Page - 13 octobre, 2009
Il est maintenant possible au Québec de faire de l’électricité en brûlant nos forêts, plus particulièrement la biomasse de nos forêts. C’est là un changement majeur dans l’utilisation de nos forêts publiques et dans la façon dont on les aménage. Bien qu’il s’agisse d’une ressource énergétique renouvelable (les arbres repoussent!) pouvant augmenter notre indépendance face aux énergies fossiles (pétrole, gaz naturel, mazout), la récolte et la combustion de la biomasse forestière ou sa transformation en biocarburant ne se sont pas sans impact pour l’environnement, au contraire.
Mais avant d'explorer les impacts de son extraction et de son
utilisation, voyons tout d'abord ce que le gouvernement du Québec
englobe dans ce qu'il considère comme de la biomasse
forestière.
- Les arbres ou parties d'arbres faisant partie de la possibilité
forestière (les espèces commercialisables), mais n'étant pas
récoltés ;
- Les arbres, arbustes, cimes, branches et feuillages ne faisant
pas partie de la possibilité forestière (pas mal tout ce qui pousse
mais qui n'a pas de valeur commerciale). Jusqu'à 70% des résidus de
coupe forestière sont aussi disponible à la récolte.
- Les arbres en zone de feu ou provenant de toute autre
perturbation naturelle. Il s'agit là de volumes ponctuels attribués
par le ministre.
- Les résidus industriels non commercialisables (boues, écorces,
sciures, etc.).
- Les souches et les racines sont exclues de la biomasse
forestière au Québec, mais elles sont couramment récoltées dans les
pays scandinaves.
L'engrais de nos forêts
Avant tout, la biomasse c'est l'engrais de nos forêts, la banque
de nutriments qui permet à la forêt de se régénérée suite à une
perturbation (naturelle ou humaine). C'est grâce à la décomposition
des feuilles et des branches, des troncs et des racines que le sol
forestier permet la remise en productivité de la forêt suite à la
coupe. À cette biomasse en décomposition s'associe une biodiversité
impressionnante, allant d'une grande variété de champignons à
plusieurs centaines d'espèces d'insectes décomposeurs, sans oublier
les espèces d'oiseaux qui dépendent de ces insectes pour leur
survie.
La biomasse en décomposition alimente le sol et permet en même
temps de régulariser l'acidité et la composition chimique de
celui-ci. Elle agit comme « agent neutralisant » contre les pluies
acides encore très courantes dans le Sud du Québec. Ainsi un sol
avec beaucoup de matière organique (provenant de la biomasse
forestière en décomposition) aura un pouvoir tampon, contre
l'acidité des pluies, beaucoup plus élevé qu'un sol où l'on a
retiré la biomasse suite à la coupe forestière. De récentes études
montrent que certaines régions du Québec (Abitibi, Outaouais,
Laurentides et Chaudière Appalaches entre autre) sont très
vulnérables à l'acidification des sols suite à la coupe forestière.
Cette situation serait évidement aggravée si l'on extrayait de la
biomasse suite à la coupe comme il est maintenant prévu dans les
nouveaux programmes du gouvernement du Québec.
Politiques sur la biomasse au Québec dans la dernière
année
| Octobre 2007 |
Programme de réduction de la consommation de mazout
lourd. Comprend un volet de substitution du mazout par la
biomasse. |
| |
| Février 2008 |
Livre Vert sur l'avenir du régime forestier québécois.
