Représentant le quart des forêts pluviales tempérées côtières de la planète, la forêt du Grand Ours s’étend le long de la côte continentale de la Colombie-Britannique, des îles Discovery jusqu'à la forêt pluviale Tongass en Alaska, une superficie équivalant à la Suisse. Cette région correspond aux territoires traditionnels de nombreuses Premières Nations, et constitue une part de l'héritage naturel du pays ainsi qu’une source de fierté nationale.

La forêt du Grand Ours retient son nom du grand nombre de grizzly, d'ours noirs et d’ours esprit (ou kermodes), une espèce rare et endémique d'ours blancs, qui ont fait de cette magnifique région leur demeure. Outre les ours, des meutes de l'unique loup côtier errent dans le territoire et les chèvres alpines menacées gravissent les pentes rocheuses et abruptes des falaises. Les guillemots marbrés, espèce en péril, font leurs nids dans la mousse dense de la canopée d'arbres anciens, et les aigles, planant dans le vent, gardent l'oeil sur les saumons sauvages, dont cinq espèces du Pacifique bouclent le lien entre la forêt et l'océan.

Grizzly Bear in Great Bear Rainforest in Canada Great Bear Regenwald in Kanada © OLIVER SALGE

Pendant plusieurs milliers d'années, les Premières Nations côtières ont aussi habité la forêt pluviale; leurs histoires, noms de famille et cérémonies sont tous interreliés dans une toile de vie complexe créée par le mariage de la terre et de la mer dans ce lieu magique. Cependant, la capacité de la terre, des eaux et des espèces sauvages à soutenir les générations futures (y compris les systèmes socioculturels) fut gravement compromise par 200 ans d'une colonisation qui leur a dérobé leurs terres et leurs droits, ainsi que par des décennies de gestion forestière inconsidérée et de déboisement destructif à travers leurs territoires traditionnels. C'était les années 1990, une période marquée par des conflits qui opposaient les Premières Nations et des groupes environnementalistes contre l'industrie forestière. Ces conditions sous-tendirent la "Guerre des bois" pendant laquelle seulement 5 % de la forêt du Grand Ours était placée sous protection.

À la suite de cinq années de campagnes publiques efficaces ayant entrainé de nombreuses manifestations devant des sièges sociaux et ambassades canadiennes de par le monde, ainsi que des blocages des opérations de l'industrie forestière, celle-ci s'est trouvée contrainte à travailler de concert avec les groupes environnementalistes. En 2001, un accord de statu quo fut atteint selon lequel les entreprises s'étaient engagées à ne pas exploiter plus d'une centaine de territoires boisés intacts, et les environnementalistes à suspendre leurs campagnes visant lesdites sociétés. Les deux partis ont formellement convenu de la nécessité de collaborer pour trouver des solutions.

Dans l’intention de résoudre le problème de manière définitive, la Colombie-Britannique a également établi un processus de dialogue entre gouvernements afin d’attaquer les questions de droits et de titres, depuis longtemps irrésolues, avec les Premières Nations de la région, et ainsi fonctionner comme une table ronde collaborative conduisant à des décisions sur l’avenir de la région en lien aux enjeux de l’industrie forestière.

Des alliances majeures se sont développées entre de nombreuses communautés parmi les 26 Premières Nations régionales et le gouvernement provincial dans le cadre de ce processus. En particulier, les Premières Nations côtières, desquelles Coastal First Nations – Great Bear Initiative et Nanwakolas Council, représentèrent les deux tiers de ces communautés.

Ces divers dialogues ont entamé 15 ans de collaboration vers des solutions à long terme afin d’assurer l’intégrité écologique de la région et la valorisation des communautés dépendantes de la forêt pluviale.

Vue aérienne de la forêt pluviale du Grand Ours. © Greenpeace / Markus Mauthe

Toutes les parties se sont entendues pour tenter de résoudre les problèmes du coupes forestières industrielles par l’entremise d’un corps scientifique indépendant. En 2004, un panel de spécialistes a recommandé la gestion écosystémique comme nouveau cadre de travail en foresterie, appelant à la légalisation d’un réseau d’aires protégées et de réserves forestières supplémentaires, créées et développées sur les territoires restants où les sociétés opéreraient leur exploitation, et fondées sur des principes écologiques et sur les valeurs culturelles des Premières Nations. La gestion écosystémique avait alors permis d’établir un objectif de 70 % de protection des forêts anciennes, accompagné d’un accroissement du développement économique et du bien-être des communautés autochtones.

Ces objectifs furent formellement entérinés le 7 février 2006 lors du dévoilement des accords sur la forêt du Grand Ours par le gouvernement provincial, avec l’engagement de les atteindre en 2009 au plus tard. Greenpeace s’est tenue fièrement sur l’estrade aux côtés des représentants des Premières Nations et de la Province, de nos partenaires en environnement et de nos collaborateurs de l’industrie forestière pour marquer cette réussite.

En 2007, un autre tournant fut réalisé avec la création du Coast Opportunity Funds : un fond de 120 $ millions pour les communautés des Premières Nations à des fins de conservation de la forêt, permettant aussi de démarrer une économie axée sur la conservation et ainsi d’ajouter une activité économique complémentaire à l’exploitation forestière, jusqu’alors unique source de revenus.

En 2009 cependant, les parties comprirent qu’elles n’atteindraient pas les objectifs louables fixés trois ans auparavant et qu’il allait falloir cinq années additionnelles pour planifier la configuration réelle de ce que représenterait 70 % de forêt protégée sur le territoire étudié et, parallèlement, ce que constituerait la part réservée à une foresterie durable. Cela étant, dans la même année, 50 % des forêts anciennes furent mises à l’abri des coupes industrielles par la mise en place d’une série d’aires protégées. Des zones écologiquement sensibles ainsi que des lieux d’intérêt pour les Premières Nations furent également écartés de toute exploitation forestière.

Malgré deux années de retard, en 2016, toutes les parties sont arrivées à un commun accord sur les modalités de la future gestion de la forêt du Grand Ours quant à l’exploitation forestière. En tant que décideurs, les gouvernements des Premières Nations et de la Colombie-Britannique ont oeuvré dans le sens des recommandations qui leur ont été imparties en 2014 par les parties intéressées, nommément Greenpeace et ses alliés, ainsi que l’ensemble des compagnies forestières. Il en résulte que 85 % (3,1 millions d’hectares) du territoire boisé de la forêt pluviale du Grand Ours est désormais mis hors de la portée de l’industrie forestière, soit une superficie équivalant à l'île de Vancouver. La part restante exploitable de 15 % (550 000 hectares) sera assujettie aux normes environnementales les plus strictes en Amérique du Nord en matière d’exploitation commerciale des forêts.

Great Bear Rainforest in B.C. © Markus Mauthe / Greenpeace

En dépit des progrès considérables réalisés pour protéger la région, il existe d’autres menaces pesant sur la forêt du Grand Ours que seules des communautés fortes et résilientes sauront combattre, dont l’industrie minière, la pisciculture à enclos ouvert et les projets d’exploitation de combustibles fossiles. Greenpeace continuera à surveiller ces risques et travaillera avec les communautés concernées pour freiner l’installation de telles infrastructures.

Néanmoins, la campagne pour la protection de la forêt du Grand Ours demeure un modèle exemplaire pour tout conflit inextricable sur l’utilisation du territoire, au Canada et à travers le monde, notamment là où les droits des populations autochtones sont brimés.

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