfoui dans le sol. Ceux qui prétendent que l'exploitation forestière peut contribuer à la lutte aux changements climatiques sous prétexte que leurs produits du bois permettent de stocker de grande quantité de carbone devront aller se rasseoir. Un second mythe vient de tomber!

À propos des occasions d'affaires perdues

Bref, la Loi 39 contredit votre Plan vert de lutte aux changements climatiques... pour lequel Greenpeace vous avait pourtant donné son appui. En effet, l'industrie forestière québécoise, est-il écrit dans ce plan, « est très vulnérable aux épidémies d'insectes, aux feux de forêt, aux maladies et aux dommages qui ont été causés par des événements extrêmes. […] Les changements climatiques risquent fort d'exacerber certaines de ces problématiques ». On peut aussi y lire que « de nouvelles études d'impacts sur l'évolution du réservoir de carbone de la forêt québécoise » permettront « d'identifier de quelles façon la gestion forestière et les pratiques d'aménagement forestier peuvent contribuer à atténuer les changements climatiques ». M. Béchard, au lieu de vous asseoir sur vos lauriers, ne croyez-vous pas qu'il vaudrait mieux pour vous d'être conséquent lorsque vous passez d'un Ministère à un autre?

C'est également de notre économie dont il est question, M. Béchard. De plus en plus, de gros joueurs sur la scène internationale (ex. : Simon & Schuster, Hachette UK, Scholastic, ou Transcontinental) adoptent des politiques d'achat qui favorisent la protection des forêts intactes et des forêts à haute valeur de conservation. Sans compter le virage de nombreuses industries vers la lutte aux changements climatiques. À l'encontre des tendances du marché international, vous remettez en toute légalité notre patrimoine, nos vieilles forêts du domaine public, entre les mains des industriels de la forêt. Comment expliquerez-vous aux Québécois qu'ils manqueront des occasions d'affaires parce que vous cédez au chantage de Guy Chevrette?

Sous les projecteurs de scène du Sommet sur la forêt, vous étiez pourtant fier d'annoncer que, « désormais », les consensus prendraient forme dans votre livre vert. Mais aussitôt les kodaks éteints, vous avez comploté avec les industriels, pour leur refiler en catimini les vieilles forêts, à l'insu de tous ceux qui ont participé aux consensus établis lors de ce Sommet, y compris Greenpeace. Maintenant, avec une telle politique de liquidation des forêts anciennes, le Québec risque d'être embarrassé, sur la scène mondiale, tout comme l'a été le gouvernement de Stephen Harper à propos de Kyoto.

Doit-on vous rappeler que la forêt boréale, dont celle du Québec, est l'une des dernières forêts anciennes de la Terre? Que ces forêts sont prisées sur la scène mondiale pour leur valeur sur le plan de la conservation et de la biodiversité? Que plus de 80 pays sur les 148 qui sont situés en zone forestière ont déjà perdu toutes leurs forêts intactes? Parmi ceux-ci, l'Italie, la Belgique, le Danemark, l'Allemagne, l'El Salvador, l'Espagne, la France, la Grèce, la Hollande, le Luxembourg, le Portugal, la Suisse et l'Uruguay...

Qu'allez-vous faire, M. Béchard, pour vous assurer que le Québec ne se joigne pas à cette liste? La réponse se trouve-t-elle dans votre Livre vert ou dans la controverse?

Mélissa Filion, responsable de la campagne forêt boréale.

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