Énonce une Stratégie de Développement Industriel en 4 axes, dont 2
basées sur la biomasse (filière énergétique et filière de
bioraffinage). Le dossier est par la suite exclu du document de
travail soumis en commission parlementaire en octobre 2008. |
| |
| Juillet 2008 |
Programme relatif à l'octroi d'un permis autorisant pour une
certaine période la récolte annuelle de biomasse forestière dans
les forêts du domaine de l'État. Autorise la récolte de
biomasse en forêt, y compris des volumes non-alloués disponibles
suite aux perturbations naturelles. |
| |
| Septembre 2008 |
Règlement sur l'énergie produite par cogénération à la
biomasse. Appel d'offre pour 125 MW d'électricité produit par
cogénération à la biomasse. L'énergie produite sera achetée par
Hydro-Québec. |
| |
| Les utilisations possibles de la biomasse
forestière sont : |
| |
| Chauffage : |
Combustion de copeaux, bûches densifiées, de bois mort, etc.
C'est cette approche qui est préconisée dans le programme de
remplacement du mazout lourd lancé en octobre 2007. Ce programme
fait partie des stratégies du Québec pour diminuer ses émissions de
GES. |
| |
| Cogénération : |
La combustion de la biomasse alimente des turbines pour
produire de l'électricité, tout en permettant le chauffage et le
fonctionnement des installations en usine. Le surplus énergétique
est vendu à Hydro-Québec Distribution. Bien que certaines usines
utilisent déjà les résidus industriels à des fins de cogénération,
les nouveaux programmes gouvernementaux ouvrent la porte à la
récolte massive de biomasse dans les forêts de l'État, une première
! Les appels d'offre actuels de 125 MW d'électricité impliquent la
combustion de 300 000 tonnes de biomasse annuellement. La fin des
appels d'offre est prévue pour l'automne 2008, tandis que le
programme s'étend sur une période de cinq ans. |
| |
| Bioéthanol : |
Il est possible de produire du biocarburant avec la biomasse
forestière en fermentant celle-ci et en la transformant en éthanol
cellulosique. Procédé dit de « 2e génération », on investit
beaucoup dans cette filière actuellement (sera probablement
commercialement viable à grande échelle dans quelques années). Le
seul producteur d'éthanol actuellement au Québec est à Varennes
(maïs-grain), mais Enerkem ouvre sous peu une usine d'éthanol
cellulosique en Estrie (5 M litres/an) : l'approvisionnement sera
de vieux poteaux électriques et d'autres « matières premières
disponibles » pour lesquels Enerkem sera payé pour utiliser. D'ici
2012, Québec vise une production de 400M litres d'éthanol par
année. Environ 120M viendront de Varennes, le reste de biomasse
agricole, forestière, et déchets urbains. 1 tonne de biomasse ≈ 400
litres d'éthanol cellulosique. Donc environ 700 000 tonnes de
biomasse par année seraient nécessaires (agricole/forestier/urbain
confondus) en 2012 pour atteindre les objectifs de production de
bioéthanol de la province. |
Impacts et préoccupations
Ainsi les programmes nouvellement lancés permettent, après la
coupe forestière, d'aller récolter des volumes indéterminés (aucune
limite n'est pour l'instant fixée) de biomasse en forêt publique
et/ou d'utiliser les résidus industriels suite à la transformation
en usine (sciures, écorces, etc.). Si la valorisation des résidus
est définitivement souhaitable, la récolte en forêt est beaucoup
plus risquée d'un point de vue environnemental, économique, et
social. Bien que cette filière énergétique offre plusieurs
potentiels intéressants, le gouvernement se lance actuellement à la
hâte dans des programmes sans fixer de balises claires, ce qui
alimente les préoccupations des communautés scientifiques et
environnementales, tout en laissant planer un risque sur la
viabilité économique du dossier. Explorons les risques et
faiblesses associés à cette filière :
- Augmente la pression sur nos écosystèmes : les nouveaux
programmes de récolte de biomasse risquent d'accélérer
- la coupe par arbre entier, une pratique qui était de plus en
plus bannie car trop dommageable pour la régénération,
- l'exploitation dans les zones de feu et d'épidémie déjà très
