Le chalutage de fond

Publication - 8 avril, 2008
Toutes les quatre secondes, les chalutiers de fond de haute mer exécutent essentiellement des « coupes rases » sur une superficie équivalant à dix terrains de football. Ils anéantissent au passage l’habitat marin et les espèces qui y vivent. Le chalutage de fond, une pratique non durable, consiste à prendre d’immenses filets lestés de lourdes plaques de métal qu’on traîne au fond de la mer, laissant derrière soi un sillon de dévastation et une traînée d’eau turbide. L’ouverture du chalut laboure le fond de l’océan.

Elle l’aplanit. Elle en élimine les caractéristiques naturelles qui normalement permettent aux animaux de la mer de vivre, de se reposer, de se cacher. Elle endommage ou anéantit les habitats marins, les colonies coralliennes ou les récifs d’éponges. Certaines espèces benthiques (c.-à-d. vivant tout au fond de l’océan) perdent de leur résistance aux perturbations naturelles alors que d’autres ne parviennent jamais à récupérer en raison de leur long cycle de vie, surtout lorsque les ravages ont lieu en eau froide dans des écosystèmes profonds.

Les montagnes sous-marines, par exemple, correspondent à ce type d’écosystème. S’élevant à au moins un kilomètre au-dessus du fond marin avoisinant, les montagnes sous-marines constituent des trésors écologiques exceptionnels par leur impressionnante diversité biologique : les colonies coralliennes d’eau froide aux couleurs intenses y abondent, ainsi que les des plumes de mer, les éponges, les coraux fouets de mer, les araignées de mer et les crustacés dont l’apparence rappelle les homards. Parmi les espèces qui dépendent des montagnes sous-marines, plusieurs ne se rencontrent nulle part ailleurs, et on croit que certaines espèces ont pour tout habitat une ou deux montagnes sous-marines particulières! On ne fait que commencer à découvrir ce qui se cache au sein de ces écosystèmes aux caractéristiques exceptionnelles, mais ce qu’on en sait indique que les espèces marines mettent beaucoup de temps à se rétablir après le passage des chaluts. Ils y mettent des dizaines voire des centaines d’années, si tant est qu’elles y parviennent un jour.

Les espèces benthiques ne sont pas les seules à être soumises à ces agressions. En effet, le chalutage de fond a pour effet d’altérer en permanence toute la structure alimentaire marine en créant un milieu plus favorable aux petites espèces qu’aux grandes. Résultats : des espèces marines moins variées et des populations à la baisse. La pratique du chalutage de fond ne fait pas la différence entre les nombreuses espèces ayant une valeur commerciale et les prises accessoires comme les tortues de mer qui se nourrissent, frayent ou se déplacent à proximité des fonds marins.

Le chalutage de fond se pratique dans les eaux canadiennes depuis des siècles. Depuis la Première Guerre mondiale, les pêches industrielles par chalutage de fond ont augmenté. De 1995 à 2000, les chaluts de fonds ont raclé les fonds marins du Canada sur une superficie atteignant environ 38 320 kilomètres carrés. Pendant cette même période, 100 pour cent de la superficie se situant de 150 à 500 mètres de profondeur le long de l’île de Vancouver avait été chalutée, comme ce fut le cas pour la majeure partie des fonds marins situés au large de la côte Pacifique.

Par ailleurs, de 1980 à 2000, les pêcheurs chalutiers ont exercé leurs activités sur une superficie atteignant 38 % du plateau bordant l’océan Atlantique. Le stress que ce chalutage a exercé sur l’écosystème marin des Grands Bancs et de sa périphérie (s’ajoutant à la surpêche) a conduit à l’effondrement des stocks de morue. Des études publiées par Pêches et Océans Canada ont reconnu l’existence des dégâts engendrés par le chalutage de fond. Elles ont par exemple montré que quelques passages de chaluts suffisent à altérer la composition des populations. Malgré cette admission par le ministère, nos précieux écosystèmes marins et leurs espèces continuent de faire les frais d’une mauvaise gestion.

En 2006, dans une tentative de préserver les écosystèmes marins de dommages supplémentaires, Greenpeace a uni sa voix à celles de centaines d’autres ONG, scientifiques et gouvernements pour réclamer de l’Assemblée générale de l’ONU la tenue d’un moratoire sur le chalutage pélagique. Bien que l’Assemblée n’ait pas souscrit à leur demande, les ONG ont par la suite pressé les organisations régionales de gestion des pêches d’instaurer pleinement la résolution présentée devant les Nations Unies. Les ONG ont demandé que des mesures soient imposées pour protéger, d’ici décembre 2008, les coraux et les autres écosystèmes fragiles du chalutage de fond hauturier.

Plusieurs organisations de gestion des pêches ont fait des pas importants vers la protection des écosystèmes de haute mer. Lors de sa réunion intersessionnelle de mai 2008, l’Organisation des Pêches de l’Atlantique nord-ouest (OPANO) a convenu de conduire d’ici la fin de l’année des études d’évaluation environnementale sur toutes les activités de chalutage de fond en haute mer relevant de sa compétence, et d’interdire les activités halieutiques dans les zones où les dommages aux coraux, aux éponges et autres espèces pélagiques ne pourraient être évités (lien avec le communiqué de l’OPANO).

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