vulnérables,
- l'épuisement et l'acidification des sols dans certaines régions
du Québec, ce qui risque d'hypothéquer la productivité des forêts à
long terme,
- la perte de biodiversité en forêt,
- Contribue aux changements climatiques : Bien qu'il
s'agisse d'une ressource renouvelable, la combustion de la biomasse
libère de grande quantité de GES. Cette filière est climatiquement
valable si elle est utilisée pour remplacer les énergies fossiles
comme le mazout lourd. Par contre si elle est utilisée pour
produire de la nouvelle électricité, comme il est proposé dans les
appels d'offre actuels de 125 MW, elle augmente considérablement
les émissions de GES au Québec. Plusieurs promoteurs présentent
cette filière comme étant « carbone-neutre », ce qui est faux. En
stipulant que le carbone émis lors de la combustion sera séquestré
par les nouveaux arbres qui pousseront suite à la coupe, les
promoteurs omettent de mentionner qu'une centaine d'année (temps
nécessaire à la remise en productivité de la forêt et à la
croissance des arbres) sera nécessaire avant de capter le carbone
émis lors de la combustion. De plus, il ne faut pas oublier que
l'extraction de la biomasse est une activité extrêmement énergivore
qui nécessite pétrole, machinerie, transport et donc implicitement
émissions de GES. Les sols perturbés suite à la récolte seront
aussi de grands émetteurs de GES pendant plus d'une décennie.
- Encourage la perte de confiance dans le secteur
forestier : le gouvernement s'apprête à donner gratuitement la
biomasse de nos forêts sans avoir consulté les citoyens au sujet de
balises claires, de limites de volumes, de pratiques d'extraction
souhaitables, de zones à exclure de la récolte, etc. afin de la
brûler et d'en faire de l'énergie. Au pays de l'hydro-électricité,
en pleine lutte contre les changements climatiques, au cœur d'une
réforme forestière s'orientant sur un aménagement durable de nos
forêts, est-ce vraiment une avenue à prendre pour regagner la
confiance des québécois envers le secteur forestier? Il y a un
potentiel extrêmement intéressant dans cette filière si elle est
développée de façon intelligente. Le gouvernement va actuellement
dans la mauvaise direction en développant cette filière à
huis-clos, à la hâte, sans consulter la population et sans fixer de
balises claires. C'est là une merveilleuse occasion ratée de faire
un développement réellement durable!
Des solutions à cette potentielle dérape
Le Québec est à l'aube de grands changements dans la façon dont
on veut gérer notre forêt publique. La biomasse forestière peut y
jouer un rôle fort intéressant si cette filière est mise en valeur
dans un cadre respectueux de l'environnement. Pour se faire, voici
les recommandations des spécialistes de Citoyens pour la nature
:
- Mettre en place immédiatement une consultation publique
générique sur la filière biomasse sous l'égide du Bureau d'audience
publique en environnement (BAPE)
- Valorisation au maximum de la biomasse provenant des résidus
industriels dans une chaîne intégrée de production et limiter la
récolte en forêt
- Éviter la récolte de biomasse dans les zones à risques élevés :
zone de feu et d'épidémie, tourbières forestières, peuplement de
pin gris, forêts sur sables grossiers, zones en pente forte,
bordures de cours d'eau, régions à risque élevé d'acidification des
sols.
- Éviter la remontée de la méthode de coupe par arbres entiers
(ébranchage sur le bord des chemins forestiers et empilement de
biomasse par « andins»)
- Favoriser la récolte de biomasse dans les andins existants et à
proximité des usines
- Fixer un prix reflétant la réelle valeur de cette
ressource
- Mettre en place des projets pilotes de récolte de biomasse dans
différentes régions du Québec avec suivis scientifiques rigoureux
face aux impacts sur la biodiversité, le cycle du carbone, la
régénération, la composition chimique des sols et la remise en
productivité de la forêt exploitée.
- Élaborer une étude indépendante sur l'empreinte climatique
totale de la filière biomasse, de l'extraction à la combustion
jusqu'à la captation du carbone émis.